LA GUERRE DES DEUX MONDES

Reflet lumineux du sombre MUNICH, LE PONT DES ESPIONS vient nous rappeler une fois de plus l’immense cinéaste qu’est Steven Spielberg. Il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce film essentiel dans l’industrie hollywoodienne actuelle : on aurait pu notamment parler de l’apport des frères Coen – ici scénaristes – au cinéma de Spielberg, mais nous avons préféré pour l’instant nous appesantir sur la manière brillante avec laquelle le réalisateur parvient à construire cinématographiquement un héros à la mesure de notre époque.

Depuis ses débuts, Steven Spielberg s’emploie à démontrer la puissance des images. En les faisant dialoguer, d’un film à l’autre, à l’intérieur d’un même film, voire même à l’intérieur d’un même plan. Écrans de télévision, miroirs, rétroviseurs, vitres et autres surfaces réfléchissantes lui permettent ainsi régulièrement de séquencer son plan, de le fragmenter, de le diviser, de le multiplier ou bien d’en accentuer la profondeur, bref de l’enrichir pour mieux nous restituer la complexité de ce qu’il souhaite montrer, aboutissant ainsi parfois à des images d’une puissance d’évocation proprement sidérante. On se souvient notamment, dans MUNICH, de ce split-screen intradiégétique dans lequel une télévision montrait un terroriste sur un balcon de l’hôtel où il retenait ses otages, tandis que l’autre partie de l’image nous révélait le contrechamp de cette image de journal télévisé : le terroriste apparaissant de dos et le spectateur comprenant que le poste de télévision était installé dans la chambre occupée par les preneurs d’otages. Ou comment faire cohabiter dans le même plan une image d’information shootée au téléobjectif, dépersonnalisée et anxiogène, avec son pendant beaucoup plus immersif et humain, qui nous confronte de plein fouet au caractère profondément désespéré de la situation. LE PONT DES ESPIONS, sorte de réponse énergique et pleine de vie au traumatisant chant funèbre qu’était MUNICH, débute sur un de ces plans dont Spielberg a le secret. Un homme, assis devant un chevalet, peint son autoportrait tout en se référant à son reflet dans un miroir. En posant d’entrée de jeu cette image en trois temps d’un personnage, Spielberg annonce symboliquement l’identité à tiroirs de ce même personnage – qui nous sera révélée assez rapidement lorsqu’on apprendra qu’il s’agit de l’espion soviétique Rudolf Abel (là aussi ce nom du frère ennemi biblique n’a pas été choisi au hasard), dissimulé sous la défroque anodine d’un peintre amateur habitant le quartier de Brooklyn.

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Mais ce n’est pas tout. Cette image du peintre devant son miroir est une citation évidente du célèbre tableau Triple autoportrait de Norman Rockwell, œuvre contemporaine des événements narrés dans le film. Rockwell, soit LE chantre de l’Americana des années 50, cette mythologie visuelle célébrant l’Amérique éternelle. Bref, une imagerie inscrite dans l’ADN culturel des Etats-Unis. Et Spielberg choisit précisément cette image pour présenter un personnage qui est officiellement désigné par les autorités américaines comme un ennemi de la patrie. Bref, le parfait moyen de mettre implicitement ledit personnage dans la poche du public pour mieux le préparer à ce qui va suivre, à savoir le sauvetage de cet ennemi. Car ce n’est plus un soldat perdu derrière les lignes ennemies qu’il s’agit de sauver ici, mais l’inverse : un ennemi perdu dans notre camp et dont il faut sauver la tête. À partir de là, quoi de plus normal que d’aller chercher – là encore dans le but de faire passer la pilule auprès du public – Tom Hanks, le capitaine courage d’IL FAUT SAUVER LE SOLDAT RYAN, pour incarner l’homme à qui l’on confie cette dangereuse mission ? Pater familias banlieusard et avocat spécialisé dans les assurances, James B. Donovan, a tout du héros à la John Ford (jusque dans ses origines irlandaises) : un homme tranquille mais droit dans ses bottes, faisant preuve d’une humanité qui n’a d’égale que son implacable sens moral. Spielberg aimant à faire s’entrechoquer les contrastes pour créer du symbole et donc du sens (rappelons-nous, toujours dans MUNICH, ce plan où le sang d’un homme brutalement assassiné se mêlait au lait qu’il transportait), il choisit de présenter Donovan installé dans le confort d’un salon de thé, en train de discuter âprement pour défendre l’un de ses clients. Une joute savoureuse, parfaitement dialoguée, dans laquelle le héros dévoile son intelligence et sa maîtrise de la rhétorique propre à son métier, mais qui ne le montre pas moins dans une situation exactement inverse de celle qui va l’occuper jusqu’à la fin du film : il est assis et parle, alors qu’il va passer le reste de l’intrigue à agir et à incarner pleinement cette vision de « l’homme debout » énoncée par un Abel au pragmatisme désarmant. Car LE PONT DES ESPIONS raconte bel et bien l’histoire d’un homme dont la droiture va se révéler à l’épreuve de l’adversité et changer du même coup la donne de l’Histoire. Comment montrer cette transformation, ou plutôt cette révélation ?

