LA FORTERESSE DE LA SOLITUDE

Dès mercredi prochain, vous pourrez découvrir dans les salles le nouveau grand dessin animé Disney, LA REINE DES NEIGES. Et il faut bien le dire : rien ne nous avait préparé à une telle réussite, à un long-métrage aussi frais, beau et touchant. L’avenir nous dira ce que nous réserve la maison de Mickey après un tel film, mais on peut d’ores et déjà parier que ce nouvel opus devrait s’inscrire en lettres de feu dans l’histoire du studio.

Avant d’arriver sur nos écrans sous sa forme actuelle, LA REINE DES NEIGES sera resté bloqué dans les limbes du « development hell » durant plusieurs décennies. Dans les années 40, Walt Disney lui-même avait envisagé d’adapter le conte d’Andersen pour un projet à part co-produit par sa compagnie et le studio MGM : un biopic de l’écrivain danois en prises de vue réelles mettant en images certaines de ses histoires les plus fameuses sous forme de courts-métrages animés. Le projet tombant à l’eau, une nouvelle adaptation du conte reviendra sur la table durant les années 90, juste après le triomphe de LA PETITE SIRÈNE – lui aussi inspiré de l’un des personnages phares d’Andersen – et la renaissance concomitante de l’animation disneyenne. Il en sera à nouveau question au cours des années 2000, tout d’abord sous l’impulsion du boss Michael Eisner – qui comptait le confier à Pixar – puis, suite à la réouverture du département animation traditionnelle fermé par le même Eisner, sous la forme d’un dessin animé 2D. John Lasseter, le directeur artistique de Pixar désormais en charge de Walt Disney Animation, s’enthousiasme alors pour le projet mais sans parvenir à le faire aboutir, plusieurs réalisateurs (dont les Français Paul et Gaëtan Brizzi) se succédant en vain à sa tête. Comme souvent lorsque Disney s’est approprié un conte patrimonial, il a toujours été question de réinterpréter librement le texte original mais à chaque fois, de Walt Disney en personne à John Lasseter, les différentes équipes travaillant sur le récit d’Andersen se sont heurtées à un problème épineux : le personnage de la Reine des Neiges, trop complexe, trop sombre, très difficile à caractériser tant il échappe à la catégorisation habituelle du héros et du méchant.

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Il faudra attendre le succès de RAIPONCE en 2010 pour que le feu vert soit enfin donné, sous la houlette de Chris Buck (TARZAN) et Jennifer Lee (scénariste sur LES MONDES DE RALPH). Depuis l’arrivée de John Lasseter aux commandes du département animation, Disney aura mis un certain temps à se chercher et à se réinventer. Grâce à la conscience qu’ont les équipes créatives de la richesse de l’héritage dont ils ont la charge et grâce à leur savoir-faire, les longs-métrages récents du studio n’auront pas vraiment démérité mais force est de constater qu’ils ne se seront pas imposés dans l’imaginaire du public avec la même force que leurs homologues de la période de renaissance des années 90. Les derniers Pixar, entre suites sympathiques mais pas forcément légitimes (CARS 2, MONSTRES ACADEMY) et projet à la confection chaotique (REBELLE), n’auront pas atteint le niveau d’excellence ébouriffant de leurs prédécesseurs. Les autres longs-métrages du studio aux grandes oreilles, qu’il s’agisse de projets originaux visant à le faire rentrer dans la modernité (VOLT, LES MONDES DE RALPH…) ou de films classiques s’inscrivant dans la continuité de son histoire (LA PRINCESSE ET LA GRENOUILLE, RAIPONCE), n’auront jamais convaincu pleinement malgré leurs qualités. Pour prendre les derniers exemples cités relevant de ce genre typiquement disneyen qu’est le film de princesse, le très bon LA PRINCESSE ET LA GRENOUILLE, dernier avatar de l’ère des dessins animés 2D que Lasseter n’aura pas réussi à ranimer, n’en était pas moins une œuvre sage qui ne proposait rien de bien neuf, tandis que RAIPONCE peinait à trouver un ton entre tradition et post-modernisme pas toujours très heureux. C’est pour toutes ces raisons que LA REINE DES NEIGES, projet ancien cher au cœur du génial créateur du studio et adaptation risquée d’une œuvre particulièrement complexe, avait tout pour marquer sa différence et revivifier pleinement la marque de fabrique des plus grands films d’animation Disney, qui ont toujours marié avec un égal bonheur tradition et expérimentation. Alors, pari gagné ? Oui, et pas qu’un peu. On s’explique.

