FOLLE JEUNESSE

Avec cette prequel de DÉTECTIVE DEE : LE MYSTÈRE DE LA FLAMME FANTÔME, Tsui Hark nous offre ce que l’on peut espérer de mieux d’une suite : une sublimation de toutes les qualités du premier opus, avec une mise en perspective des enjeux narratifs de la franchise qui consolide les fondations d’un univers qui ne demande qu’à être exploré. Mais surtout, DÉTECTIVE DEE 2 : LA LÉGENDE DU DRAGON DES MERS est un gros film de baston qui déboîte. Avec des monstres. Géants. En relief.

Avant toute chose, il faut saluer l’atout le plus basique du dernier Tsui Hark : à savoir le caractère proprement jouissif de ce spectacle d’une inventivité débridée qui rappelle les temps bénis de SWORDSMAN 2 et autres Wu Xia Pian des eighties détachés de toutes considérations cartésiennes qui pourraient entraver le plaisir ressenti durant la projection. Nanti des fonds délirants octroyés par le gouvernement chinois, ce spectacle luxuriant (mon dieu, ces costumes !) met d’autant plus à l’amende les grosses productions sorties au cours de cette morne année cinématographique, qu’il est soutenu par une gestion du relief qui impose d’office DÉTECTIVE DEE 2 : LA LÉGENDE DU DRAGON DES MERS comme un nouveau jalon de la stéréoscopie. Avec tout le brio et la déraison qu’on lui connaît et qui avaient déjà fait de lui l’un des précurseurs de l’imagerie numérique, Hark se sert de la 3D pour accroître la puissance de son médium, qu’il s’agisse du caractère charnel de certaines scènes qui renouent, malheureusement bien trop brièvement, avec l’érotisme tout en suggestion de GREEN SNAKE ou d’HISTOIRES DE FANTÔMES CHINOIS, de son appréhension des perspectives en particulier lors d’un vertigineux combat à flanc de falaise, ou de la création d’atmosphères tangibles, notamment avec une géniale utilisation des particules en suspension (gouttes d’eau principalement, mais aussi cendres virevoltantes, débris de bois, etc.) À travers quelques expérimentations rarement foireuses, souvent virtuoses, Hark tente également de repousser les limites de sa syntaxe cinématographique : on pense par exemple à l’usage du relief lors des brillantes déductions de Dee. Bref, après DRAGON GATE LA LÉGENDE DES SABRES VOLANTS, Hark continue de s’imposer comme l’un des maîtres de ce médium, tout près de George Miller, Ang Lee ou Martin Scorsese.

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Mais si DÉTECTIVE DEE 2 : LA LÉGENDE DU DRAGON DES MERS dépasse de très loin en qualité le premier chapitre, c’est aussi pour le déplacement (ou recentrage) de ses enjeux narratifs. Là où DÉTECTIVE DEE : LE MYSTÈRE DE LA FLAMME FANTÔME restait assez fidèle au personnage d’origine en narrant une intrigue policière plutôt classique (définitivement l’aspect le moins pertinent d’un film par ailleurs tout à fait recommandable), le second chapitre abandonne ces considérations bien trop terre à terre pour Tsui Hark. Très vite, le spectateur (occidental du moins) perd de vue les tenants et aboutissants de l’affaire sur laquelle est lancé Dee, perdu dans un dédale d’intrigues tarabiscotée où s’entrechoquent romance contrariée, monstre tragique, magouille politique et amitiés naissantes. Ainsi, dans le premier film, Dee apparaissait comme un justicier des Lumières capable, par la seule puissance de son intellect, d’annihiler les superstitions du monde moyenâgeux d’où s’extirpaient ses compatriotes. Faisant fi de l’intrigue policière qui consiste à donner une explication cartésienne à un événement a priori surnaturel, la suite renoue de plain-pied avec un fantastique feuilletonesque à base d’îlots perdus volcaniques, d’assassins masqués virtuoses et de monstres titanesques. Par conséquent, le sage Dee ne doit plus ouvrir ses contemporains aux vertus de la science, mais protéger sa nation des menaces extérieures, et surtout éduquer, sans en avoir l’air, les puissants de son propre pays. Sur ce point, il est évidemment difficile de ne pas se dire que Tsui Hark tente de créer avec Dee le héros (ou modèle) dont la Chine contemporaine a besoin. Les parallèles avec l’Empire du Milieu d’aujourd’hui semblent en effet évidents : à l’époque de Dee, Luoyang, la capitale richissime où se déroule une bonne partie de l’intrigue, est une ville en plein essor, où se concentre la majeure partie du commerce mondial. La Chine de la dynastie Tang, est également un continent qui s’ouvre vers le reste du globe après des siècles d’obscurantisme. C’est aussi une contrée placée sous le joug d’une impératrice intransigeante et souvent cruelle, plus proche du souverain tyrannique que du despote éclairé. Si, sur le papier, DÉTECTIVE DEE 2 : LA LÉGENDE DU DRAGON DES MERS se présente donc comme une sorte de « Détective Dee Begins », en réalité il s’agit moins de révéler un héros, que de modeler une nation selon les vertus de Dee, ce qui passe, évidemment, par l’éduDee, au sommet de l'Empire de Chine. Qui gouverne qui ?cation de l’impératrice Wu, toujours interprétée par la charismatique Carina Lau. Un enjeu scénaristique déjà présent en filigrane dans le premier opus, mais nettement accentué dans la suite, et assumé avec beaucoup plus d’audace. À ce titre, on vous laisse le plaisir de découvrir le peu ragoûtant antidote que Dee concocte aux puissants du gouvernements chinois. DÉTECTIVE DEE 2 : LA LÉGENDE DU DRAGON DES MERS est au final un film bien plus subversif que ses atours de super production adoubée par les potentats de l’Empire du Milieu ne le laissent entendre. C’est aussi ce qui en fait un spectacle intelligent, inattendu, précurseur, qui s’impose à nos yeux comme l’un des meilleurs films de l’année et très certainement comme LE blockbuster (car il s’agit réellement d’un blockbuster) immanquable de cet été.

