LA DOULEUR DE L’ARGENT

Vous avez déjà dû l’entendre ici et là et c’est vrai : le dernier film de Martin Scorsese, LE LOUP DE WALL STREET, sorti en salles ce mercredi, est un très grand cru. La preuve en tout cas que le cinéaste reste, avec Steven Spielberg, le dernier survivant créatif de sa génération, un génie âgé de 71 ans mais qui n’a rien perdu de sa folle énergie ni de sa capacité étonnante à se réinventer à chaque film. Démonstration avec ce « magnum opus » hilare et glaçant appelé à faire date dans la filmographie héroïque du réalisateur new-yorkais.

En 1995, soit à la même période où le courtier en bourse Jordan Belfort était en train de grimper les échelons de la réussite financière, CASINO de Martin Scorsese s’achevait sur cette scène d’anthologie : un immeuble symbolisant l’ancien monde du crime organisé dans lequel avait évolué le gangster Sam « Ace » Rothstein s’écroulait et était remplacé en fondu enchaîné par la tête de lion du Casino MGM inauguré en 1993. Sur ces images, la voix off de Rothstein : « Cette ville ne sera plus jamais la même. Après la chute du Tangier’s, les grandes compagnies ont tout raflé. Maintenant, on dirait Disneyland. Pendant que les gamins jouent aux pirates en carton-pâte, Papa et Maman engloutissent les traites de la maison et l’argent des études du petit dernier dans les machines à sous. Avant, les croupiers connaissaient votre nom, ce que vous buviez, ce que vous aimiez jouer. Aujourd’hui, c’est comme si vous débarquez dans un aéroport. Et pour le service d’étage, vaut mieux pas avoir trop faim. Aujourd’hui, tout s’est perdu. Y’a un flambeur qui se pointe avec quatre millions dans une valise et un jeune freluquet de l’école hôtelière va lui demander son numéro de sécurité sociale. Une fois que le syndicat des camionneurs a été mis hors circuit, les promoteurs ont fait démolir pratiquement tous les vieux casinos. Et comment ils ont payé la reconstruction des pyramides ? Par des magouilles financières. ». Le monde du LOUP DE WALL STREET vient après celui de CASINO : dominé lui aussi par l’emblème d’une tête de lion (celle de Stratton Oakmont, la firme de courtage financier fondée par Jordan Belfort), il délaisse les gangsters identifiés comme tels d’hier pour s’intéresser aux gangsters en col blanc, ces « golden boys » qui avancent alors masqués sous les oripeaux de la réussite sociale la plus insolente et qui finiront par provoquer la crise financière actuelle.

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Seulement, là où les films criminels comme LES AFFRANCHIS ou CASINO étalaient la volonté de puissance démesurée de leurs personnages via leur pratique de la violence et du meurtre organisé, LE LOUP DE WALL STREET est obligé d’emprunter d’autres chemins pour assurer le spectacle. Car la démarche artistique de Scorsese, la substantifique moelle de son cinéma, malgré sa formidable capacité à se renouveler (il est sans doute l’un des cinéastes dont le style visuel a le plus évolué en quarante ans de carrière, du naturalisme de MEAN STREETS à la 3D de HUGO CABRET), réside toujours dans sa capacité à immerger le spectateur dans un univers, à lui faire accepter la pulsation existentielle de ses personnages sans jamais formuler de jugement moral explicite à l’encontre de leurs agissements. Du coup, la reconduction des figures de style les plus célèbres des films de gangsters du cinéaste – du monologue face caméra à la séquence de montage des arrestations en série concluant le parcours du personnage principal en passant par l’utilisation de la voix off et des « freeze frames » – n’a rien à voir avec les bégaiements d’un cinéaste incapable de se réinventer mais fonctionne à un niveau méta textuel (ou en l’occurrence méta formel) particulièrement payant. Le spectateur, qui a intégré le langage de ces films désormais légendaires et copieusement pillés depuis leur sortie, assimile ainsi l’amoralité des personnages du LOUP DE WALL STREET à celle des « wise guys » scorsésiens sans qu’il soit besoin de signifier cela par le biais du scénario. Le parallèle, purement cinématographique, appuie et développe ainsi l’idée finale de CASINO selon laquelle l’Amérique a changé de visage. Les hors-la-loi sont désormais nichés au cœur même du pouvoir suprême qui régit notre société globalisée, celui de la finance, et sont donc devenus les maîtres du monde. Le mythe de Little Italy et du New York mafieux des années 70-80 a vécu : désormais, c’est à Wall Street et dans les beaux quartiers de la Grosse Pomme que tout se passe.