Déjà, le film de Chris Buck et Jennifer Lee résout le problème relatif à la caractérisation de la Reine des Neiges en en faisant une princesse orpheline appelée à hériter du trône de ses parents (qui disparaissent au cours d’un plan sublime) et surtout en lui adjoignant une sœur cadette qui va lui servir à la fois d’ange gardien et d’antagoniste tout en fonctionnant comme référent émotionnel pour le spectateur (rien que ça, oui). Elsa naît ainsi avec des pouvoirs étranges lui permettant de contrôler la glace et la neige mais lorsque ces pouvoirs se manifestent enfin, elle manque de tuer sa petite sœur Anna. Effrayée par ce don qu’elle ne comprend pas, elle s’enferme alors dans sa chambre et passe son adolescence dans la solitude, malgré les sollicitations d’Anna, avant d’accéder au trône à la majorité. Lors du couronnement, contrariée par le comportement de sa sœur, qui vient de promettre son cœur sans réfléchir à un prince venu d’une contrée lointaine, Elsa se met en colère, révèle ses pouvoirs dévastateurs malgré elle et plonge du même coup son royaume dans un hiver aussi brutal qu’irréversible. Confrontée à la peur de ses sujets, qui ignoraient tout de ses pouvoirs et qui la voient désormais comme une sorcière, Elsa fuit dans les montagnes enneigées, s’y construit un palais de glace et devient la redoutée Reine des Neiges. Anna, aidée par un montagnard au grand cœur baptisé Kristoff, va tenter de retrouver sa sœur pour la sauver d’elle-même. On le voit, l’histoire racontée par LA REINE DES NEIGES sort clairement des sentiers battus disneyens. Les figures imposées du film de princesse sont ici reléguées au second plan, voire malmenées (mais toujours dans le but de servir la dynamique de la narration et non pour le simple plaisir d’un iconoclasme bêtement régressif à la SHREK). Les méchants, représentés par un vieux duc acariâtre et un autre personnage qui ne révélera que tardivement sa vraie nature, ne sont clairement pas les antagonistes hauts en couleur chers à la tradition disneyenne. Car l’ennemi majeur d’Elsa, pour la première fois de manière aussi évidente dans un film de princesses Disney, c’est elle-même.

Traitée comme un monstre cadenassé à double tour dans sa différence, Elsa apparaît ainsi comme une paria enivrée de sa toute-puissance (grandiose séquence où elle crée ex nihilo son palais de glace, sorte de forteresse de la solitude à l’architecture aussi belle que tourmentée), qui refuse tout contact avec l’humanité, installant notamment à l’entrée de son repaire un effrayant titan de neige chargé de repousser les curieux. Discrète mais évidente, la symbolique du personnage, justement soulignée par le traitement visuel du palais de glace, transforme alors le film en un récit d’initiation, les pouvoirs d’Elsa représentant la prise de conscience de sa féminité, de la puissance qu’elle induit mais aussi du repli sur la contemplation de soi-même qu’elle peut entraîner. Et du même coup, Anna, qui cherche l’amour avec une constance désarmante, représente l’autre versant de cette féminité, celui de l’altérité et de l’amour, qui va tenter de ramener sa sœur dans le monde des vivants. En axant son récit sur une histoire d’amour fraternel contrariée entre deux sœurs plutôt que sur la recherche du prince charmant, LA REINE DES NEIGES rompt donc avec la tradition du film de princesse Disney. Mais, du même coup, en s’adressant aussi directement au public que vise en priorité ce genre très codé, c’est-à-dire les petites filles, le film revêt les atours d’un conte initiatique qui aidera ces dernières à appréhender les peurs liées à la découverte de leur identité sexuelle. On n’ira pas jusqu’à parler d’œuvre féministe tant ce qualificatif a été accolé à bon nombre de films d’animation récents dans lesquelles les personnages féminins étaient au mieux des garçons manqués, au pire des pétroleuses unidimensionnelles servant de caution politiquement correcte à la mauvaise conscience de leurs auteurs. Mais pour autant, en prenant au sérieux le public auquel il s’adresse, LA REINE DES NEIGES fait indéniablement preuve d’une ambition salvatrice dans le genre si formaté auquel il appartient.

