INTELLIGENCE NATURELLE

Donner suite à un jeu « concept » n’est pas toujours aisé, surtout s’il s’agit à l’origine d’une simple expérience tellement bien pensée qu’elle donne lieu à une oeuvre véritablement culte. C’est le cas de PORTAL et l’annonce d’un deuxième épisode pouvait faire frémir les fans, d’autant qu’il est arrivé que les développeurs de Valve soient critiqués pour leurs intentions, notamment sur le controversé LEFT 4 DEAD 2. Pas de surprise cependant, vous l’avez probablement lu un peu partout, et c’est vrai : PORTAL 2 est une réussite totale, c’est le moins qu’on puisse dire !

Proposé, au départ, comme un « petit » bonus supplémentaire sur la fameuse ORANGE BOX sortie en 2007, le premier PORTAL nous avait, à l’époque, totalement ébloui par l’efficacité de son gameplay, allié à un hallucinant travail d’écriture mis en place par ses auteurs, Erik Wolpaw, Marc Laidlaw et Chet Faliszek. Valve avait alors réussi à renouveler le jeu de réflexion en lui offrant des enjeux digne d’une narration flirtant allègrement avec la SF métaphysique, et ce en maniant par dessus le marché un humour noir irrésistible et d’une incroyable finesse. Si PORTAL est un grand jeu, c’est donc par le biais de cet équilibre entre le gameplay et les enjeux narratifs, bien représentés par une intrigue simple mais ingénieuse qui vous demande de diriger Chell (un détournement du mot anglais « shell » – coquille en français – dans laquelle le joueur peut se glisser confortablement ?), une jeune femme silencieuse (à l’image de Gordon Freeman, le héros charismatique de la licence HALF LIFE) qui se réveille d’un caisson d’isolement du centre d’Aperture Science. Dirigée par GlaDOS, une intelligence artificielle réminiscente du HAL de 2001 L’ODYSSÉE DE L’ESPACE, elle devra passer une série d’épreuves utilisant une nouvelle technologie de portails lui permettant de traverser l’espace et le temps en plaçant correctement les entrées et sorties dans des salles de tests de plus en plus complexes à déchiffrer. Les raisons de ces tests sont obscures, et très rapidement le joueur sera amené à découvrir l’envers du décor et à se battre contre GlaDOS elle-même, qui tentera de vous tuer quand elle n’aura plus besoin de vous. D’une fluidité et d’une précision exemplaire, la maniabilité du jeu (avec une large préférence pour le combo clavier/souris, comme tout bon FPS qui se respecte) est également un atout pour cette relecture moderne du « puzzle game » d’antan, si bien que le joueur peut se concentrer sur la logique requise pour se sortir des pièges mortels sans blâmer le jeu en lui-même en cas d’échec. Non décidément, pour une expérimentation conçue sur les avancées technologiques d’un HALF LIFE 2, PORTAL est vraiment un grand jeu, et l’hilarante chanson finale (particulièrement représentative de l’humour sarcastique dont GlaDOS fait preuve malgré elle) n’est certainement pas étrangère à son succès culte.

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Il est difficile d’expliquer ce qui fait le charme de PORTAL à quelqu’un qui n’y a pas encore joué, car tout se joue donc dans le discernement, dans la subtilité de l’écriture et de l’humour contextuel, mais aussi dans un ton qui oscille constamment entre hilarité et angoisse. Tout est mis en oeuvre pour que le joueur ressente un sentiment de malaise diffus, pour qu’il se sente dans une position inconfortable. Conscient de ce qui a fait la force du premier jeu, les développeurs capitalisent sur cette alliance entre le fond vidéoludique et la forme narrative qui va servir de base au mode solo de PORTAL 2 et le jeu commence d’ailleurs peu ou prou de la même manière, si ce n’est que l’intrigue se déroule près d’un siècle après les évènements du premier épisode. Ainsi, les décors du premier jeu apparaissent très rapidement dans cette suite, mais totalement désagrégés par l’usage du temps, ce qui rajoute au sentiment d’inconfort. Et même si les tests de cette suite s’avèrent finalement un peu plus accessibles, les développeurs se sont tout de même creusés pour trouver des innovations qui permettent de vérifier à quel point leur jeu est programmé sans aucune faille de jouabilité. Ainsi, les différentes catapultes et autres gels glissants permettent d’élargir grandement les salles de tests et de profiter plus que jamais des sensations vertigineuses provoquées par l’usage de la gravité suivant l’emplacement souhaité des portails d’entrée et de sortie. Plus encore que dans le premier épisode, plonger dans un vide de 20 mètres de haut pour ressortir d’une paroi trois fois plus haute et atterrir sur une toute petite plateforme d’un mètre carré provoque donc de véritables sueurs froides libératrices, qui donnent d’ailleurs un aspect parfois épique et plus « grand que nature » plutôt bienvenu dans un jeu avant tout basé sur la réflexion. PORTAL 2 s’offre donc des véritables allures de blockbuster par moments, d’autant que le moteur Source de Valve continue d’épater malgré son grand âge. Un peu comme si le film CUBE avait en fait été réalisé par James Cameron !