Si LINCOLN, le précédent film de Spielberg, s’employait à humaniser une icône, LE PONT DES ESPIONS montre tout du long l’iconisation d’un être humain comme les autres, employé de bureau appelé à se muer en statue de la rectitude morale. Une statue que Spielberg et son fidèle directeur de la photographie Janusz Kaminski sculptent patiemment dans le marbre de l’Histoire. Qu’il soit filmé les poings serrés sur sa véranda, face à la foule américaine ivre de colère, ou debout sur le fameux pont allemand face à ses adversaires soviétiques, Donovan devient peu à peu la figure verticale qui offre un point de repère au milieu de ce monde horizontal, de cette carte géographique en pleine dislocation. Au départ, celui que sa hiérarchie voit comme un brillant rond de cuir en service commandé qui doit se contenter de sauver les apparences (soit assurer la défense d’un homme qu’elle a déjà condamné), cet homme-là, donc, est dépeint comme un simple rouage de la machinerie judiciaire, d’où le filmage classique de son entrevue avec son patron et le responsable du gouvernement. Mais dès sa première rencontre avec Abel, un basculement visuel assez violent s’opère : contrairement à l’agent Carl Hanratty campé par Hanks dans ARRÊTE-MOI SI TU PEUX, qui venait visiter Abagnale / DiCaprio dans sa geôle française et apparaissait au détenu à travers le fenestron de sa cellule, Donovan est déjà dans la pièce lorsque le prisonnier Abel le rejoint. Et qui plus est, la première vision de son avocat qu’a l’espion est un plan hautement symbolique : il lui apparaît à contre-jour, sa silhouette se découpant sur un quadrillage lumineux évoquant les grilles d’une prison. À partir de là, on comprend que les deux hommes sont dans la même galère, que Donovan est prisonnier de cette affaire au même titre qu’Abel. Ces deux ennemis sont en fait des frères symboliques et, à l’issue de leur odyssée, ils auront appris à appréhender l’autre, comme le prouve le dernier tableau peint par l’espion soviétique, répondant ainsi de fort belle manière à la scène d’ouverture. Dans les deux missions successives qu’on lui confie (assurer la défense d’Abel puis négocier dans un Berlin déchiré en deux son échange avec un pilote américain tombé en territoire ennemi), Donovan va à chaque fois outrepasser ses motivations initiales. En sauvant la tête de l’espion soviétique puis en mettant tout en œuvre pour ramener de Berlin un second compatriote – un étudiant américain innocent arrêté par la police est-allemande – il s’impose à la fois comme un idéaliste souhaitant préserver l’âme de son pays (en l’occurrence la Constitution) mais aussi comme un redoutable diplomate, intelligent et visionnaire.

