JE SUIS UN CRIMINEL

Attention inédit indispensable ! Disponible depuis peu dans nos bacs à DVD, le polar espagnol PAS DE RÉPIT POUR LES SALAUDS est une véritable bombe comme on en croise peu souvent au sein du cinéma de genre européen. À voir toutes affaires cessantes !

En France, nous n’avions plus de nouvelles du réalisateur Enrique Urbizu depuis la sortie en vidéo du très bon BOX 507 il y a quasiment dix ans. Il faut dire que, entretemps, le réalisateur n’a pas été très productif, se contentant de signer un film et un téléfilm avant de s’attaquer à ce PAS DE RÉPIT POUR LES SALAUDS qui lui a valu une véritable consécration publique et critique dans son pays natal. Succès couronné en 2012 par la Cérémonie des Goyas du cinéma espagnol, où il a remporté six trophées, parmi lesquels ceux du meilleur film, du meilleur réalisateur, du meilleur scénario original et du meilleur acteur (pour le formidable José Coronado, qui livre ici l’une de ses compostions les plus puissantes). Au passage, une cérémonie qui semble issue d’une autre dimension pour nous autres amateurs français de cinéma de genre obligés de subir chaque année le palmarès affligeant de nos Césars, tant elle n’a pas hésité ces dernières années à récompenser des films comme CELLULE 211, L’ORPHELINAT, LE LABYRINTHE DE PAN ou REC. Bref, à l’heure où quantité de films européens largement dispensables continuent de sortir dans nos salles, on cherche encore la raison pour laquelle ce monstrueux polar, d’une ambition peu commune dans le genre, parvient chez nous seulement aujourd’hui, qui plus est sous la forme d’un simple Direct-to-DVD – pas de Blu-Ray alors qu’il en existe pourtant un de très belle facture de l’autre côté des Pyrénées. À la fois portrait saisissant d’un ex-grand flic devenu une véritable loque amorale imbibée d’alcool et enquête implacable sur le terrorisme djihadiste qui frappe l’Europe depuis plusieurs années, PAS DE RÉPIT POUR LES SALAUDS (traduction du biblique NO HABRA PAZ PARA LOS MALVADOS qu’il eût été plus judicieux de traduire par « Pas de repos pour les damnés » si l’on voulait respecter la source de la citation) a l’intelligence de fonctionner comme un récit en entonnoir. Le héros – dont le patronyme, Santos Trinidad, soit la Sainte Trinité du dogme chrétien, annonce clairement le destin christique du personnage mais aussi le choc des civilisations qui sert de toile de fond au film – nous est présenté au cours d’une scène d’ouverture choquante dans laquelle, complètement bourré, il abat gratuitement trois personnes dans un bar à hôtesses madrilène tenu par des narco-trafiquants colombiens.

