LA FIN DES HARICOTS

Avec JACK LE CHASSEUR DE GÉANTS, Bryan Singer se hisse péniblement sur les épaules de géants pour redorer une carrière en pleine déconfiture. Plus dure sera la chute : ce film de titans est un bidouillage de petit joueur.

Presque vingt ans après USUAL SUSPECTS, le bilan de celui qui fut un temps érigé comme l’un des grands espoirs d’Hollywood est pour le moins mitigé. Partageant sa carrière entre films à grands thèmes et blockbusters engagés, Singer a perdu une large part de sa crédibilité sur ces deux domaines en livrant à la suite les déshonorants SUPERMAN RETURNS puis WALKYRIE. Dernière tentative en date d’enrayer la décomposition accélérée de son aura, JACK LE CHASSEUR DE GÉANTS se présentait comme un divertissement bon enfant, une sorte de pause rafraîchissante après ces deux précédentes boursouflures. Las ! Le film aura accompli le triple exploit de connaître une production chaotique (sortie repoussée, changements de titre, budget inflationniste), d’écoper d’un accueil critique négatif (le pire de la carrière de Singer, si l’on en croit Rotten Tomatoes) et d’être boudé par le public (197 millions de recettes monde, pour un budget avoisinant les 200 millions de dollars hors promo). Un trio perdant qui se justifie pleinement à la vision douloureuse du film. Car JACK LE CHASSEUR DE GÉANTS est un échec quasi total, peut-être même le plus mauvais film de son réalisateur. Et surtout, il est la preuve indéniable de l’un des plus gros défauts de Singer : un manque de personnalité mal compensé par des emprunts jamais digérés et une posture méta textuelle irritante.

2JACK LE CHASSEUR DE GÉANTS est donc un film de suiveur qui lorgne en permanence du côté des grandes œuvres populaires contemporaines. Quelques exemples en vrac : la direction artistique, par ailleurs un indigeste bric-à-brac, transforme maladroitement les hallelujah mountains d’AVATAR en terre céleste des géants. Une bataille rangée emprunte beaucoup au SEIGNEUR DES ANNEAUX, mais n’impressionnera plus personne dix ans après LE RETOUR DU ROI. Et une introduction en images de synthèses reprend le principe de l’ouverture d’HELLBOY II LES LÉGIONS D’OR MAUDITES, avec des images de synthèse si repoussantes, qu’aller au-delà de ces premières minutes de film est déjà un exploit en soi. On vous fera grâce des emprunts à KING KONG, JURASSIC PARK et autres car, malgré ces grumeaux bien trop identifiables au milieu de cette mélasse informe, JACK LE CHASSEUR DE GÉANTS s’apparente plus à une œuvre apocryphe qu’à un plagiat : en pleine crise d’identité artistique, Singer copie en effet moins ces œuvres, qu’il n’essaie de faire son film à la façon de ses modèles. Cette volonté acharnée, et quelque peu pathétique, de vouloir se faire passer pour ce qu’il n’est manifestement pas, tue dans l’œuf ce qui aurait dû être la qualité première de ce projet : sa candeur et son lien profond avec l’enfant qui sommeille en Singer. Un défaut d’autant plus flagrant que Singer, dans un calcul permanent, n’échappe pas au discours méta textuel tant apprécié à cette époque où un artiste préfère être un fin connaisseur, plutôt que de se contenter à croire en son histoire. Logiquement, ce film maladroitement intellectualisé, échoue à transmettre tout sentiment brut : aucun émerveillement, aucune émotion (la romance est d’une platitude mortelle), aucun élan galvanisant ne transparaît à la vision de JACK LE CHASSEUR DE GÉANTS.

Pire encore : à force de chercher à manger à tous les râteliers, entre naïveté du conte pour enfants et relecture post-moderne, JACK LE CHASSEUR DE GÉANTS ne trouve jamais le ton juste, en particulier dans son utilisation d’un humour omniprésent. Le film oscille ainsi entre gags cracra boudin puérils (les géants font beaucoup penser au pétomane Shrek) et humour noir déplacé (alors qu’ils prient pour leur salut, des curetons se font écraser par un géant chutant du ciel). En bref : un mélange de bêtise puérile et de distanciation blasée qui a raison de toute efficacité dramaturgique. Pour le film bon enfant, on repassera ! Et finalement, le seul instant réellement lié à la personnalité de Singer se résume à un twist final, le genre de retournement scénaristique qui a fait beaucoup pour la carrière du cinéaste, mais qui semble ici non seulement stérile, mais surtout incongru.