Une affiche chinoise, centrée sur l'impératrice (Carina Lau)

TITRE ORIGINAL Di renjie: Shen du long wang
RÉALISATION Tsui Hark
SCÉNARIO Chang Chia-lu, Chen Kuo-fu et Tsui Hark
CHEF OPÉRATEUR Sung Fai Choi
MUSIQUE Kenji Kawai
PRODUCTION Kuo-fu Chen, Nansun Shi & Tsui Hark.
AVEC Marc Chao, Angelababy, Kun Chen, Shaofeng Feng, Dong Hu, Bum Kim, Carina Lau…
DURÉE 134 mn
DISTRIBUTEUR The Jokers / Le Pacte
DATE DE SORTIE 06 août 2014

14 Commentaires

  1. taaff

    Y’a pas une coquille dans l’équipe de production de la fiche technique ?

    • Stéphane MOÏSSAKIS

      Effectivement, et c’est corrigé. Merci !

  2. Fasola

    Le gros point noir du film ça reste quand même Mark Chao. Plus transparent que cet acteur tu meurs !

    • Moi

      Son jeu ne m’a pas déplu. Il a des airs de petit con par moment qui vont super bien avec le rôle, je trouve.

      Pour le film, grosse claque pour ma part.

  3. malastrana

    Un pur Tsui Hark: pas du tout convaincu à l’issue de la première vision par le bordel du truc et le rythme qui fout en l’air les scènes d’action. A revoir sans doute, mais d’ici là je suis très loin de partager l’enthousiasme de JulDup. Aussi, au bout de deux visions j’ai vraiment du mal avec le premier film de la franchise, pour les mêmes raisons.

  4. Les « Il était une fois en Chine » avec Jet Li me manque, mais les 2 Detective Dee me plaisent beaucoup. J’ai trouvé le 1er plus attachant, sans doute parce qu’un peu plus classique. Mais ce 2e volet en met plein la vue et se montre finalement plus subtil et plus spectaculaire que beaucoup de grosses productions américaines 🙂 HEN HAO !

  5. Ordell

    Un amis fan de Tsui Hark m’a dit que c’était l’un de ses pires films et je lui fais confiance…

    Qu’on était très très loin d’un Seven Swords, etc.
    De toute façon la plupart des films de « wu xia » m’emmerdent profondément. Je crois que vais rester sur mon time and tide, et le remater une énième fois… 😉

  6. Max

    Yo, merci de me rappeler de le revoir en grand large et en 3D. j’ai vu le film en mars dernier sur un écran… d’avion. je sais c’est criminel.
    Juste une remarque, les gros blockbusters mandarins ne sont pas tous subventionnés par l’éta, la china film corp n’est plus toute seule depuis des années. la huayi brothers est bien un groupe privé. Les majors de chine continentale brassent des fortunes qui attirent des petites PME comme disney comme des mouches et, comme bien d’autres pans de l’économie chinoise, nous avons bien à faire à système privée ou des énormes consortiums de productions et de distributions se livrent une concurrence acharnée. Même la china film corp vient de ce voir porter un coup énorme puisque désormais 2 entités (le CNCAC entre dans la danse) vont se partager son ancien monopole sur les films importés, décision des ministères de tutelle, fortement poussés par la Fox, au nom de la concurrence et d’un box-office 3,3 milliards de $ par an avec une croissance annuelle à 2 chiffres et qui ne demande qu’à être encore plus dopé…

    • John Shaft

      Pareil, vu sur un vol Air France en avril dernier.

      Je sort d’une projection 3D et je n’ai définitivement pas vu le même film.

      Par contre du coup, les sous titres anglais m’ont semblé plus précis : on y apprenait notamment que le sidekick médecin de Dee (on notera d’ailleurs le parallèle avec Holmes) et un Ouïghour (Huihe est apparemment un des noms du khanat ouïghour ayant existé au 8ème/9ème siècle – 100 ans après le règne de Wu Zeitan mais passons 🙂 – https://en.wikipedia.org/wiki/Uyghur_Khaganate) , ce qui dans le contexte actuel renforce l’aspect politique du film.

      Ce point était manquant du sous titrage français (ou alors je l’ai loupé) et c’est bien dommage

  7. Riyolai

    Mouais, une critique trop positive pour 2 films Dee qui sont moyens, et le dernier Dragon Gate avec Jet Li est pire, ça ne vaut pas Seven Swords quand même.
    Je ne savais pas que George Miller est un spécialiste du médium 3D.

    • Stéphane MOÏSSAKIS

      Oui Riyolai, Happy Feet 2 en 3D, c’est juste incroyable.

  8. L'Enrajé (@enraje)

    Ang Lee? C’est une private joke?

  9. Julien DUPUY

    Pourquoi ce serait une private joke L’Enrajé ? Tu n’as pas vu Life of Pi ?

  10. exarkun

    Je valide ! Je rajouterai juste que le score de Kenji Kawai est le meilleur que j’ai entendu cette année. Le maestro s’est surpassé !

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