J’AURAI TA PEAU

En salles depuis mercredi, PRISONERS de Denis Villeneuve fait partie de ces films hollywoodiens de plus en plus rares : budget moyen, casting solide, sujet adulte. Cela fait donc toujours plaisir de se plonger dans ce type de spectacle, même si le film n’est pourtant pas le chef-d’œuvre que l’on tente de nous vendre un peu partout.

Si l’on en croît la critique, voici donc le grand thriller américain du moment, qui évoque, excusez du peu, LE SILENCE DES AGNEAUX, SE7EN et ZODIAC. En fait, PRISONERS du Québécois Denis Villeneuve (remarqué précédemment avec le drame INCENDIES mais aussi le très beau court-métrage NEXT FLOOR) n’a pas grand chose à voir avec ces films puisqu’il s’inscrit davantage dans le registre du drame psychologique que du thriller pur et dur à base de serial killer machiavélique. Jugez plutôt : dans la banlieue de Boston, deux fillettes de 6 ans disparaissent. Un inspecteur de police méthodique (Jake Gyllenhaal) est chargé de l’enquête. Quelques heures plus tard, un jeune homme mentalement retardé et habitant toujours chez sa mère (Paul Dano) est arrêté, suspecté d’avoir kidnappé les deux petites filles puis finalement libéré, faute de preuves. Le père de l’une d’entre elles (Hugh Jackman), persuadé de la culpabilité du suspect, va continuer de mener l’enquête à sa manière, harcelant le jeune handicapé et n’hésitant pas pour cela à repousser de plus en plus loin la frontière de sa propre humanité. Il y a dans PRISONERS une émotion palpable qui tire sa force de la vérité des personnages qu’elle dépeint, aidée en cela par un casting excellent, où brille particulièrement la prestation habitée de Hugh Jackman. La narration prend son temps et donne la latitude qu’il faut aux comédiens pour laisser leurs personnages exister. En outre, la photo hivernale du grand Roger Deakins contribue à renforcer l’atmosphère triste et ouatée de ce petit coin d’Amérique bousculé par un drame horrible. En fait, à mesure que l’histoire progresse, c’est à un autre film mythique que l’on pense forcément : l’impitoyable MYSTIC RIVER.

De par son ampleur narrative (plus de 2h30), le décor de son intrigue (la banlieue populaire et travailleuse de Boston) et évidemment le sujet qu’il traite (le comportement d’une petite communauté confrontée à la disparition d’enfants), PRISONERS évoque donc irrémédiablement le noir chef-d’œuvre de Clint Eastwood. Hélas pour le film de Villeneuve, c’est à son désavantage. Car là où son illustre prédécesseur regardait ses personnages droit dans les yeux tout en questionnant de manière viscérale leur moralité et celle du spectateur, PRISONERS a tendance à jouer avec ce dernier de manière grossière, utilisant parfois les grosses ficelles du whodunit quitte à faire des embardées narratives qui nuisent clairement au ton d’ensemble (comme cette caméra qui s’attarde sur des indices de manière sur-signifiante). En outre, on sent poindre à plusieurs reprises un jugement moral un peu trop appuyé sur les actes de certains personnages (et notamment sur les atermoiements de son personnage principal), ce qui là encore empêche le spectateur de s’immerger pleinement dans le drame humain qu’on était en train de lui raconter. Alors certes, ces interférences n’annihilent pas les qualités évidentes du film, mais elles l’empêchent clairement de décoller et de concrétiser la grande œuvre poignante et ambiguë que Villeneuve semblait vouloir mettre sur pied. Comme si le réalisateur avait au départ une idée précise de ce qu’il voulait faire et qu’il s’était laissé aller en cours de route à une complexité beaucoup trop voyante pour être honnête. Tel quel, PRISONERS est donc un film à voir, mais un peu de rigueur et de cohérence lui aurait certainement permis de devenir un film à revoir.

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RÉALISATION Denis Villeneuve
SCÉNARIO Aaron Guzikowski
CHEF OPÉRATEUR Roger Deakins
MUSIQUE Jóhan Jóhannsson
PRODUCTION Kira Davis, Broderick Johnson, Adam Kolbrenner et Andrew A. Kosove
AVEC Hugh Jackman, Jake Gyllenhaal, Viola Davis, Maria Bello, Terrence Howard, Paul Dano…
DURÉE 153 mn
DISTRIBUTEUR SND
DATE DE SORTIE 9 octobre 2013

4 Commentaires

  1. jpk

    « une complexité beaucoup trop voyante pour être honnête »

    magnifiquement résumé.
    mais effectivement le film reste très très bien emballé.

  2. Sly_Of_The_Dead

    Moi, j’ai marché à fond. Pas vu un film aussi prenant et poignant depuis longtemps…
    Tout au plus, pourrais-je reprocher à Denis Villeneuve le twist final qui fait maladroitement dériver le film vers le thriller « whodunit » alors que, depuis le début, on est dans le drame humain. Heureusement, ça ça ne dure que quelques scènes.
    Et la mise en scène qui manque parfois un peu d’idées et d’ampleur, mais là je chipote.

    • jpk

      C’est clair que le twist final est un peu con. Dans Seven, au moins, le tueur était développé pendant une heure. Là, il est résumé en deux répliques !
      C’est con mais pour moi ça a un peu ruiné le film. Ca a rien gâché du plaisir de la séance, mais du coup son souvenir s’est rapidement dissipé.

  3. Prisoners (presque) à chaud : excellent. Villeneuve joue joliment avec les codes du film dit de genre en y ajoutant une louche bien dosée de drame psy. Et du twist, tout comme dans le déjà puissant « Incendies ». On est proche des meilleurs Shyamalan ici. En mieux ?
    La gestion du suspens prend le contrepied de la mode ricaine : le réalisateur canadien étire les scènes pour qu’on en puisse plus, pour qu’on attende la révélation – ou confirmation – à suivre. Joli. Dès lors le film est long mais le résultat lui donne raison, avec en + des ellipses qu’ailleurs on ne verrait pas. Choix de narration pertinent. Ajoutons à cela un casting au poil, une chouette zic de Johannsson (Mama) : ça le fait. Sans compter ces qq clefs : serpents + labyrinthe = mythologie nordique (Google m’oriente vers « Jörmungand »), appuyée par le nom du flic : Loki. Comme le méchant dans The Avengers, oui, oui, mais pas que. On peut aussi tabler sur le vilain minotaure côté Dédale, en plus d’un élément qui m’a rappelé un tatouage dans le très beau Intuitions de Raimi. Si un gentil porte le nom d’un méchant : on bascule dans la rédemption, le droit chemin, celui cher à un cormac mccarthy par exemple. Rien n’est écrit à l’avance, ça n’est pas parce qu’on a un passé de merde que l’on doit forcément devenir un monstre ensuite. Et puis serpent = sexe etc, ce qui permet au film d’expliciter l’évidence sans verser dans le putassier que ce type de pitch pouvait initialement laisser présager.
    La présence de Maria Bello renvoie aussi au History of violence de Cronenberg. Ca n’est pas innocent. Celle de Gyllenhall – dont le rôle est très complexe – à Zodiac, avec un effet inversé : dans zodiac on n’est pas sûr de connaître le coupable in fine, ici oui mais est-ce bien là l’idée principale véhiculée par le film ? Ca n’est en rien un simple whodunit, ça fait cogiter ce truc là, et c’est sacrément bien filmé donc pour moi c’est du tout bon. On en r’cause dans qq années pour crier au chef d’œuvre mais on doit pas être tombé loin.

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