JE T’AIME, MOI NON PLUS !

Incroyable ! Il faut rien de moins qu’un incident diplomatique international pour que L’INTERVIEW QUI TUE – le nouveau méfait d’Evan Goldberg et Seth Rogen – sorte dans une combinaison de salles respectable (proportionnellement plus conséquente qu’aux États-Unis !). Attention cependant aux attentes démesurées ! 

« Pétard mouillé », « Tout ça pour ça » et on vous passe les détails sur les autres expressions toutes faites… Si vous vous aventurez à lire certaines critiques françaises de L’INTERVIEW QUI TUE (titre français qui pue), vous ne risquez pas de vous faire une idée précise du nouveau film de Seth Rogen et Evan Goldberg. Et pour cause, puisqu’il est souvent jugé à l’aune de sa condition d’élément déclencheur dans le récent piratage de Sony (voire CAPTURE MAG – LE PODCAST : ÉPISODE 8 pour les détails), et surtout de l’incident diplomatique qu’il a engendré entre les États-Unis et la Corée du Nord. Il est évident que sous ce prisme particulier, le film ne risque pas vraiment d’être à la mesure des attentes mais à vrai dire, quel autre film le serait ? Sans cela, il y a fort à parier que L’INTERVIEW QUI TUE aurait été traité comme n’importe quel autre film de Seth Rogen en France. Autrement dit, il aurait tout simplement été ignoré.

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Soyons clairs, L’INTERVIEW QUI TUE n’aspire pas à être autre chose qu’une comédie potache et irrévérencieuse et en ce sens, le film n’atteint jamais vraiment le potentiel corrosif de son pitch de départ (deux journalistes people obtiennent une interview du dictateur Kim Jong-un, la CIA leur demande de l’éliminer), si ce n’est dans les dernières minutes du métrage et dans le sort réservé au personnage du dictateur. Et encore, on peut comprendre que Seth Rogen et Evan Goldberg soient les premiers surpris par la tournure des événements, étant donné que la comédie américaine a toujours revendiqué cette tradition satirique qui consiste à taper sur les dirigeants de ce monde, sans forcément faire basculer le projet dans le tract politique de rigueur. Adolf Hitler, Saddam Hussein, Kim Jong-il et d’autres encore en ont pris plein la gueule dans LE DICTATEUR, HOT SHOTS 2 ou encore TEAM AMERICA, POLICE DU MONDE mais aucun des principaux intéressés n’a pris la peine de donner son avis sur sa propre caricature, sans même s’aventurer à proférer des menaces.

Pourtant, au lieu de ruer dans les brancards et s’aventurer dans une critique documentée sur le fonctionnement  sociopolitique de la Corée du Nord ou sur sa place stratégique sur l’échiquier mondial, Seth Rogen et Evan Goldberg préfèrent au contraire jouer la carte de la sécurité : loin d’un HOT SHOTS 2 qui osait s’aventurer dans l’humour racial (différence d’époque oblige), L’INTERVIEW QUI TUE prend une fois de plus la forme d’une « bromance » assumée, comme ce fut déjà le cas dans SUPERGRAVE, THE GREEN HORNET et même le calamiteux C’EST LA FIN, leur premier film en tant que réalisateurs. Toutes les thématiques spécifiques au genre, à commencer par l’homosexualité larvée sous entendue par le sujet, répondent à l’appel, si ce n’est que la dite « bromance » concerne moins les personnages de Seth Rogen et James Franco, que la relation entre ce dernier et le dictateur Kim Jong-un. Et contrairement à C’EST LA FIN, L’INTERVIEW QUI TUE n’est pas avare en situations comiques, même si certaines peuvent paraître assez galvaudées. On s’amuse volontiers à la confession télévisée du rappeur Eminem (qui dévoile son homosexualité devant les téléspectateurs médusés), à ce passage où le personnage de Seth Rogen doit impérativement se cacher un gadget dans le cul, aux émois de Kim Jong-un à l’écoute du morceau « Firework » de Katy Perry ou encore à ce moment où la population nord-coréenne découvre avec stupéfaction que leur leader possède effectivement un trou de balle, contrairement à la croyance répandue ! Comme on peut le constater, l’humour de L’INTERVIEW QUI TUE n’est jamais ancré dans le contexte géopolitique de l’intrigue, et le film aurait très bien pu être le même avec un autre dictateur désigné comme tête de Turc. Tel quel, le film ne raconte rien d’autre que la manipulation de deux imbéciles qui vont changer la destinée d’un pays tout entier, alors même que les enjeux internationaux les dépassent complètement. Tout au plus pourrait-on reprocher au film un épilogue typiquement démocrate consistant à revendiquer l’action des États-Unis qui, une fois de plus, aura permis de « pacifier » un pays meurtri par des années de dictature. Mais cet arrière-goût moralisateur n’étonnera plus vraiment personne de la part d’un Seth Rogen de plus en plus prompt à donner des leçons, y compris dans les weed comedies dont il a le secret.