À partir de là, Scorsese dresse le portrait aussi ample que dense d’un homme pressé qui a oublié d’où il venait et dont le passé ne compte plus. En cela, la manière dont le cinéaste déjoue constamment les attentes de son spectateur est également révélatrice de la trajectoire de Jordan Belfort. On en veut pour preuve le personnage incarné par Matthew McConaughey, une sorte de mentor flamboyant qui va initier Belfort à l’art du courtage en bourse, lui dévoilant avec un cynisme carabiné les arcanes de ce métier entièrement basé sur du vent et sur le dépouillement des clients que l’on démarche. Le genre de protagoniste que l’on est normalement appelé à recroiser au cours de l’intrigue, éventuellement lors de la conclusion, mais qui ne réapparaîtra pourtant plus après sa grande scène située en début de film. Logique finalement, pour ce qui s’avère être en fait un anti-mentor, dans le sens où il ne transmet rien au héros, si ce n’est l’idée que tout est permis et que la moralité n’existe pas. Les mafieux des AFFRANCHIS ou de CASINO étaient sans doute des êtres schizophrènes, partagés entre la justification de leurs crimes et le respect des valeurs du patriarcat judéo-chrétien sur lequel s’appuyait leur communauté, mais ils avaient néanmoins des valeurs. Belfort et ses semblables n’en ont aucune. D’où le caractère proprement fascinant du LOUP DE WALL STREET, qui nous montre avec une énergie dévastatrice le parcours sans retour de personnages assoiffés de fric, de drogue, de pouvoir, de luxe tapageur et de cul, qui vont jusqu’à humilier leurs semblables dans une ambiance de foire grotesque (l’hallucinante scène de la femme tondue !). Fidèle à sa manière de procéder, Scorsese nous donne à ressentir le caractère grisant d’un tel univers, nous entraînant dans un tourbillon de débauches dans lequel la coke est comparée aux épinards de Popeye, boostant les courtiers et les transformant en surhommes invincibles. Le tout rythmé par une bande-son survoltée, gavée jusqu’à la gueule de « tunes » électrisantes. Rarement un film de Scorsese aura déployé un tel spectacle de la décadence sous toutes ses formes.

À ce titre, l’abnégation des acteurs force le respect. Littéralement déchaînés, ils n’ont reculé devant aucune scène tendancieuse, Jonah Hill sortant sa queue au beau milieu d’une réception pour se masturber tandis que Leonardo Di Caprio se fait sodomiser à la bougie par une pute SM. Outre son propre cinéma, Scorsese convoque d’ailleurs ici la figure de Blake Edwards, LE cinéaste de la décadence hollywoodienne. On sait qu’il souhaitait confier le rôle de la mère de Belfort à Julie Andrews (en vain finalement, cette dernière ne tournant plus guère ces dernières années) mais il adresse en outre plusieurs clins d’œil au réalisateur culte de LA PARTY et de S.O.B.. Dont le plus hallucinant reste ce démarquage épique d’une scène de L’AMOUR EST UNE GRANDE AVENTURE dans laquelle le héros se déplaçait tel un pantin désarticulé suite à une séance d’électrothérapie extrême administrée par une ex revancharde. Ici, Leonardo Di Caprio et Jonah Hill, après avoir ingéré une surdose de comprimés de Méthaqualone, finissent tels des limaces humaines obligées de se mouvoir en rampant. Très longue et proprement hilarante du début jusqu’à la fin, cette scène d’anthologie (dont on taira les rebondissements), en plus de fonctionner sur un comique physique comme l’affectionnait l’auteur de LA PANTHÈRE ROSE, recèle la note d’intention du film : alternant les gros plans chargés de faire marcher le processus d’identification du spectateur et les plans larges dévoilant tout le ridicule pathétique de la situation, Scorsese y entérine son projet de comédie noire sur des personnages qui ont perdu toute notion de dignité humaine. Une fois de plus, ce sentiment surgit en creux et non de manière explicite. Et il n’en est forcément que plus puissant puisqu’il nous demande soudainement de prendre du recul sur la situation infernale et grotesque dans laquelle se sont mis des protagonistes dont on a partagé tous les excès.

