IL ÉTAIT UNE FOI(S)

Dès le 19 décembre, vous pourrez aller voir dans les salles L’ODYSSÉE DE PI, le nouveau film d’Ang Lee. Un conseil : faites le déplacement et ne reportez pas le visionnage du film à une future sortie en vidéo. D’une part parce qu’il faut à tout prix voir le film sur grand écran et en 3D, et d’autre part parce qu’il s’agit sans nul doute du chef d’œuvre du cinéaste taïwanais.

Quoi qu’on pense du cinéaste Ang Lee, on est obligé de lui reconnaître une chose : au-delà de ses velléités d’auteur et d’une volonté parfois un peu ostentatoire de s’accaparer les sujets qu’il traite, le bonhomme s’est souvent montré ennemi de la facilité dès lors qu’il investissait le terrain du cinéma populaire. En effet, qu’il signe un Wu Xia Pian destiné au public occidental, un film de super-héros expérimental ou un film de cowboys homos, il choisit à chaque fois des angles pour le moins casse-gueule, au risque parfois de se la casser, la gueule (voir les scènes les plus gênantes de son néanmoins fascinant HULK). On attendait donc avec une certaine curiosité de voir comment il allait adapter le roman de Yann Martel, réputé inadaptable. Et pour cause puisqu’il raconte l’histoire d’un adolescent de 17 ans, Pi Patel, dont le père est le directeur du zoo de Pondichéry. Le jour où ce dernier décide d’émigrer au Canada avec sa famille et tous ses animaux, le bateau qui transporte tout ce joli petit monde fait naufrage en plein océan. Pi survit à la catastrophe et se retrouve obligé de partager un canot de sauvetage avec un zèbre, une hyène, un orang-outan et surtout un féroce tigre qui entend bien survivre au détriment de ses compagnons d’infortune. Un tel sujet cumulait évidemment les inconvénients puisque proposant un récit se déroulant pour une bonne partie sur l’eau, avec un adolescent et des animaux. Bref, le genre d’éléments que redoutent tous les réalisateurs. Mais cela n’a visiblement pas empêché Ang Lee de se passionner pour le projet.

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Après que M. Night Shyamalan, Alfonso Cuarón et Jean-Pierre Jeunet aient tenté de le concrétiser (voir le témoignage douloureux mais intéressant de ce dernier sur son site), Lee a repris la main et s’est totalement accaparé le sujet. Pour cela, il choisit, dans un premier temps, de crédibiliser au maximum cette histoire invraisemblable et ce à tous les niveaux. Tout d’abord en préservant le réalisme d’une telle situation : évitant soigneusement de tirer l’intrigue vers les rives de la fable animalière anthropomorphique, L’ODYSSÉE DE PI tourne beaucoup autour de la manière dont le héros apprend à survivre, de l’influence de la situation sur son aspect physique et du danger constant qu’implique le voisinage forcé avec un fauve affamé. Ainsi, malgré le nom humain dont il est affublé, l’animalité du tigre est constamment rappelée au spectateur, notamment dans la répartition territoriale que tente d’opérer Pi. Évidemment, cette volonté de crédibilité n’est pas gratuite, elle fait partie intégrante du projet de mise en scène du cinéaste, qui souhaite nous immerger dans cette histoire, nous la rendre si proche qu’on ne puisse plus la remettre en cause. L’utilisation de la 3D, que l’on avait pas vu aussi bien pensée et utilisée depuis AVATAR et HUGO CABRET, est en cela d’une cohérence totale, poussant le spectateur à ressentir intimement les épreuves auxquelles est confronté Pi et lui interdisant du même coup le recul qu’il pourrait avoir sur ce qui est avant tout une représentation fictionnelle. Encore plus fort, Ang Lee intensifie son parti pris en boostant la 3D dans les moments les plus improbables, lorsque des événements à la limite du merveilleux interviennent dans la narration. Par exemple, il modifie le format de l’image à plusieurs reprises (procédé qu’il avait expérimenté sur HULK), notamment dans la scène des poissons volants, afin de renforcer une fois de plus la proximité entre ce qu’il montre et le spectateur.

S’efforçant de toujours maintenir en activité notre suspension d’incrédulité, le film glisse ainsi peu à peu vers une sorte de réalisme magique. Et partant d’un être humain qui partage une chaloupe avec un tigre, il finit, progressivement, par nous faire accepter une île à la biosphère évoquant les visions les plus folles de la culture fantastique. Conditionnant son spectateur à accepter l’inacceptable, Ang Lee ne laisse rien au hasard et truffe ainsi son film d’éléments signifiants annonçant ce crescendo imaginaire, comme cette édition française de L’ÎLE MYSTÉRIEUSE de Jules Verne que lit le petit Pi à l’école de Pondichéry. On s’interdira ici de dévoiler toutes les clés du film, de peur de déflorer cette formidable expérience à vivre impérativement en salles, mais la spiritualité intense et revendiquée du héros est évidemment un excellent moyen de porter ce ré-enchantement de la fiction. Là aussi, le petit Pi commence son initiation par l’histoire des divinités hindoues que lui compte sa mère avant le coucher du soir, puis les visualise dans des comics bon marché avant de contempler la vision du Samsara dans les profondeurs de l’océan. En coupant son héros de toute civilisation et en le faisant retourner à l’état primordial de l’humanité, où vivre équivaut à survivre, Ang Lee nous montre ainsi clairement que la nourriture et l’eau ne sont pas suffisants pour que la pulsion de vie que recèle chaque être humain se manifeste. Elle a surtout besoin des formidables vertus consolatrices que recèlent les histoires que les hommes se racontent depuis la nuit des temps. Car, en tant qu’œuvre de fiction, c’est bien ce que le film se propose de faire éprouver au spectateur : au-delà de la religion, qui est au fond une explication du monde par le moyen d’une histoire, il démontre qu’il n’y a rien de plus essentiel à l’être humain que sa faculté à transcender la pesanteur effroyable du réel par le pouvoir de son esprit. Bref, une véritable profession de foi en la fiction. Même s’il a démontré par le passé qu’il pouvait être un cinéaste intéressant, nous n’aurions jamais cru Ang Lee capable d’un film aussi abouti, à la puissance d’évocation aussi impressionnante et à la cohérence interne aussi imparable. Nul doute qu’après un tel opus, son cinéma risque bien de ne plus jamais être le même.

TITRE ORIGINAL Life of Pi
RÉALISATION Ang Lee
SCÉNARIO David Magee, d’après le livre de Yann Martel
CHEF OPÉRATEUR Claudio Miranda
MUSIQUE Mychael Danna
PRODUCTION Ang Lee, Gil Netter et David Womark
AVEC Suraj Sharma, Irrfan Khan, Adil Hussain, Rafe Spall, Gérard Depardieu…
DURÉE 127 mn
DISTRIBUTEUR Twentieth Century Fox France
DATE DE SORTIE 19 décembre 2012.

 

2 Commentaires

  1. Un incroyable film d’aventure sur le papier, un vrai défie, ô combient couillu et casse gueule, et pourtant totalement réussi d’après toi. Il faut que je vois ce film ! Merci Arnaud !

  2. Fest

    Pareil ! Merci, ça fait envie.

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