LA FOLIE DES GRANDEURS

Le cinéma français n’a pas toujours souffert de son habituel dédain pour l’imaginaire. Dans les années 70, un cinéaste d’exception avait décidé d’adapter le roman DUNE de Frank Herbert pour en tirer une superproduction unique, qui aurait changé la face du cinéma de science-fiction. Le documentaire JODOROWSKY’S DUNE revient sur ce projet hors normes, ce rêve du cinéaste Alejandro Jodorowsky qui a bien failli devenir une réalité…

Les cinéphiles le savent bien : quelque part dans un univers parallèle, il existe une autre adaptation cinématographique de DUNE, la saga romanesque de Frank Herbert. Une version qui n’a rien à voir avec le ratage signé David Lynch, mais commandée en sous-main par le producteur Dino De Laurentiis. Dans cet univers parallèle, Alejandro Jodorowsky a réussi à monter le projet qu’il avait en tête, sans aucune interférence, avec une liberté totale qui lui a permis de créer le « prophète » (pour reprendre ses termes) que l’art en général, et le cinéma en particulier, attendait depuis si longtemps. Est-ce son ambition démesurée qui a tué le projet ? Sa folie ? Le budget annoncé ? Le conformisme de ses interlocuteurs ? Pendant longtemps, le DUNE envisagé par Jodorowsky est resté un mystère qui, au fil du temps, lui a permis de se construire une aura qui dépasse celle de l’œuvre maudite pour atteindre le statut, pas forcément enviable mais carrément mythologique, de plus grand film de science-fiction JAMAIS fait. On savait que Jodorowsky avait engagé des artistes de talents comme Moebius et H.R. Giger. On savait que son travail de longue haleine a été documenté dans un énorme recueil de production et a donné l’impulsion créatrice à plusieurs autres films d’envergure, mais malgré toute chose, on ne pouvait qu’imaginer ce que DUNE serait vraiment devenu entre les mains du cinéaste de LA MONTAGNE SACRÉE et EL TOPO. En d’autres termes, le rêve de Jodorowsky est devenu un pur fantasme de cinéphile qui a perduré sur quarante ans, et ce n’est pas forcément donné à tous les projets qui ne se concrétisent pas, loin s’en faut.

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Si la qualité d’un documentaire se mesure à la spécificité de son sujet, alors JODOROWSKY’S DUNE est vraiment un documentaire d’exception. Même s’il met évidemment la fameuse bible du projet en avant comme une preuve tangible que cette version de DUNE existe bel et bien, le documentariste Frank Pavich n’a pas seulement eu accès au travail de fond de Jodorowsky, ni aux témoignages des artistes qui y ont contribué (H.R. Giger et Chris Foss y sont interrogés). Il a carrément pu capter le type d’énergie qui a dû entourer le projet au moment de sa conception, notamment dans la façon dont Jodorowsky étale ses anecdotes devant la caméra au gré de ses humeurs, que ce soit à travers un enthousiasme communicatif, comme un profond désarroi qui semble le renvoyer à une époque où le projet a capoté. Il faut le voir raconter avec vivacité sa rencontre avec Orson Welles, qu’il a engagé en lui promettant de la cuisine de grand chef sur le plateau, ou encore évoquer la façon dont il a flatté l’égo de Salvador Dali, afin que celui accepte d’apparaître dans le film. Il faut le voir exploser de rire quand il raconte la fois où il est allé voir le DUNE de David Lynch au cinéma, en réalisant que le film était un désastre. Mais le moment le plus frappant de JODOROWSKY’S DUNE est certainement ce passage très touchant, dans lequel Alejandro Jodorowsky s’interroge encore aujourd’hui, sur la raison pour laquelle on ne l’a pas laissé faire son film, son objet de passion. Une interrogation qui semble l’affecter encore profondément aujourd’hui. Quand il se contente des faits et qu’il part interroger les artistes qui ont un rapport direct avec le projet, JODOROWSKY’S DUNE est donc un film formidable. Malheureusement, Frank Pavich ressent le besoin de s’entourer de quelques personnes qui n’ont pas vraiment leur place ici, afin de démontrer l’influence indirecte de Jodorowsky sur le cinéma hollywoodien. Certes, les réalisateurs Richard Stanley et Nicolas Winding Refn se réclament des œuvres du cinéaste, mais aucun d’entre eux ne peut vraiment être considéré comme son fils spirituel, d’autant qu’ils n’opèrent pas vraiment au sein d’Hollywood actuellement (Guillermo del Toro aurait été un choix plus judicieux, d’autant que certaines de ses œuvres citent directement Jodorowsky) et oui, l’influence des artistes qui ont travaillés sur cette version de DUNE est indéniable sur des projets comme ALIEN ou BLADE RUNNER, mais de là à déclamer que la science-fiction dans son ensemble doit tout à la bible graphique de Jodorowsky, il y a un pas que le documentaire franchit allègrement par le biais des spécialistes de la presse hollywoodienne qui n’ont jamais eu accès au travail du cinéaste avant d’être interrogés sur le sujet. Ce fonctionnement a d’ailleurs tendance à ramener le magnifique sujet du documentaire a des considérations plus terres à terres et à lui enlever une petite part de mystère, mais il n’en reste pas moins que les cinéphiles de tous bords se doivent de voir JODOROWSKY’S DUNE, dont on attend toujours la confirmation d’une date de sortie française (apparemment bloquée pour des questions de droits ?). Après tout, tout a commencé chez nous, non ?

