JIMMY CARTER OF MARS

Aujourd’hui dans les salles, ARGO, la troisième réalisation de Ben Affleck, est un film aussi atypique que réussi. Peut-être pas le chef-d’œuvre multi-oscarisable dont on nous parle depuis quelques semaines mais un film modeste et bien fait, qui mérite le coup d’œil.

À l’époque où il enquillait les rôles fadasses dans des blockbusters ridicules (ARMAGEDDON, DAREDEVIL) ou dans des purges même pas drôles depuis oubliées du commun des mortels (UN VENT DE FOLIE, PIÈGE FATAL, UN AMOUR INFINI, DÉRAPAGES INCONTRÔLÉS, AMOURS TROUBLES, etc.), qui aurait misé un kopek sur la carrière de réalisateur de Ben Affleck ? Personne. Et pourtant, une dizaine d’années plus tard, le monsieur a déjà signé trois succès encensés par la critique et son dernier en date, ARGO donc, est même potentiellement oscarisable si l’on en croît les rumeurs hollywoodiennes. Bref, de quoi refaire une virginité à la vedette, qui a donc laissé tomber sa panoplie d’endive à midinettes pour celle, plus prestigieuse, de réalisateur considéré. Après la réussite de THE TOWN, Ben Affleck avait donc besoin d’un projet original pour rebondir. Il l’a trouvé avec ARGO, un thriller politique qui raconte une histoire incroyable que seule la réalité pouvait enfanter. En l’occurrence la mission désespérée d’un agent de la CIA, chargé d’exfiltrer d’Iran six fonctionnaires américains qui ont réussi à s’échapper de leur ambassade, envahie par des hordes d’étudiants islamiques en colère. Son plan : mettre en place le tournage d’un faux film de science-fiction hollywoodien baptisé « Argo » dont les extérieurs nécessitent des prises de vue en Iran et faire sortir du pays les six citoyens américains en les faisant passer pour des membres de l’équipe. Cette aventure invraisemblable est donc inspirée d’une histoire vraie, survenue à la fin de l’année 1979 et menée dans le plus grand secret par la CIA.

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À partir de là, paradoxalement, Ben Affleck met tout en œuvre pour crédibiliser visuellement des faits aussi rocambolesques. Adoptant une démarche à la limite du fétichisme vintage, il soigne le look seventies de ses personnages et de sa photo, cale sa manière de filmer les décors sur celle des grands films politiques de l’époque et va même jusqu’à restaurer le logo Warner des années 70 à l’ouverture de son film. Bref, un attirail typiquement post-moderne qui ne dépareillerait pas dans les réalisations gentiment chiantes et régressives d’un George Clooney. D’autant plus que ce dernier est justement producteur du film et qu’il a lui-même initié le projet. Mais Ben Affleck n’est pas George Clooney et il a vraisemblablement d’autres ambitions. Ainsi, au lieu de se concentrer sur le message de démocrate bon teint que pourrait véhiculer son film, le réalisateur choisit la carte de la fiction et du jeu avec le spectateur. Il aurait pu signer une réhabilitation amidonnée de l’administration Jimmy Carter, qui avait dû dissimuler le succès de cette opération et perdre les élections en étant accusé, entre autres choses, d’avoir mené une mauvaise politique étrangère. Il a préféré développer le challenge narratif qu’impliquait la représentation de faits aussi surréalistes. Assumant totalement la part comique du postulat de départ, dévolue principalement à la partie hollywoodienne de l’intrigue (avec un formidable John Goodman dans le rôle de John Chambers, le maquilleur oscarisé de LA PLANÈTES DES SINGES), il traite également avec implication la partie dramatique située à Téhéran et dans les coulisses de la CIA, sans que jamais les ruptures de ton ne viennent remettre en question l’équilibre de l’ensemble.

Beaucoup plus que la photographie et le production design du film, cette alternance entre le rire et la tension nerveuse, en même temps qu’elle fonctionne comme un système de soupape, finit par retranscrire avec pertinence un sentiment de réalité plutôt payant, principalement parce qu’il repose avant tout sur un vrai choix narratif et donc sur un parti pris beaucoup moins voyant. Alors, certes, l’humilité d’Affleck implique aussi sa déférence vis-à-vis des grands maîtres qui l’ont précédé : on pense ainsi au Sidney Pollack des TROIS JOURS DU CONDOR, au Alan Pakula des HOMMES DU PRÉSIDENT, et le Michael Mann de RÉVÉLATIONS, après celui de HEAT sur THE TOWN, revient pointer son nez. Mais, malgré ces références un peu trop écrasantes, Affleck sait néanmoins trouver sa voie : notamment à travers sa capacité à tracer, là encore avec discrétion, le portrait de son personnage principal en y injectant des petites touches d’émotion qui finissent par humaniser cet homme de l’ombre dont on sait peu de choses. Tout ce qui tourne autour des thématiques de la paternité, de l’enfance et de la culture populaire (avec l’apparition furtive de Michael Parks en Jack Kirby chargé de dessiner les story boards du faux film !) est ainsi traité avec beaucoup de justesse, Affleck insistant sur l’esprit d’innocence qui habite son héros et qui le démarque de ses collègues, jusque dans ce plan final très touchant qui dévoile le cœur battant qui couvait jusqu’alors sous la surface de ce thriller d’espionnage pas comme les autres.

RÉALISATION Ben Affleck
SCÉNARIO Chris Terrio, d’après l’article de Joshuah Bearman
CHEF OPÉRATEUR Rodrigo Prieto
MUSIQUE Alexandre Desplat
PRODUCTION Ben Affleck, George Clooney et Grant Heslov
AVEC Ben Affleck, Bryan Cranston, Alan Arkin, John Goodman, Victor Garber…
DURÉE 120 mn
DISTRIBUTEUR Warner Bros. France
DATE DE SORTIE 7 novembre 2012.

2 Commentaires

  1. Grift

    Tres bon « petit » film et realise par Affleck sans pretention, au service de l’histoire. Et visuellement ces 70’s la sont dix fois plus credibles et vivantes que celles idealo-fantasmees de Jar Jar Abrams et son Super Vide …euh Huit!

    Argo fuck yourself!

  2. David Bergeyron

    Le plan final est tellement émouvant que j’en ai eu les larmes aux yeux (en plus de vouloir faire un gros câlin à mon fils).

    Après, même si le film n’a pas la trempe d’un film oscarisable, je trouverai très drôle qu’Argo soit récompensé, lui qui n’y va pas par le dos de la cuillère pour se moquer du système Hollywoodien au travers des personnages de John Chambers et Lester Siegel.

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