IL Y A UN PILOTE DANS L’AVION

Qu’est-ce qui distingue un cinéaste d’un simple faiseur ? Les thématiques récurrentes évidemment, un style marqué bien entendu, mais aussi et surtout la capacité de choisir l’angle d’attaque qui permet de porter un regard frais, innovant sur un sujet ressassé. Sans être un chef-d’œuvre ni même un grand film, FLIGHT reste signé Robert Zemeckis. Et à ce titre, ce film est incontestablement l’œuvre d’un authentique cinéaste.

Pour toute l’équipe de Capture comme, on l’imagine, pour tous les partisans du Cinéma Virtuel, l’annonce du tournage de FLIGHT sonna comme une sinistre nouvelle. Il semblait évident qu’avec ce projet trop sage, Zemeckis faisait le dos rond après avoir essuyé une volée de bois vert de la part des médias, d’une grande partie de ses confrères mais aussi d’une bonne portion du grand public qui ne lui ont pas pardonné sa folle aventure dans la performance capture avec les controversés PÔLE EXPRESS, LÉGENDE DE BEOWULF et DRÔLE DE NOËL DE SCROOGE.

Au regard de la majorité, FLIGHT avait donc tout de l’œuvre rédemptrice, et ce à plus d’un titre. En premier lieu, ce film est, en dollars constants, le plus petit budget du réalisateur depuis LA GROSSE MAGOUILLE qu’il réalisa en 1980, alors qu’il était tricard à Hollywood pour avoir cosigné le scénario de 1941. Une paupérisation que le sujet adulte de FLIGHT ne saurait entièrement justifier et d’autant plus injuste, qu’elle est infligée à un réalisateur qui a rempli moult fois les caisses des studios. Mais FLIGHT revêt également les sages atours du prétendant aux Oscars. Non seulement cette production fut programmée pour sortir à l’automne aux États-Unis, mais elle est surtout nantie d’un grand sujet de société éculé (l’addiction et ses petits tracas) et propice à une interprétation notable d’un comédien principal apprécié de la critique (Denzel Washington, par ailleurs formidable dans le film, est évidemment nominé à l’Oscar). Bref, autant dire que si pour l’académie des Oscars, FLIGHT est une bête de concours, nous n’étions pour notre part pas prêt de parier un kopeck sur ce canasson à la robe trop immaculée pour être honnête.

C’était oublier un peu vite que Zemeckis est un cinéaste bien plus retors que les mauvais procès d’intention qu’on lui intente à longueur de critiques veulent bien nous le faire entendre. S’il reste fatalement un renoncement dans l’évolution de son langage cinématographique (avec néanmoins quelques beaux restes de caméra libérée de ses contraintes physiques et temporelles), FLIGHT n’en demeure pas moins un vrai projet d’un réalisateur talentueux et impliqué, qui maîtrise comme peu de ses confrères le découpage ou la scénographie. Il suffit de voir comment Zemeckis met en scène une scène de dialogue entre trois patients d’un hôpital pour s’en convaincre : un emplacement vertical distinct des comédiens, rend le jeu des regards entre les personnages passionnant. Mais surtout, ce qui n’aurait pu être qu’un drame petit bras, reste un film de cinéaste en ce qu’il répond à la seule et unique question qui mérite finalement d’être posée pour un metteur en scène : celle du point de vue.

C’est le cas évidemment avec LA séquence spectaculaire du film, le très médiatisé crash d’avion : en filmant l’éprouvante scène à travers le regard du pilote Whip Whitaker (Denzel Washington), Zemeckis propose un point de vue inédit (en tout cas, à notre connaissance) sur un type de scène pourtant rabâché. Si ces séquences jouent habituellement la carte du spectaculaire, de la brutalité, ou encore de l’impuissance des passagers, Zemeckis choisit de présenter cette longue scène comme une gageure de pilote. Un choix extrêmement payant à plus d’un titre. Déjà, en tant que pilote amateur lui-même, Zemeckis parvient à transformer cette séquence en vulgarisation des principes de pilotage : le spectateur a la sensation troublante de savoir pourquoi l’avion descend en piquet vers le sol, et ce que le pilote doit faire, ou ne pas faire, pour rectifier la trajectoire fatale. Le suspense est d’autant plus efficace, que l’on sait qu’une issue est possible, et que l’on mesure les difficultés à surmonter pour l’atteindre. Ensuite, il rappelle à intervalle régulier, et avec une intensité imparable (on pense notamment à l’usage dramaturgique de l’hôtesse interprétée par la bombastique Nadine Velazquez) que le pilote joue non seulement sa vie à cet instant, mais aussi et surtout celle des passagers. Autant d’atouts qui font de cette séquence un grand moment de cinéma.