À VENIR SUR CAPTURE MAG une interview de Frank Pavich, qui revient sur la confection du projet.

TITRE ORIGINAL Jodorowsky’s Dune
RÉALISATION
Frank Pavich
CHEF OPÉRATEUR
David Cavallo
MUSIQUE
Kurt Stenzel
PRODUCTION
Travis Stevens, Frank Pavich & Stephen Scarlata
AVEC
Alejandro Jodorowsky, Michel Seydoux, Brontis Jodorowsky, Amanda Lear, H.R. Giger, Chris Foss…
DURÉE
90mn

10 Commentaires

  1. tangoche

    Magnifique; un gros merci à Franck Pavich pour son travail (et merci à monsieur Moissakis pour son texte et vivement l’interview !)

  2. Malastrana

    Hâte de voir ce doc, d’autant plus que je défends souvent la version de Lynch qui, découverte très jeune, continue de me fasciner, bien que je reconnais qu’il est raté sur de nombreux plans. Et les deux mini-séries produites plus tard sont certes plus fidèles aux bouquins, elles échouent à transmettre cette atmosphère malsaine et fascinante qui transpire de chaque pore du film de Lynch. J’ignore si la version de Jodorowsky aurait été un chef d’oeuvre, mais elle aurait certainement été meilleure. Et quand on verra la version de Peter Berg, on risque de réévaluer celle de Lynch (qui mériterait un remontage officiel tant de nombreuses scènes coupées sont essentielles à la compréhension religieuse du récit!).

    Merci pour ce texte !

  3. Documentaire magnifique et passionnant. A chaque instant, je me disais « non, il n’a pas osé ? » et dans la seconde qui suivait, Jodo arrivait à nous sortir un truc encore plus énorme.

    Après, je pense que le mot à retenir de cet article est « fantasme ». Nous ne savons pas ce que ce Dune aurait pu donner, mais pour avoir vu La Montage Sacré et Dark Star – film où Dan O’Bannon nous pond un prototype d’alien fait avec un ballon de plage orange – je me dis que je préfère que ce Dune n’existe que dans nos têtes.

    A la place, nous avons eu Alien, L’Incal, et ce documentaire, donc je ne m’en plains donc pas.

  4. shai-ullud

    Ce film est une merde ! Pourquoi est ce que je dis une chose aussi stupide et volontairement provocatrice ?

    Parce que ce film n’existe pas ! Des réalisateurs à la grande gueule qui ont survendus des projets grandioses, il y en a des dizaines. Il y en a même qui ont réussi à sortir ce qui était sur le papier un chef d’oeuvre et qui se sont révélés des bouses intergalactiques. Il a pour lui la crédibilité d’avoir réellement travaillé sur son projet mais à un niveau insuffisant pour pouvoir déterminer ce que le résultat aurait été. Même la plus minable des adaptations de Dune est supérieure à son projet car elle a le mérite d’exister ! Je récupérerais une citation d’Enzo Ferrari puisqu’elle convient à cet article: « pour arriver premier il faut premièrement arriver ». Le documentaire, à la façon d’un « lost in la mancha » est sûrement très intéressant pour comprendre comment une belle idée peut finalement ne déboucher sur rien mais il faut arrêter de se masturber devant des mecs comme ça, c’est ridicule !