Le film fonctionne ainsi à tous les niveaux, cherchant constamment à revivifier des figures essorées par des décennies d’existence. Ainsi, les chansons, écrites par Kristen Anderson-Lopez et composées par son mari Robert Lopez (connus pour leurs créations à Broadway, parmi lesquelles AVENUE Q et BOOK OF MORMON), participent pleinement au projet narratif : de « Frozen Heart » au très entraînant « Let It Go », elles racontent le cheminement intérieur d’un personnage principal qui refuse de se laisser entraîner par le bouillonnement de la vie. Encore mieux, le chant enfantin « Do you Want to Build a Snowman ? », en plus de mettre en musique le lien profond qui unit les deux sœurs à travers leurs jeux d’enfants et donc le bonheur de leur passé familial, permet d’annoncer puis d’introduire dans le récit un adorable petit personnage : Olaf, le gentil bonhomme de neige qui rêve de vivre en été. Meilleur sidekick comique disneyen depuis très longtemps, Olaf est l’incarnation de l’étincelle d’amour qui continue de brûler dans le cœur gelé d’Elsa et du lien ténu qui continue de l’unir à sa sœur. Lorsqu’elle apprend de sa bouche que c’est Elsa qui lui a donné vie grâce à ses pouvoirs, Anna est alors directement renvoyée à son enfance dans une scène aussi touchante qu’elle est peu appuyée. Olaf est certes là pour faire rire les spectateurs : il y parvient d’ailleurs parfaitement par un humour de situation relatif à sa condition de bonhomme de neige qui sait soigneusement éviter les pièges de l’humour référentiel et du second degré facile ayant littéralement contaminé les sidekicks animés de ces dix dernières années (à un anachronisme de mauvais goût près, lorsqu’il se rêve à la plage, allongé sous un parasol et le nez surmonté d’une paire de lunettes de soleil). Mais loin de jouer les utilités, le personnage, de par la combinaison de sa nature et de sa motivation principale – vivre en été – fait le lien entre Anna et Elsa, en même temps qu’il personnalise la possible rédemption de la Reine des Neiges.

En liaison directe avec cette caractérisation des personnages, tout l’univers visuel du film est empreint d’une rare complexité esthétique et graphique (c’est bien simple, on n’avait jamais vu une neige aussi polymorphe et aussi réaliste dans un dessin animé). D’une beauté à couper le souffle, évoquant à maintes reprises le lyrisme grandiose de films comme LA MÉLODIE DU BONHEUR ou LE NARCISSE NOIR (deux références parfaitement reconnaissables et assumées par les réalisateurs), LA REINE DES NEIGES utilise la cinégénie incomparable de ses paysages – les montagnes enneigées et les vastes fjords de la Norvège – pour sculpter dans la lumière l’humeur et les sentiments de ses personnages. Loin de se limiter à la blancheur monolithique que sous-tendent de tels décors (comme pouvait le faire L’ÂGE DE GLACE par exemple), le film de Chris Buck et Jennifer Lee est un véritable festin visuel en CinémaScope et en Technicolor qui utilise les reflets et la texture de son univers glacé pour varier les ambiances avec une inspiration de tous les instants, visitant à peu près toute la gamme du spectre chromatique, y compris parfois dans la même scène. C’est dire la réussite aussi pleine qu’inattendue de LA REINE DES NEIGES qui, en arrivant à jeter un pont entre la grande tradition du récit disneyen d’hier et les prouesses technologiques d’aujourd’hui, parvient à renouveler le genre du film de princesses et à offrir aux petites filles ce que le cinéma pour enfants de notre époque leur refuse constamment depuis trop longtemps : une mythologie. John Lasseter aura mis le temps pour faire redémarrer la machine à rêver du studio du grand Walt mais il y est enfin parvenu. Pour une fois, la publicité ne ment pas : hors productions Pixar, LA REINE DES NEIGES est sans doute le meilleur long-métrage d’animation Disney depuis LE ROI LION.

TITRE ORIGINAL Frozen
RÉALISATION Chris Buck et Jennifer Lee
SCÉNARIO Jennifer Lee
DIRECTEUR ARTISTIQUE Michael Giaimo
MUSIQUE Christophe Beck
PRODUCTION Peter Del Vecho
VOIX Kristen Bell, Idina Menzel, Jonathan Groff, Josh Gad, Santino Fontana, Alan Tudyk…
DURÉE 108 mn
DISTRIBUTEUR Walt Disney Company France
DATE DE SORTIE 4 décembre 2013

7 Commentaires

  1. Je n’étais même pas au courant que le nouveau Disney sortait la semaine prochaine, ils se passe de publicité maintenant ?! Sinon le texte et les images qui vont avec donnent carrément envie de le découvrir !

