FANTÔME EN FÊTE

Le jeu vidéo traverserait-il une crise de créativité ? On serait en droit de le penser quand on voit le déferlement de sequelles, spin-off et autres adaptations dont l’industrie nous abreuve à longueur d’année et au sujet desquels presse et joueurs aiment tant à rouscailler. Paradoxalement, ce sont pourtant ceux-ci qui engrangent le plus, que l’on parle de biftons ou de commentaires forumesques. Et trop souvent, les jeux originaux que tous réclament à corps et à cris tendent à passer relativement inaperçus, quand ils ne sont pas tout bonnement zappés. Est-ce à dire que le joueur moyen serait plus conservateur qu’il ne veut le laisser croire ? A voir, mais il est en tout cas certain que l’accueil réservé à GHOST TRICK, sujet qui nous intéresse aujourd’hui, n’a pas été des plus démonstratifs, quand bien même les quelques commentateurs s’accordent sur la qualité de l’objet. Qu’à celà ne tienne, GP est là pour défendre la veuve et l’orphelin vidéoludique (surtout la veuve d’ailleurs… hum). Revêtons donc nos plus beaux habits de justicier blogueur pas influent et réparons derechef cette injustice. Car qu’on se le dise, GHOST TRICK est tout bonnement excellent.

Tout droit sorti de l’imagination fertile de Shu Takumi, auparavant créateur de la série des PHOENIX WRIGHT ACE ATTORNEY (et ses dérivés), GHOST TRICK nous met dans la peau de Sissel, qui se réveille pour découvrir qu’il vient justement de la laisser dans une décharge, et qu’il est amnésique en prime. Ceci dit, tout n’est pas noir pour notre héros puisque son statut de nouveau décédé s’accompagne de l’obtention de deux pouvoirs forts utiles : projeter son âme dans les objets inanimés (répondant par là même à une question millénaire) pour se déplacer ou agir dessus, et remonter le temps à 4 minutes avant la mort de tout autre macchabée qu’il croise. Deux pouvoirs qui ne sont pas de trop pour résoudre le mystère de son identité et de sa mort en une nuit avant que son âme disparaisse, d’autant que le chemin vers la vérité est justement jonché de cadavres frais ou en devenir… A l’instar de la précédente création de l’auteur, GHOST TRICK repose avant tout sur un concept original et fort, appuyé par un gameplay simple directement hérité des jeux d’aventure point and click d’antan. Les comparaison avec PHOENIX WRIGHT ne s’arrêtent cependant pas là, puisque GHOST TRICK hérite de son prédécesseur un goût certain pour les personnages hauts en couleurs, une propension à faire intervenir le fantastique dans un contexte de thriller (certes plus diffus dans les PHOENIX WRIGHT qu’ici, où il forme le coeur même de l’intrigue) et bien entendu une emphase évidente sur la narration, les phases de gameplay servant avant tout à faire avancer l’intrigue dans ce qui se veut avant tout comme un roman graphique interactif. Des similitudes qui ne signifient pas pour autant que GHOST TRICK est une simple redite des PHOENIX WRIGHT. Bien au contraire, on sent que Shu Takumi et son équipe bénéficient de l’expérience acquise à force de travail sur leur précédente série (5 épisodes au compteur mine de rien) et en profitent pour faire progresser la forme ludique bien particulière qu’ils se sont fixé. GHOST TRICK tend ainsi à corriger la plupart des erreurs de son grand frère, et notamment la logique parfois obtuse des puzzles, qui pouvait amener le joueur a être bloqué parce qu’il ne suivait pas précisément le raisonnement imposé par le jeu, aussi illogique qu’il puisse paraître, et ce alors même que la solution paraissait évidente. Ici, les énigmes apparaissent comme beaucoup plus fluides et naturelles, et si elles impliquent toujours une certaine dose de « trial and error », un éventuel échec ne paraitra jamais injuste. Par extension, la narration s’en retrouve également fluidifiée, le joueur ne bloquant jamais au point que l’attention décroche, et le jeu pouvant ainsi imposer un rythme plus trépidant, dispensant savamment ses révélations et twists successifs.