C’est donc en alliant le cœur et le cerveau que Donovan devient peu à peu cette incarnation d’un lien ténu mais solide entre deux blocs se faisant face. Ce n’est pas pour rien que la figure du pont (celui de Brooklyn à côté duquel habite Abel en début de film et celui de Berlin sur lequel se fait l’échange des prisonniers) court à travers le film. Donovan finira par faire corps avec ce pont, restant debout dessus alors que les lumières s’éteignent. Il est devenu celui qui relie les forces en présence dans un monde au bord du chaos. Comment alors ne pas penser à notre monde actuel ? D’autant plus que Spielberg, qui a toujours abordé l’Histoire d’hier pour mieux nous parler du monde d’aujourd’hui, s’emploie à disséminer ici et là des indices. Un personnage parle de « choc des civilisations », l’expression consacrée servant à désigner l’antagonisme entre Orient et Occident qui agite actuellement notre planète, tandis que l’avion espion américain décolle de la base de Peshawar au Pakistan, point névralgique de la guerre qui oppose les Etats-Unis aux Talibans depuis les attentats de 2001. Encore plus éloquent : ce magnifique plan où Donovan observe depuis le wagon d’un train aérien des hommes abattus par les soldats est-allemands alors qu’ils essaient d’enjamber le mur de Berlin pour passer à l’Ouest. Plan qui sera repris en clôture du film, alors que Donovan regarde, toujours depuis un métro aérien, des enfants américains sauter par dessus un muret. Belle manière de dire que l’Histoire façonne notre regard sur le présent, mais aussi que ce qui s’est passé hier chez notre ennemi peut se passer demain chez nous, sur notre propre sol. MUNICH débutait sur des Occidentaux en train de faire la courte échelle aux terroristes palestiniens pour leur permettre de rentrer dans le village olympique sans savoir qu’ils allaient y accomplir leur sanglante prise d’otages, et se refermait sur une discussion entre deux agents du Mossad avec en toile de fond les tours jumelles du World Trade Center. Cela fait donc un petit moment que le cinéaste semble nous dire que l’Occident a planté les germes de cette guerre qui s’invite désormais chez lui. Mais avec LE PONT DES ESPIONS, il réaffirme l’importance de ne pas se laisser aller à ce vertige mortifère et propose comme antidote non seulement de ne pas perdre de vue notre propre humanité, incarnée à l’écran dans cette figure indéboulonnable de l’homme debout, ce « stoiki moujik » qui traverse le tumulte de l’Histoire sans faiblir, mais aussi de ne pas céder à l’émotivité (« Would it help ? » ne cesse de répéter le facétieux Abel). Bref, le genre d’œuvre dont nous avons bien besoin à l’heure actuelle.

TITRE ORIGINAL Bridge of Spies
RÉALISATION Steven Spielberg
SCÉNARIO Matt Charman, Joel & Ethan Coen
CHEF OPÉRATEUR Janusz Kaminski
MUSIQUE Thomas Newman
PRODUCTION Marc Platt, Kristie Macosko Krieger & Steven Spielberg
AVEC Tom Hanks, Mark Rylance, Scott Shepherd, Amy Ryan, Sebastian Koch, Alan Alda…
DURÉE 132 mn
DISTRIBUTEUR 20th Century Fox France
DATE DE SORTIE 2 décembre 2015

12 Commentaires

  1. Fest

    Merci pour ce papier Arnaud, c’est toujours un plaisir de te lire.

    D’autant plus que cet article, très axé sur la mise en scène, est le parfait complément de la chronique de Yannick Dahan qui explorait le traitement du mythe américain chez Spielberg et les Coen.

    Et effectivement, dès la bande-annonce on retrouve chez Spielberg l’art de découper son cadre avec des reflets ou des éléments de décors (comme le soulignait aussi Rafik dans un de ses anciens papiers sur Les Aventuriers de l’Arche perdue).

    Ce qui me rassure un peu avec Le Pont des Espions si j’en crois ce que je lis (et qu’on entrevoyait déjà dans Cheval de Guerre) c’est que le cinéma du maestro semble être encore porteur d’espoir et n’est pas complètement gagné par la noirceur, ce que l’on pouvait croire à la vision de La Guerre des Mondes ou de Munich (deux chefs d’oeuvre certes mais totalement désespérants).

    • JMC

      Bonjour
      Je n’ai pas trouvé la chronique de Yannick Dahan que vous évoquez. Savez-vous où je pourrais la consulter ? Merci beaucoup.

  2. Swordsman

    très bel article pour un grand film qui comme disait Fest complète la chronique de Yannick Dahan sur l’apport des frères Coen au scénario ( Coen dont je ne suis pas fan ).
    Il m’a un peu fait penser au soldat Ryan dans ses enjeux finalement très humains, malgré la gravité de la situation mondiale, le film tourne autour de quelques hommes et les enjeux sont ses quelques hommes, voir un homme dans le soldat Ryan. Et malgré la noirceur des sujets Spielberg met toujours une lumière dans les ténèbres, une croyance dans la bonté humaine, qui prend au coeur à chaque fois.