    Une petite question : « On n’ira pas jusqu’à parler d’œuvre féministe tant ce qualificatif a été accolé à bon nombre de films d’animation récents dans lesquelles les personnages féminins étaient au mieux des garçons manqués, au pire des pétroleuses unidimensionnelles servant de caution politiquement correcte à la mauvaise conscience de leurs auteurs » : quels films par exemple ? (J’avoue avoir un peu lâché les dessins animés ces derniers temps, je ne m’y retrouve pas comparé à ceux de mon enfance…).

  2. Gab

    Cela donne vraiment envie. Par contre, Le Roi Lion, autant je trouve ça bien foutu, autant ça m’ennuie grave… Me suis plus éclaté et j’ai été davantage ému devant Le Bossu de ND ou Pocahontas.

  3. jackmarcheur

    bin ok; j’irai voir avec mes gosses alors, et je sais déjà que ma fille va adorer. Merci pour le texte.

  4. Zhibou

    Je suis entièrement d’accord avec cette excellente critique.
    Et pour aller plus loin, je dirai même que La Reine des Neiges n’a pas à rougir face à La Belle et La Bête, qui lui aussi à l’époque avait foutu une belle claque. Autant dans le visuel, la musique, ou le détour des codes du conte de fée.
    J’ose le dire : Un classique instantané.

  5. jerome M.

    Le film emporte tout sur son passage en effet et on se prend souvent a penser que la Magie, que Disney veut nous vendre a longueurs de pubs, existe vraiment!

    Pour autant, le scenario presente encore quelques asperites, a commencer par Olaf, dont la chanson aux gags anachroniques parvient a entacher le sans-faute du film en brisant momentanement l’ambiance dramatique de l’histoire. « Malheureusement », il ne faut pas oublier qu’un film d’animation Disney doit aussi et avant tout satisfaire le jeune public et il me faudra donc fermer les yeux 3 minutes le temps de la chanson d’Olaf lorsque je reverrai le film, pour tenter de me convaincre qu’elle n’existe pas!

    Ensuite, si l’idee du rebondissement final avec le prince Hans est tout a fait inedite chez Disney, elle est en revanche tres mal amenee et parvient meme a gacher retrospectivement la candeur d’un numero musical particulierement enlevé au début du film.

    Ce sont la les deux seuls points qui m’ont un brin gene dans un ensemble sinon irreprochable.
    Je noterai egalement que le personnage d’Elsa (qui est comme le souligne tres justement l’article sa propre pire ennemie) semble etre tres inspire par le personnage d’Elfaba dans le musical Wicked, petit chef d’oeuvre que j’aurais aimé voir adapté par Disney en lieu et place du Oz de Sam Raimi (pourtant loin d’etre un mauvais film, mais son succes tue dans l’oeuf tout espoir de voir Wicked adapté a l’ecran dans les annees a venir..)

  6. Fred

    Je ne suis pas trop d’accord avec vous (pour une fois). Perso je n’ai pas trouvé ce film très bon sur de nombreux points.
    Tout d’abord le personnage d’Elsa n’est jamais vraiment attachant ni terrifiant, ce qui pour moi a créé une véritable distance m’empêchant d’avoir vraiment de l’empathie pour son destin.
    Ensuite le twist final sortant littéralement du chapeau (aucun indice ne pouvant le laisser deviner) fait que l’on a du mal à s’investir dans la relation naissante entre Anna et Christophe, et quand celle ci peut enfin s’exprimer on est déjà dans la conclusion du film.
    J’ai aussi trouvé le début trop musical (dans une grande tradition un peu gnangnan renvoyant vers un pan du Disnyverse qui n’est pas celui que je préfère).
    Ceci, ajouté à quelques défauts plus mineurs mais qui sont quand mêmedes ratés pour moi, comme la monture aux attitudes canines déjà vu dans Raiponce, le premier bad guy jamais vraiment inquiétant, et aux motivations économiques troubles (ils nous ont refait le coup du blocus de la planète Naboo) fait que j’ai trouvé ce film vraiment pas terrible (des coudées sous les Croods par exemple pour rester dans le registre du film d’animation 2013)

  7. Benj

    Merci Arnaud, très belle critique pour un très beau film !

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