Ces nouveaux tours de force ont parfois tendance à transformer Chell en véritable boule de flipper vivante qui défie clairement les lois de la gravité. Mais encore une fois, tout est affaire d’équilibre dans PORTAL 2, et c’est là que les qualités d’écritures de cette suite se font ressentir. Alors que les auteurs tendent ainsi à déshumaniser (consciemment ?) Chell, que ce soit par ses capacités (dès les premières secondes du jeu, le scénario se moque d’ailleurs de son mutisme !) ou par la perception biaisée d’une GlaDOS ressuscitée et revancharde, les intelligences artificielles, également représentées par l’inénarrable Wheatley (une petite boule de métal à l’accent british qui s’impose presque comme le protagoniste principal du jeu et risque bien de rentrer dans les annales des sidekicks du médium), sont clairement mises en avant à travers leurs névroses, leur soif de reconnaissance et de pouvoir, leur bêtise même ou encore un nombre incalculables de défauts à mille lieues de leur supposée perfection. Des défauts parfaitement… humains en somme ! D’une durée deux fois plus longue que l’original, la campagne solo de PORTAL 2 s’offre désormais le luxe d’une narration particulièrement mise en avant, puisqu’elle invite le joueur à dépasser le concept du premier jeu, en l’amenant à visiter l’envers du décor, à savoir les laboratoires d’Aperture Science (la firme qui a mis en place les tests scientifiques liés aux canons à portails), dans une ambiance qui n’est pas sans rappeler par moments l’utopie totalement illusoire de Andrew Ryan, le grand manitou de Rapture, le monde sous-marin de BIOSHOCK. A une différence de taille : aussi goujat soit-il, Cave Johnson (le patron d’Aperture Science, génialement doublé par J.K. Simmons) provoque l’hilarité à chacune de ses saillies contre les scientifiques et les cobayes, qui ne représentent pour lui que du bétail à 60 dollars par tête de pipe. Sa présence révèle d’ailleurs l’un des véritables traits de finesse du scénario de PORTAL 2, qui fonctionne à la fois comme suite (pour les rapports conflictuels entre Chell et GlaDOS) et comme préquelle (pour la façon dont l’historique d’Aperture Science est révélé au joueur) malgré une linéarité narrative exemplaire, puisqu’elle se passe totalement d’artifices de mise en scène (pas de flashback jouable, pas de cinématiques à multiples points de vues) pour dévoiler son intrigue d’une richesse inouïe. Difficile d’en dévoiler plus pour ceux qui ne l’ont pas encore fait, mais osons le dire : PORTAL 2 est un très grand jeu, un véritable chef d’oeuvre même, dont le sentiment doux-amer n’empêche pas l’envie d’y revenir par dessus tout, un signe qui ne trompe pas. Aux côtés de Rockstar, les gars de Valve sont sans conteste les plus grands conteurs actuels du médium et vu notre amour fièrement proclamé des auteurs de GTA III et cie, vous aurez compris que la comparaison n’est pas à prendre à la légère !

3 Commentaires

  1. David Bergeyron

    Tu me donnes grave envie là Thomas !
    J’ai découvert Portal 1er du nom il y a très peu de temps (poussé par l’ami Stéphane) et je dois dire que je me suis franchement amusé. Le concept, l’humour irrésistible et la narration déjà super élaborée pour un petit « bonus » de fan d’Half Life m’ont totalement conquis. Alors si dans cette suite il y a carrément une campagne solo deux fois plus longue, qu’il y a du gel glissant et un humour toujours aussi génialement écrit … This is a triumph !! (Mais d’abord, il faut que je finisse L.A. Noire).

  2. Thomas CAPPEAU

    Jette toi dessus dès L.A. Noire fini David !

  3. Et à côté de la campagne solo (géniale, en effet), il y a la campagne coop qui est encore mieux! 😉

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