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Cet acte qui aurait dû être l’aboutissement de la dérive sociopathe d’un personnage au bout du rouleau va au contraire le propulser totalement par hasard dans une spirale de violence dont il ne saisit pas tout de suite les enjeux réels mais qui lui offrira finalement une possibilité de rédemption inattendue. En essayant de retrouver le seul témoin de son triple meurtre, Trinidad va peu à peu mettre au jour un réseau terroriste préparant une action d’envergure évoquant irrésistiblement les attentats qu’a connu la capitale espagnole en 2004. Le récit met alors en parallèle l’enquête de Trinidad et celle de la juge antiterroriste Chacón, le premier prenant progressivement conscience de l’ampleur de la menace à laquelle il est confronté tandis que la seconde réalise qu’il y a un grain de sable imprévu dans la machine terroriste. En cours de route, Enrique Urbizu parvient à n’éluder aucun aspect du sujet sociétal qu’il aborde, décrivant notamment le financement des réseaux terroristes par l’argent de la drogue mais aussi le jeu dangereux, voire complice, que jouent les plus hautes instances de l’état avec les djihadistes. Et tout ça sans jamais perdre de vue le parcours terriblement « hard boiled » de son personnage principal, qu’il parviendra à faire passer du statut de salaud criminel à celui de héros se sacrifiant pour le bien commun. Mais, et c’est encore l’une des forces de ce film décidément sans concessions, PAS DE RÉPIT POUR LES SALAUDS ne fonctionne pas pour autant comme le portrait édifiant d’un croisé improvisé. Comme le montre le tétanisant plan final, Santos Trinidad n’est devenu que le symbole d’une Europe à la dérive, habitée par le doute et la schizophrénie (le film est peuplé de miroirs brisés ou à plusieurs faces renvoyant au personnage une image éclatée de lui-même), et dont la rédemption personnelle n’aura pourtant pas réussi à éteindre une menace toujours bien présente. Si Urbizu affirme (dans la featurette de 20 minutes accompagnant le film) qu’il a tenu à rester neutre dans son approche du sujet, il n’en reste pas moins que le puissant symbolisme à l’œuvre dans son film lui permet de raconter une histoire captivante tout en regardant droit dans les yeux ce qu’est devenu notre civilisation. Bref, un type de film de genre sacrément rare et couillu, dont on arrive même pas à imaginer qu’il puisse être un jour produit en France et couvert de Césars. Décidément, si l’Espagne n’était pas là…

TITRE ORIGINAL No habrá paz para los malvados
RÉALISATION Enrique Urbizu
SCÉNARIO Michel Gaztambide & Enrique Urbizu
CHEF OPÉRATEUR Unax Mendia
MUSIQUE Mario de Benito
PRODUCTION Álvaro Augustín
AVEC José Coronado, Rodolfo Sancho, Helena Miquel, Juanjo Artero, Pedro Mari Sánchez, Younes Bachir, Nadia Casado…
DURÉE 110 min
ÉDITEUR TF1 Vidéo
DATE DE SORTIE 18 février 2015 (uniquement en DVD)
BONUS
Featurette

8 Commentaires

  1. Merci pour l’info, je vais me le choper celui-là. Dans le même style, il y a l’excellent Groupe d’élite d’Alberto Rodriguez. Un polar avec des ripoux bien couillu comme il faut.

    • Moonchild

      Merci Minsk de mettre en avant ce chouette film qu’est Groupe d’élite (je pousserai pas jusqu’à excellent quand même), trop peu connu et qu’on peut dégoter pour 1 à 2 euros (ne vous privez pas), en plus il y a l’excellent Antonio de la Torre et une immersion dans les faubourgs et les quartiers populaires de Séville (c’est pas tous les jours).
      Sinon, Pas de répit pour les salauds fait super envie, il est pas trop cher (13 euros) mais je vais attendre un peu (téléchargement peut-être).

  2. Fest

    Celui-là je veux le choper depuis que Yannick Dahan l’a encensé dans son Opération Frisson, dégoûté qu’il ne sorte pas en Blu-ray chez nous.

    • Moonchild

      Rendons à César ce qui appartient à César : il me semble, si mes souvenirs sont bons, que c’est plutôt Julien Dupuy (dans le Grand frisson datant de 2 ou 3 semaines) qui a vanté les mérites de Pas de répit pour les salauds.

  3. Fest

    Il est possible que ma mémoire me joue des tours en effet, vu que je mate avec un égal plaisir les deux émissions… A moins que les deux en aient dit du bien…

    • Moonchild

      T’inquiète, ça m’arrive aussi, on doit avoir le cerveau bousillé à force de voir trop de films de dégénérés …

  4. prof

    Arnaud Bordas et le choc des civilisations. Vous avez 3 heures.

  5. Shubby

    Bon article & merci pour l’info !!! Tjrs pas vu son « Tout pour le fric » auquel je pense avec cette scène de bar. De la Iglesia en parle pas mal d’Urbizu dans le bouquin d’entretiens sorti il y a peu. Beaune se profile : vous irez ?…

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