Mais c’est évidemment sur la longueur que ce choix de narration est payant : parce qu’il est raconté du point de vue d’un homme non seulement aux prises avec ses addictions, mais aussi et surtout qui ne compte en rien affronter le mal qui le ronge, FLIGHT s’amuse de façon retorse avec l’identification du spectateur. Pas de condamnation omnisciente ici des travers de Whitaker : ça n’est que lorsque le personnage se sentira fautif, que le cinéaste se permettra de pointer du doigt sa culpabilité. Ainsi, on voit peu, voire pas, Whitaker souffrir physiquement de son addiction. Par contre, le capital séducteur du personnage et ses capacités professionnelles restent optimales, qu’il soit sobre ou sous influence. Mieux : après avoir enquillé plusieurs lignes de cocaïne, Zemeckis filme son personnage comme un héros, avançant d’un pas assuré, repoussant la caméra qui le cadre en légère contre-plongée dans un magnifique travelling arrière qui accentue l’assurance dont fait preuve Whitaker à cet instant. De la même façon, le personnage le plus malfaisant du film est aussi le plus sympathique : nulle ne pourra retenir un sourire lors de l’entrée en scène du formidable John Goodman, accompagné du tonitruant « Sympathy for the Devil » des Stones. Et l’on attendra dès lors avec impatience de retrouver ce truculent démon, qui pourtant plombe dramatiquement Whitaker.

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Ce choix permet non seulement d’accentuer le suspense qui sous-tend ce film (jusqu’au dernier quart d’heure, il est impossible de savoir quel sort le scénario réserve à Whitaker), d’ajouter une duplicité bienvenue à tous les personnages mais surtout d’aller au cœur du problème de l’addiction, au propre comme au figuré. En refusant de se limiter à l’évidence, Zemeckis rappelle que ce sont bien les conséquences indirectes et les dommages collatéraux de ces déviances qui sont le plus regrettables : le mensonge en premier lieu, l’aliénation sociale ensuite, la perte de projet de vie enfin. Ainsi, ce n’est pas une scène où Whitaker se rend minable qui est la plus puissante du film, mais bien une simple visite du personnage chez son ex-épouse, suivie d’une très pénible étreinte avec son fils. À ce titre, FLIGHT touche en plein cœur sans jamais verser dans le pathos excessif ou les nombreuses facilités qu’un tel sujet permet. Et l’impact est d’autant plus puissant, que les spectateurs auront du mal à deviner d’où le coup est porté.

RÉALISATION Robert Zemeckis
SCÉNARIO John Gatins
CHEF OPÉRATEUR Don Burgess
MUSIQUE Alan Silvestri
PRODUCTION Laurie McDonald, Walter F. Parkes, Jack Rapke, Steve Starkey et Robert Zemeckis
AVEC Denzel Washington, Don Cheadle, Kelly Reilly, John Goodman, Bruce Greenwood, Nadine Velazquez…
DURÉE 138 mn
DISTRIBUTEUR Paramount Pictures France
DATE DE SORTIE 13 février 2013

5 Commentaires

  1. Je ne lis que des critiques dithyrambiques à l’égard de ce film, mais j’ai du mal à saisir cet enthousiasme. Si nous enlevons la séquence du début et le personnage interprété par John Goodman, alors nous avons un drame hollywoodien horriblement classique, prévisible dès les premières minutes, où nous voyons Denzel Washington aligner alcool et cocaïne ; dès cet instant, nous savons qu’il va s’en prendre plein la gueule et terminer le film par une forme de rédemption, et que d’ici, nous aurons droit à un pathos bien lourd. Si nous passons les talents de réalisateur de Robert Zemeckis et quelques pieds de nez, notamment à la religion, alors Flight est totalement basique. Et frustrant, concernant la réception des autorités après son exploit.
    Je suis sorti bien déçu de la salle.

  2. Donc en fait, si je lis bien ton message, si on enlève de Flight:

    -Le personnage de John Goodman
    -Le crash d’avion
    -Le talent de Zemeckis
    -Quelques pieds de nez

    Il ne reste qu’un film totalement basique. C’est bon, tu m’as convaincu d’aller voir le film ^^

    (j’ai jamais compris cette tendance à reprocher à un film ce qu’il aurait pu être sans ses éléments constitutifs.)

    • Ce ne sont pas des éléments constitutifs. Ou du moins, je me demande s’ils suffisent.
      John Goodman apparait, quoi, deux fois ? Même si sa seconde apparition est une scène absolument géniale, elle ne dure que 5 minutes, contre deux heures pour le film lui-même.
      La première séquence est impressionnante, mais ce n’est pas le cas de ce qui suit.
      Robert Zemeckis a beau être un excellent réalisateur, il travaille sur un scénario basique, avec des grands principes américains, et une fin que nous sentons venir à des kilomètres ; dès la scène d’ouverture, en fait.

      Je ne regrette pas d’avoir vu Flight, justement pour sa première demi-heure et pour les scènes avec John Goodman.
      Pour le reste, c’est du drame lambda, avec une dose ahurissante de pathos, Robert Zemeckis ou pas. Et comme cela représente tout-de-même la majorité du film, je suis impressionné par toutes ces critiques qui le portent en triomphe.

  3. En effet, lorsque j’ai vu l’annonce d’un nouveau film traditionnel par Zemeckis, je me suis dit « ça y est, il en a marre du ciné virtuel ».
    Mais maintenant je suis plus rassuré après lu cet article.
    Reste à savoir quelle sera la suite de sa carrière ?

  4. Lyon-Caen

    Enjoy :
    (avec Chrome et/ou Mozilla)

    http://www.cinematraque.com/2013/02/flight-linsoutenable-legerete-de-lair/

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