  3. Macfly

    Le passage sur le portrait m’a fait penser que Tintin s’ouvrait aussi un peu de la même manière.

    http://vignette4.wikia.nocookie.net/tintin/images/e/ed/Tintin_with_a_paiting.png/revision/latest?cb=20140216024637

  4. runningman

    Très bonne analyse du dernier Spielberg et pour résumer la thématique principale (et évidemment pas la seule du film): Rester Humain face aux totalitarismes de toutes origines.

  5. JCVD

    C’est surtout un film qui s’inscrit dans la tradition populiste américaine. J’ai lu un ouvrage passionnant à ce sujet. C’est celui de David Da Silva intitulé Le populisme américain au cinéma de D.W. Griffith à Clint Eastwood. Le héros incarné par Hanks s’inscrit clairement dans la tradition de ceux de Capra ou Ford où ces hommes sont guidés par le common sense (bon sens) et porteurs des valeurs traditionnelles américaines. Il y a aussi ce rapport à « l’autre » propre au populisme (qui oscille entre le rejet ou l’acceptation).

    Un ouvrage excellent qui permet de beaucoup mieux comprendre les films américains.

    • Colonel Ives

      Je ne crois pas qu’on puisse qualifier le film de populiste tout de même ; certes, il magnifie une certaine idée de l’Amérique, avec l’homme intègre, libre, porteur de valeurs ; par ce biais, Spielberg défend une certaine idée de l’Amérique mais n’hésite à porter la critique envers les institutions (gouvernement, armée, CIA) calculatrices et cyniques (quitte à sacrifier des hommes).
      Un assez bon film au final, mais rien d’exceptionnel, en tout cas pas aussi fort que La guerre des mondes ou Munich …

  6. JCVD

    Bah si c’est clairement un film populiste, surtout que ce que tu dis (critique du gouvernement, de la CIA…) est propre aux films populistes américain (voir ceux de Capra par exemple dont Spielberg est fan depuis longtemps).
    Faut vraiment que tu lises ce bouquin vraiment passionnant.

    • Colonel Ives

      Oui, mais le film n’embrasse pas le peuple américain dans un tout homogène, en témoigne le « camp » représenté par Hanks face à celui qui défendrait la « vengeance » et la chasse aux sorcières ; pour ma part, un film totalement populiste flatterait, jouerait la carte du peuple à 100% ; Spielberg n’est pas dupe et souligne (une fois de plus) les vieux démons (très droitiers et vengeurs) de l’Amérique d’hier et d’aujourd’hui …
      Bref, c’est un débat intéressant, difficile de le trancher, j’essaierai de jeter un oeil sur ton bouquin …

  7. JCVD

    Oui mais c’est justement là que les films populistes sont intéressants. Le livre dit que les films populistes présentent toujours un leader et que ce dernier va guider le peuple. Il le guide grâce à son bon sens et sa self-reliance (voir Emerson et sa défense de l’individualisme).

    Le leader populiste, à l’instar de Lincoln, est toujours présenté comme l’idéal américain qui montre le bon chemin au peuple lorsque ce dernier s’égare (c’était d’ailleurs la fonction du Lincoln de John Ford dans Vers sa destinée où il calme la violence du peuple lorsque ce dernier veut lyncher un accusé). D’où la scène finale où « le peuple » représenté dans le métro, sourit face à son leader populiste. C’est lui qui a montré la voie du succès. Le film populiste américain montre donc toujours un homme ordinaire (ici Tom Hanks, parfait représentant de l’Américain moyen) face à l’égarement de la majorité et surtout des institutions. C’est déjà le cas chez Frank Capra.

    Voir L’Homme de la rue avec le génial Gary Cooper par exemple où le peuple peut aussi être manipulé mais, heureusement, le leader populiste est là pour lui montrer le chemin.

    Voilà le bouquin pour ceux que cela intéresse:

    http://www.edition-lettmotif.com/produit/le-populisme-americain-au-cinema/

  8. Fest

    Je crois que dans le propos de JCVD le terme « populiste » n’est pas connoté négativement, d’où votre incompréhension.

  9. JCVD

    Oui c’est tout à fait cela Fest. Aux USA, le terme « populiste » n’est pas une injure politique contrairement à l’Europe. Thomas Jefferson ou Abraham Lincoln sont considérés aux USA comme des leaders populistes.

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