HOLLYWOOD NE S’EST PAS FAIT EN UN JOUR

Sous ses atours de pastiche, AVE, CÉSAR ! est probablement l’une des œuvres les plus sincères des frères Coen. Mais comme souvent chez eux, il faut savoir mettre de côté sa propre posture ironique et voir au-delà d’une certaine distanciation qui est moins la marque d’une véritable désinvolture qu’un outil au service d’une réflexion affûtée. Ce nouveau film ne fait évidemment pas exception et méritait une petite analyse en bonne et due forme. Évidemment, il est préférable d’avoir vu AVE, CÉSAR ! avant de lire cet article qui explore l’intrigue en détails.

Il est toujours étrange de constater à quel point les Coen sont des cinéastes sous-estimés. Bien sûr, ils ont indéniablement acquis avec le temps les faveurs de la critique et du public… quand bien même ce succès n’a pas été aussi spontané que certains aimeraient le croire. Néanmoins, le public comme la critique semble avoir du mal à considérer les deux frères comme autre chose que des scénaristes doués et des directeurs d’acteurs compétents. Il faut dire que la mise en scène des Coen, toute en subtilité et minutie jusque dans les dispositifs les plus simples (voir la vidéo de Tony Zhou ci-dessous) n’est pas de celles qui attirent l’attention par la complexité flagrante des plans ou des mouvements d’appareil. Il n’est donc pas surprenant que, lorsqu’ils se retrouvent face à un film aussi visuellement baroque que cet AVE, CÉSAR !, nombre de spectateurs n’y voient qu’une aimable folie de deux réalisateurs souhaitant rendre hommage et pasticher l’âge d’or d’Hollywood. Pourtant, sous les couleurs vives photographiées par le génial Roger Deakins, se cache un propos complexe et subtil, un questionnement d’ordre spirituel sur leur profession auquel les Coen prennent soin d’apporter une réponse passionnée.

L’analyse du champ/contre-champ chez les Frères Coen, par Tony Zhou

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AVE, CÉSAR ! met en scène le personnage d’Eddie Mannix (Josh Brolin), le fixer du studio Capitol. La fonction de ce personnage haut en couleur (ayant d’ailleurs véritablement existé) est non seulement de s’assurer que les tournages de film se déroulent sans entraves mais également de préserver les stars du studio de toute forme de scandale. À ce titre, il est l’une des personnes les plus puissantes de Capitol : il a accès à toutes les ressources du studio, il peut pénétrer sur tous les tournages et peut décider de la vie professionnelle et sentimentale des acteurs sous contrat. Dans le cadre de son travail, il va devoir enquêter sur la disparition de la star Baird Whitlock (George Clooney), en plein tournage de Ave César, un péplum mettant en scène la conversion d’un général romain au christianisme. En parallèle, il doit gérer (entre autres soucis) la grossesse hors-mariage de DeeAnna Moran (Scarlett Johansson), une actrice spécialisée dans les comédies musicales aquatiques, et la reconversion d’un acteur de western en jeune premier dans des drames en costumes. Les péripéties de Mannix mènent donc le spectateur à la rencontre d’une pléthore de figures hollywoodiennes : comédiens et comédiennes, réalisateurs, monteuses, scénaristes, figurants, assistants et on en passe. De fait, ce qui nous est présenté est un véritable panthéon artificiel, un Olympe fabriqué de toutes pièces. Tout comme les dieux de la Rome antique avaient un rôle bien défini, les stars que doit gérer Mannix ont une identité spécifique aux yeux du public.

La bande-annonce d’AVE, CÉSAR !

