LA BANNIÈRE ÉTIOLÉE

Le nouvel avatar de la super-franchise AVENGERS, CAPTAIN AMERICA : LE SOLDAT DE L’HIVER, est à l’affiche dans nos salles depuis ce mercredi. Un film qui devrait ravir ceux qui se satisfont du travail du studio Marvel depuis plusieurs années mais qui ne fera pas grimper au rideau ceux qui, comme nous, estiment que les super héros tels qu’on nous les propose au cinéma depuis un certain temps, ça commence à bien faire.

C’est peu dire que la franchise AVENGERS, à base d’humour désacralisateur, de schémas narratifs reconductibles à l’infini et de personnages au mieux traités en surface, au pire ridiculisés, aura peu à peu imposé un modèle de film de super héros taillé pour l’idée que le studio Marvel se fait de son public : racoleur, m’as-tu-vu et surtout dénué de toute intensité, évitant soigneusement de travailler en profondeur la mythologie de ses personnages. Dans ce cadre-là, on ne s’étonnera pas de constater que tous les films de la franchise se ressemblent et que les réalisateurs choisis n’ont pas vraiment la possibilité d’apposer leur patte sur ce matériau formaté jusqu’à la gueule (ou alors de manière parfaitement superficielle, comme c’est le cas avec Kenneth Branagh sur le premier THOR, engagé pour amener une touche shakespearienne de Prisunic, à base de conflits familiaux sur fond de palais monumentaux). Même Shane Black, sur IRON MAN 3, aura échoué à revivifier un personnage construit sur du sable. D’où, dans ce contexte, la singularité presque miraculeuse du CAPTAIN AMERICA : FIRST AVENGER de Joe Johnston. Conçu par un artisan consciencieux à qui l’on a laissé l’opportunité de définir son personnage en faisant référence à un univers historico-fictionnel bien éloigné des panouilles post-modernes de la saga, ce film parvenait à mettre sur pied un espace-temps à part pour mieux y représenter la construction d’un héros patriotique qui, dans ses moments les plus inspirés, parvenait carrément à tutoyer les SPIDER-MAN de Sam Raimi. Notamment dans cette scène où Steve Rogers coursait son adversaire dans les ruelles de son Brooklyn natal, utilisant sa parfaite connaissance de la géographie du quartier pour parvenir à ses fins. Superbe idée – en outre exécutée à l’écran avec un vrai brio filmique – qui permettait de définir dans l’action le personnage (et notamment ses origines d’homme de la rue), de signifier sans passer par les dialogues combien le super-héros qu’il était devenu s’était construit sur le monsieur tout-le-monde qu’il avait été.

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CAPTAIN AMERICA : LE SOLDAT DE L’HIVER débute sur une scène où Steve Rogers est également en train de courir. Plus précisément, il fait son jogging dans le cadre majestueux des jardins situés à quelques pas du Capitole et du Washington Monument. On s’attend logiquement à ce que le personnage soit confronté de manière iconique à une architecture historique dont il est l’émanation symbolique vivante. Mais, dans la droite lignée du travail de sape effectué sur le reste de la franchise, la séquence ne servira qu’à introduire de manière superficielle et prétendument fun un personnage secondaire – en l’occurrence le Faucon – qui n’aura strictement aucune utilité réelle par la suite si ce n’est celle d’un pauvre sidekick avant tout destiné à faire vendre quelques produits dérivés supplémentaires. Une introduction aussi mauvaise pouvait laisser présager d’une énième potacherie gonflante oubliant le Captain America de Johnston pour reprendre celui, inconsistant, d’AVENGERS. Pourtant, par la suite, le film de Joe et Anthony Russo essaie malgré tout de faire fructifier le matériau mis en place par FIRST AVENGER. Quand bien même ce serait à travers une scène de confrontation – entre Steve Rogers et une Peggy Carter vieille – qui se veut émouvante mais qui résonne plutôt comme une manière artificielle d’expédier les affaires passées. Une manière désinvolte de raccrocher les wagons typique de la franchise – souvenons-nous de la non-présence de Natalie Portman dans AVENGERS justifiée par sa mise en sécurité sur une île… Pourtant, impossible de nier que le film essaie de dialoguer avec son prestigieux prédécesseur et de prendre en compte ce qu’il a réussi à développer. Exemple : le fait de confronter Captain America, le champion de la patrie en guerre contre les Nazis dans le premier film, à un ennemi intérieur typique de l’Amérique post-11 septembre. L’effort est louable mais il aurait pu être correctement transcendé si le film avait en même temps tenté de représenter sérieusement le constant décalage entre l’homme du passé qu’est le Captain et le monde dans lequel il évolue désormais. Mais pour une idée payante (la reprise de l’ancien costume), on ne compte plus les autres éléments de caractérisation complètement à la ramasse qui nous montrent un Steve Rogers finalement très à l’aise dans le monde moderne.

