LA FIN D’UN MONDE

Le crépusculaire et délicat SOUVENIRS DE MARNIE est sans doute le dernier long-métrage du studio Ghibli. Un au revoir modeste, beau et délicieusement étrange à une maison qui aura illuminé l’art de l’animation de ces trente dernières années.

On attendait ce SOUVENIRS DE MARNIE pour deux raisons. Tout d’abord parce qu’il était de plus en plus évident qu’il allait s’agir de l’ultime long-métrage des studios Ghibli. Et d’autre part, parce que son réalisateur, Hiromasa Yonebayashi, avait déjà signé il y a un peu plus de quatre ans le très beau ARRIETTY, LE PETIT MONDE DES CHAPARDEURS. Adaptant à nouveau un petit classique de la littérature enfantine britannique, Yonebayashi s’éloigne cette fois-ci du merveilleux frontal auquel nous a habitués Ghibli pour aller braconner sur les territoires du fantastique gothique à tendance psychologique (pour ne pas dire psychanalytique – on pense souvent au film de Jack Clayton LES INNOCENTS et à Alfred Hitchcock). Anna, orpheline solitaire, est envoyée à la campagne par ses parents adoptifs pour y passer l’été. Elle se retrouve chez un oncle et une tante, dans le nord de l’île d’Hokkaïdo. Ses longues balades dans la nature environnante vont l’amener dans des marais à la beauté étrange, où elle se liera d’amitié avec la mystérieuse Marnie, une jeune fille habitant dans une vieille demeure occidentale qui semble abandonnée. Miyazaki, qui avait supervisé la production d’ARRIETTY après en avoir signé le scénario, n’est plus là et ça se sent. SOUVENIRS DE MARNIE ne possède sans doute pas la même rigueur narrative que les films du maître ou de son compère Isao Takahata, mais ce portrait lyrique et sombre d’une adolescente à part frappe par sa liberté artistique, par sa façon de proposer autre chose et de s’émanciper de la « Ghibli’s touch ». Plus réaliste dans son graphisme, le film de Yonebayashi l’est aussi dans le traitement de son intrigue et de ses personnages. On appréciera ainsi le soin apporté ici et là à telle expression faciale, à tel comportement, à telle représentation de la nature ou encore à la manière qu’a le film de poser la solitude touchante de son personnage principal, aboutissant ainsi à un cadre terriblement vraisemblable dans lequel viennent s’implanter peu à peu de petites touches surnaturelles qui tirent discrètement le film vers les rives d’un fantastique à l’ambiguïté impressionniste.

Image de prévisualisation YouTube

Car SOUVENIRS DE MARNIE, l’air de rien, est avant tout la plongée dans la psyché perturbée d’une gamine asociale. Au détour d’un travelling passant à travers des murs qui s’effacent ou d’une surimpression discrètement signifiante (dans laquelle le profil de Marnie remplace celui d’Anna), le film annonce avec beaucoup de délicatesse son climax émotionnel. La magnifique scène nocturne du silo, dans lequel Anna se réfugie et va passer une nuit fiévreuse au milieu des éléments déchaînés, constitue ainsi le cœur du film en livrant une matérialisation impressionnante de l’esprit de son héroïne. À mesure que l’intrigue progresse, une sorte d’inquiétante étrangeté imprègne l’univers d’Anna, le spectateur ne sachant plus vraiment si certaines scènes relèvent du domaine du rêve ou de la réalité – comme c’est le cas dans cette séquence où la jeune fille, debout devant la maison de Marnie, appelle cette dernière tandis que les flots agités du marais recouvrent peu à peu l’endroit où elle se tient. Profondément mélancolique, le film de Yonebayashi est doublement émouvant parce qu’il semble fonctionner comme un commentaire des relations entre l’imaginaire nippon et son homologue européen qui a irrigué les productions du studio Ghibli depuis ses débuts. La blondeur de Marnie, l’architecture de sa maison et l’ambiance surannée de son univers contrastent ainsi avec celui d’Anna, petite fille japonaise en quête d’identité qui ira même jusqu’à arborer un kimono féminin lors d’une scène-clé. Le film prend ainsi l’allure étrange d’une sorte de requiem doucereux tentant de dire quelque chose de l’âme japonaise. Comme un adieu murmuré à une certaine forme d’imaginaire. Patrick Eveno, le directeur du Festival international du film d’animation d’Annecy, évoquait récemment la fin du studio Ghibli et nous disait à ce sujet que « c’est sans doute la forme la plus occidentalisée de l’animation japonaise qui pourrait ainsi disparaître ». Si c’était vraiment le cas, SOUVENIRS DE MARNIE ferait une belle épitaphe.

TITRE ORIGINAL Omoide No Mânî
RÉALISATION Hiromasa Yonebayashi
SCÉNARIO Hiromasa Yonebayashi, Masashi Ando et Keiko Niwa, d’après le roman de Joan G. Robinson
DIRECTEUR DE L’ANIMATION Masashi Ando
MUSIQUE Takatsugu Muramatsu
PRODUCTION Kôji Oshino et Yoshiaki Nishimura
VOIX Sara Takatsuki, Kasumi Arimura, Nanako Matsushima, Susumu Terajima, Toshie Negishi, Ryôko Moriyama…
DURÉE 103 mn
DISTRIBUTEUR The Walt Disney Company France
DATE DE SORTIE 14 janvier 2015

1 Commentaire

  1. Moonchild

    Si les 15 premières minutes font illusion et distillent ça et là des promesses de grâce, de mélancolie et d’étrangeté, le reste du métrage s’est apparenté à une douche plus que tiède pour ma part.
    Jamais l’univers fantastique et fantasmatique ne m’interpelle, ni sur le plan visuel, encore moins sur le plan émotionnel ; le film finit en outre sa route sur les sentiers d’un mélo faiblard et pas vraiment émouvant (avec des révélations amenées de manière assez lourde sur un plan narratif).
    Très déçu, l’année commence assez mal pour l’animation japonaise en comparaison avec l’exercice 2014 où les très bons Le conte de la princesse Kaguya, Le vente se lève et surtout L’île de Giovanni s’étaient illustrés.

    Après, je crois qu’il faudrait arrêter avec les termes un peu à la mode, notamment « crépusculaire » employé ici (à moment donné c’était le terme sombre) ; le film est un mélo (médiocre pour moi), mais je ne vois pas en quoi il est crépusculaire, si ce n’est peut-être qu’on est dans une surinterprétation qui focalise le curseur sur l’avenir des studios Ghibli …

    PS : s’il y un film à voir cette semaine, c’est sans doute Loin des hommes, belle œuvre plastique (photo, mise en scène ample dans les décors naturels des Aurès) qui ne manque pas de profondeur et d’émotion ; et puis c’est l’occasion de voir le trop rare Viggo Mortensen(impeccable) et notre Reda Kateb national ; en plus, Nick Cave et Warren Ellis sont à la musique (ils colorent joliment le film de violon, violoncelle, piano et subtiles percussions).
    Quant au film de Larry Clark, The smell of us, passez votre chemin, gros ratage qui vire à la surenchère grotesque.

Laissez un commentaire