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Plus que quiconque, Eddie Mannix connaît tous les aspects de l’industrie hollywoodienne et surtout ne peut ignorer la nature factice des icônes que produit l’usine à rêves. Il garde pourtant une foi totale en son travail. Lorsqu’à la fin du film, Whitlock se lance dans une tirade dénonçant Hollywood comme une usine à propagande, Mannix perd pour la première fois son sang-froid. Après avoir giflé Whitlock, il le renvoie sur le plateau de son film et le sermonne sur le fait que, malgré tout ce qu’il peut penser, les films sont importants et ont de la valeur. Ce parallèle entre les stars produites par Hollywood et les divinités antiques – ou plus largement entre la ferveur produite par l’industrie cinématographique et la foi religieuse – constitue d’ailleurs le sous-texte principal du film. On le retrouve ainsi dans les liens qui sont tissés entre le travail de Mannix et sa propre foi catholique. Lorsque la compagnie aéronavale Lockheed essaie de le débaucher en lui proposant un travail bien moins exigeant et bien mieux payé, il en parle certes à sa femme mais il va surtout prier et demander conseil à un prêtre. Le dialogue qui s’en suit est d’ailleurs essentiellement religieux : le choix que doit faire Mannix n’est pas seulement d’ordre professionnel, c’est un choix religieux et éthique. Au fond de lui, le fixer ressent instinctivement que partir travailler chez Lockheed serait mal, et que rester avec le studio Capitol serait bien. Et le prêtre de lui expliquer que cette notion viscérale du Bien et du Mal est d’origine divine. Le film insiste d’ailleurs sur la nature maléfique de Lockheed en mettant en scène la rencontre de Mannix et du représentant de l’entreprise aéronavale dans un restaurant chinois dont les teintes rougeâtres et sombres collent aux descriptions traditionnelles des Enfers. Pour parachever le tableau, le film rappelle l’implication de Lockheed dans la conception et les essais de la bombe H.

À l’inverse, Hollywood apparaît comme une cité divine. C’est évidemment manifeste dans le plan final mais également dans le choix du nom du studio Capitol, puisque le Capitole est la colline de Rome sur laquelle était construit le temple consacré à Jupiter, Junon et Minerve, c’est-à-dire le centre religieux de l’Empire Romain. On remarquera également qu’au moment où Mannix visionne les premiers rushes du film, un carton porte la mention « présence divine à filmer ». Il est donc logique que dans AVE, CÉSAR !, le patron du studio ne soit jamais montré. De par son titre même, AVE, CÉSAR ! invite à tisser des liens entre le film des frères Coen et le péplum que tourne Baird Whitlock. Or une telle comparaison apparaît comme cruciale pour comprendre le propos des deux auteurs. Dans le péplum, le personnage incarné par Whitlock trouve la foi en Jésus mais dans le film des Coen, Whitlock perd sa foi en Hollywood au contact de scénaristes communistes. De façon significative, ce qui convainc la star d’abandonner Hollywood au profit du communisme est moins la dimension morale et compassionnelle de la doctrine marxiste ou sa défense des classes sociales inférieures, que le matérialisme historique, c’est-à-dire une théorie scientifique de l’histoire permettant de comprendre les mécanismes de l’histoire de l’humanité et, par la même, d’en prévoir le futur. On comprend aisément que l’adhésion à une telle théorie ne laisse plus aucune place pour l’action divine dans le cours de l’Histoire. Cela dit, les frères Coen ne se privent pas de renvoyer leurs scénaristes communistes dos-à-dos avec les dupes de l’industrie hollywoodienne. En filmant le personnage de Channing Tatum dans une posture évoquant celle de George Washington sur le tableau « Washington Crossing The Delaware », ils incitent le spectateur à reconnaître dans le communisme défendu par les scénaristes une idéologie tout aussi factice que la fameuse « American Way of Life » vendue par Hollywood. Les deux ne sont rien de plus que des illusions destinées à pousser les gens à se mettre au service de Washington ou de Moscou. Par ailleurs, les Coen ne se privent pas d’appliquer ces considérations sur le caractère illusoire et manipulateur des idéologies aux religions. De façon assez significative, lorsque Eddie Mannix rencontre des membres de différents clergés pour vérifier que le contenu de Ave César n’offenserait aucune confession, l’un des premiers commentaires vient du pope orthodoxe qui pointe un passage à la crédibilité douteuse. Pire encore, Eddie lui-même ne se prive pas de comparer le film que Capitol est en train de tourner et la Bible, mettant le livre sacré sur le même plan que la supercherie produite par l’usine à mensonges qu’est Hollywood. Les chamailleries entre les différents prêtres achèvent d’ailleurs d’illustrer la nature arbitraire et illusoire de la religion. La solution trouvée par Mannix pour éviter tout scandale sur la grossesse de DeeAnna Moran, la faire adopter son propre enfant, évoque d’ailleurs une version mensongère de la grossesse de la Vierge Marie.