Circonstances obligent, le film de Seth Rogen et Evan Goldberg se trimballe donc des attentes démesurées qu’il convient de mettre de côté, même si certains observateurs assurent qu’il s’agit d’une œuvre légitime dans sa façon de décrire la Corée du Nord. Non, L’INTERVIEW QUI TUE n’est pas devenu un grand film important par la force du contexte qui l’entoure. Ce n’est pas un brûlot politique féroce, et encore moins le chantre de la liberté d’expression américaine. Il s’agit juste d’une comédie potache relativement crétine et irresponsable (deux critères qui la rendent sympathique à nos yeux) et en l’abordant à sa juste valeur, il est peut-être même possible que le film vous arrache quelques francs rires gras. Comparé à C’EST LA FIN, c’est déjà ça de pris !

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TITRE ORIGINAL The Interview
RÉALISATION Evan Goldberg & Seth Rogen
SCÉNARIO Dan Sterling, Evan Goldberg & Seth Rogen
CHEF OPÉRATEUR Brandon Trost
MUSIQUE Henry Jackman
PRODUCTION Evan Goldberg, Seth Rogen & James Weaver
AVEC James Franco, Seth Rogen, Lizzy Caplan, Randall Park, Diana Bang, Timothy Simons…
DURÉE 112 mn
DISTRIBUTEUR Sony Pictures Releasing France
DATE DE SORTIE 28 janvier 2015

3 Commentaires

  1. Fest

    He ben moi j’avoue C’EST LA FIN m’a fait marrer (et là rien qu’en écrivant ça j’esquive un jet de pierre).

    (j’ai même ri devant GREEN HORNET)

    (et hop deuxième esquive)

  2. Scandaleux, dire que THE BORDERLAND du français Mathieu Weschler est sorti bien avant cette bouse et que personne n’en a parlé, pour les amateurs de cinéma de genre ma critique ici :

    http://www.hkmania.com/?p=26730

  3. Anthony

    Vu un dimanche parce qu’il n’y avait pas vraiment grand chose d’autre à l’heure où j’étais au ciné. Pas sûre que j’aurais eu envie de le voir dans d’autres circonstances et encore moins après l’avoir vu. Des vannes pas drôles, surtout celles bien lourdes et insistantes qui durent des plombes et qui ne font pas rire. Si « certains observateurs » disent que la représentation du pays serait crédible, la vision du problème à l’américaine l’est tout autant: manichéenne, superficielle et illusoire !

    Un mot quand même sur Sony Pictures qui a utilisé une chanson de Yoon Mirae sans demander son autorisation ni négocier d’accord financier. Après avoir prétendu le contraire à grand renforts de gros mensonges, ils ont finalement reconnu leur erreur. Au pays du copyright, c’est dommage.

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