Et si son gameplay s’avère donc largement satisfaisant, ce d’autant plus qu’il réussit à ne jamais être répétitif malgré sa simplicité (les développeurs prenant d’ailleurs le soin d’introduire de savoureuses variations au fur et à mesure de la progression), c’est précisément parce qu’il soutient une intrigue réussie et surtout excellement racontée que le jeu est particulièrement réussi. Les PHOENIX WRIGHT avaient certes déjà démontré le talent de Shu Takumi à tisser des intrigues redoutablement tortueuses et sa capacité à impliquer le joueur dans son histoire et ses personnages. Cependant, l’optique de multiples histoires pour chaque jeu créait un certain déséquilibre lié à l’intérêt proportionnel à chaque histoire, comme souvent dans les anthologies (il n’est d’ailleurs pas innocent que le meilleur épisode de la série, TRIALS AND TRIBULATIONS, le soit précisément parce que tous les épisodes forment un tout imbriqué). GHOST TRICK représente ainsi une vraie progression pour l’auteur, qui parvient à jongler avec un nombre considérable de concepts et autant de chausses-trappes potentielles en s’en sortant toujours admirablement. Ainsi, le jeu joue avec une unité temporelle globale via la limite de temps donnée au personnage pour mener à bien sa mission, au sein de laquelle s’inscrivent en plus les temporalités liées au voyage dans le temps du personnage et au temps réel intervenant lors des sauvetages ! On en connait beaucoup qui ne saurait sortir de tout ça qu’un gloubi-boulga informe, mais Takumi maintient jusqu’au bout le rythme et la cohérence de son intrigue, parvenant même in fine à l’inscrire dans la tradition des grands twists de fin qui vous amène à reconsidérer l’intrigue sous un jour nouveau. Pas un mince exploit quand on connait les problèmes que peut avoir en général le jeu vidéo quand il s’attaque à ce genre d’exercice. Pour tout dire, à ce niveau de maitrise dans l’équilibrisme narratif, on pense carrément à la réussite similaire d’un RETOUR VERS LE FUTUR 2 ! Une excellence narrative qui, un bonheur n’arrivant jamais seul, s’appuie sur une formidable galerie de personnages parvenant à être tour à tour touchants ou hilarants (on vous promet que vous n’oublierez pas de sitôt Missile, le loulou de Poméranie hyperactif ou Cabanela, l’inspecteur dansant), qui bénéficient par ailleurs tous d’une superbe animation évoquant les plus belles heures de la rotoscopie façon ANOTHER WORLD, et conférant à elle seule aux personnages tout le caractère dont ils ont besoin, palliant ainsi largement à l’absence de dialogue parlé. Et on ne manquera pas de saluer la capacité du jeu à tracer sa route loin de toute influence (on peut éventuellement penser à un DESTINATION FINALE inversé en cherchant bien) et à chercher à proposer une expérience fondamentalement positive (passé les premiers chapitres, les pouvoirs sont utilisés uniquement pour sauver des vies et jamais pour tuer). Bref, on a beau consommer notre lot de suites, de spin-offs et d’adaptations comme tout le monde, on ne peut s’empêcher de considérer GHOST TRICK comme une bonne bouffée d’air frais, surtout au sein d’une industrie qui en a bien besoin si elle veut avoir d’autres arguments à faire valoir pour sa légitimité que les millions de dollars brassés par le dernier CALL OF DUTY. A ce stade, on peut même dire qu’acheter GHOST TRICK n’est pas seulement l’assurance de vivre une bonne histoire et de jouer à un excellent jeu, mais presque un acte militant. Vous savez donc ce qu’il vous reste à faire !

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