Lors de la dernière séquence du film, Baird Whitlock est de retour sur les plateaux et oublie la fin de sa réplique au terme d’une fervente tirade religieuse, ne parvenant plus à se remettre en tête le mot « foi ». Avec ce gag final, AVE, CÉSAR ! révèle enfin la finalité de son propos. Loin de succomber à une tentation nihiliste, les frères Coen réaffirment au contraire leur croyance dans Hollywood et dans le cinéma. Ils rappellent que l’important n’est pas de savoir si les stars sont vraiment telles qu’on nous les montre, si les acteurs ressentent vraiment les émotions qu’ils jouent. Ce n’est manifestement pas le cas, sinon Baird Whitlock n’aurait eu aucun mal à nommer l’émotion qu’il est censé ressentir. À une approche matérialiste – et in fine nihiliste – de la religion et du cinéma, ils opposent au contraire une vision transcendante : celle d’Eddie Mannix, de quelqu’un pour qui le cinéma ne saurait être réduit aux différentes composantes de l’industrie. Avec AVE, CÉSAR!, les frères Coen rappellent que la vérité du cinéma nécessite et dépasse les mensonges et la corruption, de la même façon que la religion nécessite et dépasse les mensonges faisant d’une icône ou d’une croix le réceptacle du sacré.

Alors que le représentant de Lockheed essaie de convaincre Mannix en prédisant que le cinéma sera balayé par l’avènement de la télévision, tout le propos d’une œuvre comme AVE, CÉSAR ! est justement de rappeler que le cinéma ne disparaîtra jamais parce qu’il n’est pas seulement le produit d’une industrie, mais qu’il est surtout l’expression de vérités transcendantes, et ce quels que soient les mensonges qu’il nécessite pour y parvenir. La multiplicité des formes évoquées – du ballet aquatique à la comédie musicale en passant par le drame bourgeois et le film noir – vient d’ailleurs appuyer la nature immanente du cinéma. En mettant à l’écran des genres depuis longtemps considérés comme désuets, les frères Coen appuient l’idée que même si les films et les genres vieillissent et meurent, le cinéma continue toujours d’exister sous une forme ou une autre. De la même façon que la religion est représentée par trois prêtres chrétiens et un rabbin lors de l’entretien avec Mannix mais ne saurait être réduite à ces quatre expressions, le cinéma – de par sa nature profonde – dépasse toutes les singularités des différents genres. Alors que leur attrait pour l’ironie et la déconstruction a souvent poussé la critique à considérer les frères Coen comme des iconoclastes, les deux auteurs nous rappellent ici qu’un iconoclaste n’est pas forcément un athée… bien au contraire ! L’iconoclaste est celui qui remet en cause les aspects profanes de sa religion pour en réaffirmer la dimension sacrée. Véritable profession de foi, AVE, CÉSAR ! est une réponse à tous ceux qui s’acharnent à faire de simples contingences matérielles (la fin de l’âge d’or d’Hollywood, l’arrivée de la télévision, le passage au numérique) des signes de la mort du cinéma. En cinéastes fervents, les frères Coen signent donc avec leur film le plus enjoué une proclamation tonitruante de la vitalité éternelle du 7ème art.

TITRE ORIGINAL Hail, Caesar !
RÉALISATION Joel & Ethan Coen
SCÉNARIO Joel & Ethan Coen
CHEF OPÉRATEUR Roger Deakins
MUSIQUE Carter Burwell
PRODUCTION Tim Bevan, Eric Fellner, Joel & Ethan Coen
AVEC Josh Brolin, George Clooney, Alden Ehrenreich, Ralph Fiennes, Scarlett Johansson, Tilda Swinton, Channing Tatum, Veronica Osorio…
DURÉE 100 min
DISTRIBUTEUR Universal Pictures International France
DATE DE SORTIE 17 Février 2016

 

1 Commentaire

  1. Colonel Ives

    Un super film, d’une grande finesse et d’une intelligence rare, à la fois satire et hommage sincère au 7ème art ; et puis c’est fluide et beau formellement (merci R. Deakins).

    Après, rien d’étonnant venant des meilleurs cinéastes de l’Univers …

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