    Si on faisait une comparaison architecturale: un mec qui dessinerait le plus bel immeuble du monde, même si il a pondu toute l’étude technique pour le réaliser, si il n’y a pas d’immeuble à la fin et bien ce n’est pas un génie, c’est un incapable !

    • Poivre

      Hello

      Tu ne penses pas que tu mélanges un peu tout ? A mon humble avis on ne peut comparer que ce qui est comparable: le Dune de Jodorowsky n’existe qu’à l’état de projet, donc il faudrait plutôt le confronter aux dossiers de pré-prod de la version de Lynch et non pas au film finalisé. Avec ton raisonnement, il me suffit de filmer avec mon téléphone portable une adaptation de Dune dans mon jardin (starring mes voisins) pour dire que ma version est meilleure que celle de Jodo !

      Et je trouve ta dernière comparaison à côté de la plaque: pour être personnellement responsable de projets dans l’industrie (pétrolière), je peux t’affirmer que certains projets n’aboutissent pas pour des raisons externes à l’équipe projet (opportunités économiques notamment, qui sont jaugées durant toute la phase d’analyse jusqu’au moment de le greenlighter). Donc oui si un architecte a réalisé toute l’étude technique du plus bel immeuble du monde, il peut tout à fait être un génie si son projet est jugé techniquement réalisable par un comité de révision constitué d’experts. Il ne passera certainement pas à la postérité mais ça, c’est autre chose…

      • shai-ullud

        Ce n’est pas ce que je dis et je suis d’accord avec toi, on doit comparer des choses comparables. Je vais prendre un exemple plus récent:
        Astérix en Hispanie ! Un projet énorme de l’adaptation d’une des meilleure bande dessinée de Goscinny et Uderzo. On nous as fait mirroiter un casting incroyable. Ca devait être l’adaptation ultime et fidèle à l’esprit des créateurs… Au final, on a eu quoi ? Un plantage complet. Peut-être que ça aurait pu faire un grand film mais peut-être que ça aurait pu donner un film aussi pourris que Astérix aux jeux olympiques !

        Pour ton idée, si tu filmes une adaptation de Dune avec ton téléphone portable et tes potes. Si tu arrives à trouver un distributeur et à le sortir en salle à la façon d’un Blairwitch Project alors oui, je pense que tu auras réussi là où il aura échoué. Cela fera de toi un meilleur réalisateur que lui dans le sens ou tu auras eu l’intelligence d’envisager ton projet d’une façon globale en intégrant toutes les composantes de ce genre de projet. En incluant ce que tu appelles des « raisons externes » mais qui sont selon moi, à envisager de façon complètement « internes » tu auras pu en voir l’aboutissement. Ton film pourra alors être jugé bon ou mauvais mais tu auras réussi à le faire exister. Jodorowsky, avec un projet pareil, au mieux pour qu’il se réalise, il lui fallait un studio fou façon projet « Cléopâtre » ou un producteur milliardaire inconscient… Enfin bon, ça s’est vu aussi…

        • tangoche

          @shai-ullud : ça veut dire que le projet inachevé d’Asterix en Hispanie va irriguer des dizaines d’oeuvres majeures durant les trente prochaines années ?

          Vivement !

          • shai-ullud

            ça, on en jugera dans 20 ans mais si c’était aussi bien que ce qu’on nous avait promis alors vu le niveau des comédies françaises ce serait peut-être pas un mal 😉

  5. Poivre

    Une petite info en passant: le poster « Jodorowsky’s Dune » au style « moebiusien » est signé Kilian Eng, un artiste suédois qui a réalisé d’autres affiches cinéma du même type. Outre Moebius, on décèle facilement l’influence de Druillet, Otomo ou Amano dans son travail. Son Tumblr: http://dwdesign.tumblr.com/

  6. Sacha

    Je n’ai pas vue ce doc , mais étant un amateur de bandes-dessinées, je connais  » le personnage Jodo  » depuis longtemps : mégalomane est sont deuxième prénoms , véritable Gourou à son époque ( les années 60/70 ) … trop nombreux sont les dessinateurs qui l’on écoutés et suivi , jusqu’au USA … et s’y perdirent . Sont talent , c’est de sucer celui des autres .
    De voir qu’un tel documentaire soit réaliser , me prouve que  » Le Grand Jodo  » n’a pas perdu sa verve … et qu’il continu à faire des victimes …

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