In fine, après une longue histoire pleine d’hystérie, de luxure, de flambe ostentatoire et de mégalomanie au cours de laquelle nous aurons ri comme jamais auparavant face à un film de Scorsese, le cinéaste tente là encore une chose inattendue. En une très courte scène (dont on ne dévoilera pas la teneur exacte), il nous montre les seules personnes de cette histoire à avoir conservé leur dignité. Des anonymes, des petites gens parquées les unes contre les autres dans une rame de métro, futures victimes d’une crise à venir dont on vient de côtoyer les principaux responsables durant un long moment. En deux ou trois plans simples et tranquilles, Scorsese sonne la fin des festivités et nous offre un contrepoint bouleversant sur tout le barnum auquel on vient d’assister. Un peu plus tôt dans le film, un spot de pub présenté par Jordan Belfort était interrompu par l’irruption d’agents du FBI dans le champ de la caméra sans qu’on sache, dans un premier temps, si ces fonctionnaires faisaient partie dudit spot. En fait non (ils surgissent en plein tournage pour arrêter Belfort), mais l’essentiel, dans cette scène, c’est que cet effet de flottement souligne déjà combien le personnage principal est déconnecté du monde réel, continuant même d’envisager le rappel à l’ordre de ce dernier comme un élément contrôlable de son univers. C’est dire si la scène du métro vient secouer le spectateur en le faisant redescendre sur Terre, parmi les proies indirectes mais effectives de ce même personnage, parmi ceux qui vont payer la note salée d’un système devenu fou et dont Belfort aura été un des rouages les plus efficaces. Avant cela, Scorsese nous aura fait passer trois heures d’euphorie régressive totale en compagnie d’un personnage qui se rêvait tel un lion triomphant et qui a littéralement fini comme une larve douloureuse. Suprême ironie, l’épilogue du film, calqué sur celui de CASINO, ne lui laisse même pas de porte de sortie rédemptrice, contrairement au vrai Jordan Belfort, qui n’a cessé de battre sa coulpe dans les médias tout en assurant la promo de son autobiographie. Et Martin Scorsese de conclure sa trilogie sur la criminalité américaine par un monstrueux éclat de rire qui ne se fait aucune illusion sur son abruti de héros. Dans le film, semblable aux gangsters qui vouent un culte aux AFFRANCHIS et à CASINO, Jordan Belfort cite le WALL STREET d’Oliver Stone comme le film lui ayant inspiré sa vocation, montrant par là même qu’il n’a rien compris au film en question. Scorsese prévient ainsi la récupération éventuelle de son fascinant tourbillon filmique par des traders idiots et impressionnables. Car les plus grands provocateurs sont finalement toujours des moralistes masqués (et non des moralisateurs), leurs coups d’éclats les plus fulgurants ayant l’effet d’une bonne claque : ça fait circuler le sang, ça remet les idées en place, ça peut éventuellement faire rire, mais, quoi qu’on en dise, au bout du compte, c’est violent et ça fait mal. LE LOUP DE WALL STREET appartient indéniablement à cette race de films.

TITRE ORIGINAL THE WOLF OF WALL STREET
RÉALISATION Martin Scorsese
SCÉNARIO Terence Winter, d’après le livre de Jordan Belfort
CHEF OPÉRATEUR Rodrigo Prieto
MUSIQUE Robbie Robertson (superviseur)
PRODUCTION Riza Aziz, Leonardo DiCaprio, Joey McFarland, Martin Scorsese et Emma Tillinger Koskoff
AVEC Leonardo DiCaprio, Jonah Hill, Margot Robbie, Matthew McConaughey, Kyle Chandler, Rob Reiner…
DURÉE 180 mn
DISTRIBUTEUR Metropolitan FilmExport
DATE DE SORTIE 25 décembre 2013

4 Commentaires

  1. eddiebunker

    excellente critique pour le retour en très grande forme de scorsese.
    les diverses drogues dans le film ne servent que de métaphore pour l’argent(comme le personnage de dicaprio le dit au début du film ce qui compte au dessus de tout c’est l’argent).
    peut-être faudrait-il aussi souligner le rôle de terrence winter,je pense par exemple à la représentation de la sexualité(finalement assez glauque) qui m’a fait souvent penser au bada bing des sopranos.

  2. Axel

    Oui, à mon avis le rôle de Winter est central. Tout comme Scorsese représente les spectateurs à l’écran lors du dernier plan, Winter et les autres showrunners des Sopranos le font dans l’avant-dernier épisode, « The Blue Comet » : un parterre de stripteaseuses et autres badauds poussent des cris d’orfraie devant un accident de la route gore et burlesque, il y a même quelqu’un qui vomit. Manière de répondre aux récriminations des fans qui demandaient toujours plus de larmes et de sang (et c’est d’autant plus ironique lorsqu’on connait la conclusion de la série et les remous qu’elle a provoqués)

    • q-tip

      Ce n’est pas dans l’avant dernier épisode ou Phil Leotardo finit la tête ecrasé c’est dans le dernier mais de toute façon je ne vois pas trop le rapport de toute façon ..

  3. q-tip

    Excellente critique !! Franchement Scorsese est l’uns de mes réals préférés (hors Cameron, Jackson, Del toro ou Raimi qui sont plus , meme si j’aime pas dire ça ,des real de gros blockbuster pop en général) et dans son genre c’est le seul qui reste car les De palma , Coppola ou Friekin ne font plus grands chose voir rien , il reste l’immense Spielberg bien sur mais avec un cinéma aux antipodes de Scorsese , beaucoup plus sage mais tout aussi intelligent . Bref en tout cas quand « Le loup de Wall street » sans atteindre les fulgurances narratives d’un « Affranchis » ni la virtuosité de mise en scène (et la production design a tomber) d’un « Casino »est surement son film le plus fou , d’ailleurs a plus de 70ans le seul a nous avoir proposé un spectacle de folies disproportionnés comme ça c’est MR Miller , tout les deux aussi fou et talentueux , j’adore aussi « Tarantino » qui fait partit des plus grands cinéastes de sa génération mais quand je vois son dernier film « The Hateful Eight » et que je vois « Le loup de Wall street » que se soit la mise en scène ou les dialogues je me dis vraiment qu’il y en a un des deux qui a de vrais exigences et une incroyable capacité a ce renouveler quand un autre tombe limite dans l’auto-parodie laissant même penser que son cinéma finit par se reposer sur lui même ..

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