FROID COMME LA MORT

Le survival-horror est-il soluble dans le AAA ? Il n’est pas interdit de penser que la compatibilité entre les fondamentaux du genre et les nécessités du blockbuster moderne ne saute pas immédiatement au visage. Les jeux concourant dans cette double catégorie sont donc contraints à un numéro d’équilibrisme pas évident à tenir. La série DEAD SPACE n’échappe pas à la règle et a depuis ses débuts été tiraillée entre ces pôles à priori opposés. Dernier opus en date, DEAD SPACE 3 nous permet d’apporter un nouvel élément de réponse à cette question initiale, et pas forcément celui qu’on aimerait.

L’ouverture de DEAD SPACE 3 fait très peur, mais pas forcément comme on l’entend. Dans une mégapole futuriste, Isaac Clarke, le protagoniste récurrent, livre bataille à une multitude de soldats armés afin de pouvoir s’enfuir. Fusillades avec système de couverture, explosions à la pelle, péripéties grandiloquentes avec un Isaac secoué comme une boule de flipper : tous les ingrédients pour faire penser à une inévitable « Unchartedisation » de la franchise. S’il n’est finalement pas représentatif du jeu dans son ensemble, ce début reste néanmoins symptomatique de la problématique qui le sous-tend tout du long. Electronic Arts, par le biais de son président Frank Gibeau, ne s’en est pas caché : pour être rentable, DEAD SPACE 3 se devait de vendre à hauteur de 5 millions d’exemplaires. Un chiffre que les deux premiers volets avaient été très loin d’atteindre en dépit de leur qualités. Pour agrandir le public potentiel, la solution paraissait toute trouvée : inclure dans le jeu une liste de « features » censément attractives pour le grand public. DEAD SPACE 3 se voit donc greffé un mode co-op, un système de crafting et des micro-transactions, entre autre réjouissances. A l’actif des développeurs de Visceral Games, il faut bien reconnaître qu’un réel effort a été fait pour que ses figures imposées soit implémentées de manière à être aussi peu envahissant que possible pour qui souhaiterait les ignorer complètement. Le revers de la médaille étant néanmoins que, par extension, ces ajouts apparaissent d’une utilité plus que relative (à tout le moins le crafting rappelle-t-il la nature de simple ingénieur d’Isaac, plutôt oubliée par ailleurs).

L’autre composante majeure de cette ouverture au public est bien évidemment l’accentuation de l’action. Une composante qui a certes toujours fait parti de l’ADN de DEAD SPACE, et sur laquelle le deuxième volet avait déjà bien appuyé, amenant la comparaison facile mais pertinente de la transition entre ALIEN et ALIENS, le troisième ne faisant qu’entériner la démarche. DEAD SPACE 2 n’oubliait cependant jamais d’équilibrer son action par des plages plus atmosphériques où peur et tension trouvaient droit de cité. On se souviendra notamment du fameux retour dans le décor de l’Ishimura, au cours duquel Visceral jouait en prime avec les pré-supposés du joueur en mettant un long moment avant de faire intervenir le moindre ennemi. Un équilibrage que ne retrouve jamais DEAD SPACE 3, l’horreur étant quasiment absente, sauf à considérer qu’il est terrifiant de noyer le joueur sous les vagues d’ennemis (dont très peu sont inédits, là où le précédent avait su introduire son lot de nouvelles créatures). Et il suffira d’évoquer le fait que le démembrement stratégique, pourtant élément essentiel de gameplay jusqu’alors, n’a désormais qu’une utilité toute relative, pour comprendre à quel point les spécificités de la série se voient sacrifiées sur l’autel de l’élargissement du public visé…

Le cœur du problème de DEAD SPACE 3 peut se résumer là, dans cette tentative de faire passer au premier plan des éléments qui fonctionnaient essentiellement parce qu’ils s’inscrivaient dans un tout. Car il en est de même pour ce qui se rapporte à la narration. Cela concerne par exemple le culte de l’Unitologie, auparavant inquiétant parce que mystérieux, et qui est désormais réduit à une armée de fanatiques en armes menés par un vilain de série B, accent britannique compris. Cela concerne également Isaac, qui passe de type ordinaire embarqué dans des événements qui le dépassent à élu archétypal, perdant ce faisant une large part de ce qui faisait le sel de son personnage. Quant à l’abandon quasi-total des éléments d’horreur plus psychologiques, il passerait sans doute mieux si on ne retrouvait pas en leur place un triangle amoureux introduit au forceps et au traitement façon vaudeville carrément hors de propos.

Le plus triste dans l’affaire est que DEAD SPACE 3 n’est fondamentalement pas un mauvais jeu. Les « production values » restent élevées, en particulier le travail sur le son toujours impeccable. Visceral introduit ça et là quelques idées inspirées, telles les quêtes optionnelles qui viennent enrichir la trame de fond (même si celles-ci finissent par devenir un brin redondantes dans leur construction et frustrantes dans leur tendance à réutiliser des pièces à l’identique). L’aventure est longue (peut-être même trop) et dans ses meilleurs moments nous rappelle à quel point le concept de mélanger horreur et science-fiction reste inspiré (en particulier un long segment prenant place dans une flotille de vaisseaux à la dérive). Mais à trop vouloir courir après un public qui avait de toute façon démontré son peu d’intérêt, EA fait perdre à sa franchise une large part de ce qui faisait sa force jusque-là. Le choix du décorum dans lequel se déroule une partie du jeu est finalement assez symbolique de cet échec. Nul doute que dans l’esprit des développeurs, le choix d’une planète de glace visait à s’inscrire dans la lignée de THE THING. Cependant, en l’absence des notions de peur de l’inconnu et de l’autre qui sous-tendaient le chef-d’œuvre de Carpenter, le décor se révèle pour ce qu’il est : un succédané maladroit d’une ancienne gloire.

TITRE ORIGINAL Dead Space 3
GENRE Survival Horror
ÉDITEUR Electronic Arts
DÉVELOPPEUR Visceral Games
CONSOLE Xbox 360/ PS3 / PC
DATE DE SORTIE 08 Février 2013

La franchise DEAD SPACE sur Capture Mag :
Entretien avec Ian Milham, superviseur du département artistique de DEAD SPACE 2
Critique de DEAD SPACE 2
Critique de DEAD SPACE (version smart phone)

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