On saluera également le personnage de la Veuve Noire, qui, sans jamais briller, est pourtant enfin traité au sein d’un film Marvel, ainsi que quelques éléments épars, comme la confrontation finale entre le héros et son double venu du passé, le Soldat de l’Hiver (dont on se demande néanmoins pourquoi il figure dans le titre du film, tant son importance narrative paraît réduite à la portion congrue), ou encore les morceaux de bravoure guerriers du super soldat qu’est Captain America, qui assume son statut au lieu de continuellement bavasser à l’instar de ses collègues Iron Man ou Thor. Mais malgré tout ça, le film ne décolle jamais vraiment, engoncé dans une formule usée jusqu’à la corde. On nous refait à nouveau le coup des rebondissements dignes d’un vaudeville (le personnage qui meurt et ben… il est pas mort !), on nous ressert une nouvelle fois un climax pyrotechnique à base de gros vaisseaux qui se crashent dans une gerbe d’explosions, on est encore et toujours obligé de subir des scènes entières qui privilégient la star au détriment du super héros qu’elle interprète (une séquence entière où Steve Rogers se bat vêtu d’un blouson en cuir et d’un pantalon en toile en trimballant son bouclier comme seule et unique marque de son statut de super justicier !) et surtout, on nous balance une intrigue d’espionnage inutilement emberlificotée censée donner une identité propre au film. Problème : cette identité particulière qu’on nous ressert désormais à chaque film AVENGERS et qui a pour conséquence principale de ne jamais faire intervenir les héros les plus emblématiques de la saga aux côtés du héros principal (c’était déjà le cas dans les récents IRON MAN 3 et THOR : LE MONDE DES TÉNÈBRES, qu’on nous avait vendus comme des films à part), finit par apparaître pour ce qu’elle est, à savoir l’aveu d’impuissance du producteur Kevin Feige à mettre en place une vraie méga-franchise cohérente à l’intérieur de laquelle les personnages auraient pu circuler librement et participer ainsi à la construction d’un univers authentique. Au lieu de ça, CAPTAIN AMERICA : LE SOLDAT DE L’HIVER propose un spectacle sans réelle surprise, qui ne remet jamais vraiment en question un modèle ayant fait ses preuves au box-office. Certes, le bilan n’est peut-être pas aussi catastrophique que sur les films ayant surgi dans les salles depuis FIRST AVENGER, et le personnage de Captain America ne sort pas de l’aventure aussi irrémédiablement bousillé qu’un Iron Man sur ses propres films, mais pour autant, ces points positifs restent sans doute des qualités par défaut que le film des frères Russo doit avant tout au travail de Joe Johnston. Plus que jamais mes frères, prions pour Edgar Wright…

TITRE ORIGINAL Captain America : The Winter Soldier
RÉALISATION Anthony & Joe Russo
SCÉNARIO Christopher Markus & Stephen McFeely
CHEF OPÉRATEUR Trent Opaloch
MUSIQUE Henry Jackman
PRODUCTION Kevin Feige & Nate Moore
AVEC Chris Evans, Scarlett Johansson, Samuel L. Jackson, Cobie Smulders, Robert Redford…
DURÉE 136 mn
DISTRIBUTEUR The Walt Disney Company France
DATE DE SORTIE 26 mars 2014

3 Commentaires

  1. LordGalean

    Sans oublier le piège Dark Knightien pour attraper Nick Fury ou le tuer ce qui revient au même en fait.

    Le seul qui est looké badass, c’est le soldat de l’hiver et qui est filmé avec un minimum de considération.

    La scène de l’ascenseur est pas trop mal aussi, mais la tension monte trop slapstick pour être inquiétante, par contre la réplique de Captain est plutôt sympa.

    Pourquoi Joe Johnston n’a pas fait le 2 au fait ?

  2. Max

    j’ai eu tendance à voir le verre à moitié plein, en appréciant les efforts plus ou moins en rupture avec les autres films. Après il est clair que le film est boiteux. Tes remarques sur l’ouverture du film sont très justes : une bonne idée absolument pas exploitée. Je suis moins d’accord sur le faucon, le perso n’a pas beaucoup d’envergure mais sa personnalité et sa proximité « naturelle » avec le cap sont assez bien traitées et il bouge pas mal je trouve. Après je m’étonne encore que les frères Russo ont laissé passer autant de médiocrité quant au personnage de Crossbones…

  3. runningman

    Très bonne critique et je me m’inquiète également de savoir si Edgar Wright arrivera à faire accepter ces points de vue aux exécuteurs de chez Marvel, ou plutôt il faudrait dire maintenant de chez Mickey….

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