Même techniquement, Singer s’inspire des plus grands, avec notamment une utilisation de la performance capture (toutes les scènes avec les géants furent tournées en capture de mouvements dans un volume) pour un résultat techniquement anachronique, et une 3D native qui reste, pour le coup, le seul véritable bon point du film. Le relief de JACK LE CHASSEUR DE GÉANTS a en effet le mérite de proposer au moins une bonne idée de mise en scène en utilisant l’effet de miniaturisation, un défaut stéréoscopique utilisé ici à bon escient lorsque la caméra adopte le point de vue des géants, observant les humains réduits alors à l’état de poupées. Le relief est aussi au cœur de l’unique scène à sauver : la première apparition du géant, séquence plombée par un changement de points de vue pas franchement judicieux (il aurait été nettement plus intéressant de rester du côté de Jack), mais qui a l’avantage de filer droit en proposant une vision purement effrayante des géants… juste avant que ces pauvres personnages ne se révèlent être des crétins craspecs ou des créatures adoptant artificiellement la posture du monstre maudit.

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Après l’échec en salles du film, il aurait été étonnant que Warner prenne le soin de concevoir une édition spéciale digne de ce nom. JACK LE CHASSEUR DE GÉANTS ne propose donc que trois suppléments. Les scènes coupées n’apportent pas grande information : on y découvre surtout une introduction alternative, preuve que l’ouverture a posé quelques soucis narratifs à l’équipe, et une scène dans le garde-manger des géants probablement trop glauque pour être conservée dans le montage final. Passons rapidement sur le bêtisier pas drôle, pour parler du principal supplément. Deviens un chasseur de géants propose, par l’intermédiaire d’un petit jeu présenté par Nicholas Hoult, plusieurs making-of promos et thématisés. Trop simpliste pour que le jeu amuse réellement, pas assez ergonomique pour que la navigation ne soit pas agaçante, ce supplément échoue sur les deux tableaux, avec en cadeau pour le brave spectateur qui sera allé au bout de ce vilain bonus, un court-métrage fauché qui fait office de préquelle sans intérêt pour un film dont l’univers n’a, de toute façon, aucun cohérence. Même en pensant pis que pendre de ce vilain film, on peut le regretter : avec son équipe de ténors, son budget pharaonique et son ambition, JACK LE CHASSEUR DE GÉANTS aurait eu matière à intéresser les amateurs des coulisses du cinéma.

Affiche

TITRE ORIGINAL Jack the Giant Slayer
RÉALISATION Bryan Singer
SCÉNARIO Darren Lemke, Christopher McQuarrie, Dan Studney et David Dobkin
CHEF OPERATEUR Newton Thomas Sigel
MUSIQUE John Ottman
PRODUCTION Richard Brener, Michael Disco, David Dobkin, Toby Emmerich, Alex Garcia, Jon Jashni, Ori Marmur, Patrick McCormick, Neal H. Moritz, John Ottman, John Rickard, Bryan Singer, Thomas Tull
AVEC Nicholas Hoult, Eleanor Tomlinson, Ewan McGregor, Stanley Tucci, Eddie Marsan…
DURÉE 1h54
DATE DE SORTIE 27 mars 2013 (salles) 31 juillet 2013 (DVD et Blu-ray)
BONUS « Deviens un chasseur de géants » : parcours le haricot magique en compagnie de Jack et découvre des vidéos exclusives
Scènes coupées
Bêtisier

3 Commentaires

  1. taaff

    J’ai passé un très bon moment avec ce film, comme avec tout les films de Singer d’ailleurs.
    Pour moi il est l’un des meilleurs réa américain de blockbusters actuel, il ne prend jamais le genre de haut, il ne fait jamais preuve de cynisme sur ses sujets, il ne prend jamais les spectateurs pour des cons et il a un grand sens du visuel, je considère son superman returns comme l’un des plus beau film de super-héros existant et la meilleure adaptation de superman à l’écran avec la version de Donner.
    Pour le climax, c’est sur que si on le compare au retour du roi, forcement ça passe mal, d’ailleurs aucun climax d’héroic-fantasy ne l’a égalé depuis, le fait qu’il ait dix ans ne change rien à l’affaire. On pourrait aussi le comparer aux climax des Narnia, Harry potter, Choc des titans et là on peut dire qu’il tient ses promesses, la charge des géants qui surgissent de la forêt est foutrement impressionnante.
    Bref, Singer ne pas encore déçu, et j’attends encore plus son x-men qui promet d’être spectaculaire.

    • Fred

      Je suis plutôt d’accord avec toi, j’ai pas vu Jack le chasseur de géant, mais je ne comprends toujours pas, presque dix ans plus tard ce qui rend Superman Return aussi « déshonorant ».

  2. Je vous trouve assez dur avec le film, pas un grand film certes mais un récit d’aventures sympa et très bien réalisé, moi j’ai marché à fond et je suis plutôt difficile et exigeant, bref…

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