INJUSTICE SAUVAGE

Sorti mercredi dernier, LA VOIE DE L’ENNEMI avait tout pour attirer notre attention : un remake d’un bon film français des années 70 transformé en western moderne dont l’intrigue prend place aux Etats-Unis. Hélas, cent fois hélas, le film de Rachid Bouchareb n’a pas grand chose à voir avec tout ça, tant il semble persuadé d’avoir des choses beaucoup plus importantes à dire à son spectateur.

Olivier Marchal nous avait avoué un jour que s’il devait partir tourner aux Etats-Unis, ça serait pour y mettre en scène un western. Un vrai fantasme de réalisateur tant ce genre iconique en diable colle indéniablement à l’image même que l’on peut se faire du cinéma américain. Pour son second film tourné sur le sol yankee (mais bel et bien produit par la France), Rachid Bouchareb a donc décidé de se frotter à l’exercice, même s’il l’aborde de manière quelque peu biaisée en investissant le domaine du western moderne. Pour autant, même si l’intrigue du film prend place de nos jours, il n’y a aucun doute sur les codes auxquels elle fait référence : le shérif, la frontière, les travailleurs mexicains, les vaches, tous les incontournables du genre sont là, jusque dans la moto que chevauche le héros à travers les étendues désertiques, évidente transposition mécanique et moderne du bon vieux cheval de l’Ouest sauvage. L’idée d’implanter dans un tel décor un remake du film de José Giovanni DEUX HOMMES DANS LA VILLE, drame urbain typique de la France des années 70, relevait clairement de la bonne idée, tant un changement d’environnement radical peut parfois révéler les potentiels insoupçonnés d’une histoire déjà racontée. On retrouve donc ici un taulard fraîchement libéré, pris en sandwich entre son contrôleur judiciaire, qui essaie de l’aider à se réinsérer dans la société, et un représentant de l’ordre revanchard qui ne croît pas en sa rédemption. Les trois personnages sont respectivement incarnés par Forest Whitaker, Brenda Blethyn et Harvey Keitel, en lieu et place d’Alain Delon, Jean Gabin et Michel Bouquet.

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Le film de Bouchareb, malgré une photographie quelconque et une musique ne reculant devant aucun cliché éculé (des riffs de guitare lancinants sur des images de désert ricain…), commence plutôt bien. Le premier plan, filmé à contre jour, montre ce qui ressemble au meurtre sauvage ayant envoyé le héros derrière les barreaux. Puis on fait connaissance avec les personnages principaux, notamment le shérif, que l’on voit faire preuve d’une humanité certaine face à des immigrés clandestins, et le contrôleur judiciaire – belle scène dans laquelle une Brenda Blethyn badass juste ce qu’il faut, sirote sa bière sur sa terrasse en nettoyant son flingue et en écoutant du Barbara. Problème : cette mise en bouche plutôt appétissante, de laquelle des personnages dignes de ce nom semblaient vouloir émerger, ne sera bientôt plus qu’un lointain souvenir. Principalement à cause du personnage principal, dont le monolithisme artificiel va peu à peu contaminer tout le film, transformant ce dernier en un bon gros morceau de prêchi-prêcha sur la méchanceté de la société qui empêche les gens de changer. Forest Whitaker, parfaitement raccord avec cela, fait du Forest Whitaker en mode « over the top » : la démarche voutée, l’œil triste mais dans lequel brille la lueur de l’indignation, il traverse le film tel un exaspérant Caliméro, subissant constamment les brimades et le sort qui s’acharne sur lui sans jamais avoir de prise sur les événements. Bref, un pantin. Et un pantin évidemment au service d’un discours. Présenté comme l’ex-membre d’un gang, le héros n’en est pas moins dépeint par Bouchareb comme un petit saint : travailleur méritant et dur à la tâche, bon musulman qui fait ses prières sans faire chier personne, amoureux maladroit mais attentionné, malfrat définitivement repenti qui envoie balader ses anciens acolytes… Bref, on l’aura compris, le personnage devient rapidement horripilant, tant le réalisateur qui le filme ne lui donne jamais la chance d’exister en tant qu’être humain, à travers ses qualités mais aussi ses failles.

Forcément, avec un protagoniste principal aussi peu intéressant, les personnages secondaires qui gravitent autour de lui et qui se définissent à travers lui sont progressivement contaminés par son absence de subtilité. Le shérif, malgré deux scènes quasi-indépendantes du film et le dépeignant comme un être doué de compassion, se transforme pourtant en connard vengeur, et la contrôleuse judiciaire, seul personnage un tant soit peu humain de l’intrigue, finira par en sortir comme un voleur, sans tambour ni trompettes, comme si elle n’avait plus sa place dans ce récit bouffi de certitudes, comme si les auteurs ne savaient tout bonnement plus quoi en faire. Et le film, après cela, de se diriger vers un final qui se veut inexorable et amer alors qu’il ne transmet qu’une vague indifférence à son spectateur. Entretemps, l’héritage westernien n’aura servi qu’à tromper son monde, jusque dans cette affiche mensongère sonnant comme un aveu, sur laquelle Keitel sort son flingue face à Whitaker dans une scène de duel typiquement westernienne qui n’a pourtant jamais lieu dans le film. Au lieu de citer John Ford avec une modestie pas piquée des hannetons (avec le plan mythique concluant LA PRISONNIÈRE DU DÉSERT s’il vous plaît messieurs dames), Bouchareb aurait mieux fait de mettre un peu plus de cœur et de tripes dans son histoire. José Giovanni n’a jamais été un grand réalisateur mais au moins il avait réussi à conclure son DEUX HOMMES DANS LA VILLE sur la marche tétanisante de son héros vers l’échafaud, quelques minutes glaçantes qui faisaient au spectateur l’effet d’une gifle. Bouchareb, lui, à force d’empiler les clichés au service d’un discours consensuel, finit par provoquer l’exact inverse et signe un film qui n’est jamais à la hauteur de son sujet. Bref, un film antipathique.

RÉALISATION Rachid Bouchareb
SCÉNARIO Rachid Bouchareb, Yasmina Khadra et Olivier Lorelle, d’après le scénario original de José Giovanni et Daniel Boulanger
CHEF OPÉRATEUR Yves Cape
MUSIQUE Éric Neveux
PRODUCTION Rachid Bouchareb, Jean Bréhat et Jérôme Seydoux
AVEC Forest Whitaker, Harvey Keitel, Brenda Blethyn, Luis Guzmán, Dolores Heredia, Ellen Burstyn…
DURÉE 120 mn
DISTRIBUTEUR Pathé Distribution
DATE DE SORTIE 7 mai 2014

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