FAMILLE DÉCOMPOSÉE

Alors qu’elle a fêté son 20ème anniversaire en 2016, la série RESIDENT EVIL reste l’un des piliers centraux de la maison Capcom, même s’il s’agit d’un pilier fragilisé. Si le succès commercial est toujours au rendez-vous, la cote d’amour de la franchise semble diminuée, notamment suite aux critiques faites à l’encontre de RESIDENT EVIL 6. Dans le même temps, les spin-offs comme RESIDENT EVIL : REVELATIONS peinent à convaincre dans leurs tentatives de servir de laboratoire d’expérimentations à de nouveaux modèles (jeu sur portable ou épisodique). Capcom se devait donc de réagir et de marquer le coup à l’occasion de ce nouvel épisode central : il va donc sans dire que RESIDENT EVIL 7 était attendu au tournant.

 Aux grands maux les grands remèdes ! Nombreux sont ceux qui ont été surpris en découvrant lors de l’annonce officielle du jeu au dernier E3 que RESIDENT EVIL 7 : BIOHAZARD prendrait la forme d’un jeu en vue à la première personne. Au point que certains fans en ont même conçu une certaine consternation, n’y reconnaissant plus leur série fétiche. Il apparaît pourtant que les équipes de Capcom ont pris la bonne décision, aussi radicale soit-elle. Le choix de la vue FPS pour un jeu d’horreur n’est pas forcément une nouveauté en soi puisque plusieurs jeux ont déjà adopté ce mode de représentation avec un certain succès, qu’il s’agisse de titres comme AMNESIA, ALIEN ISOLATION ou la terrifiante démo P.T (dont on peut légitimement penser qu’elle a bien inspiré Capcom dans leur approche). À l’échelle d’une franchise comme RESIDENT EVIL cependant, il s’agit d’une révolution du niveau de celle qui avait amené Shinji Mikami à faire de RESIDENT EVIL 4 un pur jeu d’action à consonance horrifique et livrer le chef d’œuvre que l’on sait. Ce faisant, Mikami a donné le « la » de la franchise pour la décennie à venir, même si ses successeurs ont capitalisé sur cette indéniable réussite sans jamais en retrouver l’équilibre, conduisant cette veine actioner dans la même impasse que la première mouture. RESIDENT EVIL 7 se propose donc lui aussi de réinventer la franchise via une transformation formelle radicale et une remise à plat de ses principes fondamentaux.

La bande-annonce de RESIDENT EVIL 7, présentée durant l’E3 2016

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Dans les faits, cette réinvention est un bond en avant, autant qu’un retour aux sources. En nous mettant dans la peau d’Ethan Winters, parti chercher sa femme disparue jusqu’en Louisiane, dans la plantation de l’étrange famille Baker, RESIDENT EVIL 7 lorgne vers le futur tout en gardant un œil vers le passé. Car ce qui fait la réussite du projet est précisément l’interaction entre la nouveauté du mode de représentation (dans le cadre de la franchise) et des principes de game design en provenance directe des RESIDENT EVIL originaux. À l’instar des premiers volets, RESIDENT EVIL 7 lâche le joueur dans un environnement labyrinthique et savamment élaboré au sein duquel la navigation s’effectue à force de résolutions d’énigmes et d’affrontements avec les ennemis (la nature increvable de certains d’entre eux évoquant entre outre fortement RESIDENT EVIL 3 : NEMESIS). Le jeu renoue ainsi avec une forme de non-linéarité qui caractérisait les débuts de la saga et vient dans le même mouvement replacer la tension, la peur même, au cœur du projet. En plaçant le joueur au sein d’un environnement dont il n’a pas la maîtrise immédiate et en lui faisant en prime incarner un personnage en rupture avec les héros habituels de la franchise (Ethan Winters n’a rien des flics surarmés façon Chris Redfield et Leon Kennedy), RESIDENT EVIL 7 parvient de nouveau a susciter une réelle angoisse chez le joueur, de celle qui vous fait appréhender l’ouverture d’une porte à l’idée de ce qui pourrait se cacher derrière. Et cette approche fonctionne d’autant mieux qu’elle s’appuie sur un méticuleux travail sur l’ambiance, tant sonore que visuelle, qui parvient à nous plonger dans un décor suintant le malaise, et une approche du combat qui vise elle aussi à générer un maximum de tension. En limitant les munitions et en opposant le joueur à des ennemis persistants ou en plaçant les affrontements dans des décors exigus, les concepteurs nous placent plus souvent sur la défensive, nous forçant à gérer les ressources et l’environnement d’une façon telle que l’on ne l’avait plus connue depuis les débuts de la saga. L’approche est payante car elle pousse au maximum l’identification avec l’avatar et génère aussi un niveau de stress élevé. Et si le jeu se repose encore beaucoup sur des jump scares, ceux-ci sont parfaitement dosés pour une efficacité maximale, les développeurs sachant en user sans en abuser. Sans encore égaler le niveau d’angoisse ressenti devant les meilleurs épisodes de SILENT HILL, RESIDENT EVIL 7 parvient par ses choix de design à incarner de façon idéale la notion de survival horror telle qu’elle fut conceptualisée par Shinji Mikami voici plus de vingt ans, et même à la transcender par endroits.

Les développeurs ont clairement tiré les bonnes leçons de RESIDENT EVIL 4 quant à la façon de relancer une franchise en perte de vitesse, mais le parallèle entre les deux jeux peut aussi s’étendre aux quelques défauts qui les parsèment. À l’image de son glorieux aîné, RESIDENT EVIL 7 tend à perdre en intensité dans son dernier tiers. Là où RESIDENT EVIL 4 se diluait dans un deuxième disque qui tirait à la ligne, le nouveau volet s’égare dès lors qu’il repart sur une orientation plus marquée par l’action. Encore le jeu de Mikami savait-il réserver quelques passages d’anthologie comme le mémorable duel au couteau contre Krauser. Pour sa part, RESIDENT EVIL 7 retombe dans une linéarité qui lui sied mal et n’offre hélas comme conclusion qu’un décor final peu inspiré et prétexte à une bête galerie de tir que le bestiaire limité du jeu (à peine trois types d’ennemis en dehors des boss) ne peut soutenir sur la durée. Un raccord final intriguant avec la mythologie de la série empêche à lui seul le jeu de se finir sur une note complètement décevante mais il n’en reste pas moins que RESIDENT EVIL 7 représente un bel exemple de titre qui ne tient pas forcément ses immenses promesses initiales. Ce final en demi-teinte ne suffit cependant pas à gommer toutes les qualités du titre, parmi lesquelles on note également un travail plus appliqué qu’à l’accoutumée sur la narration. Largement débarrassé de tout le bagage mythologique de la saga qui alourdissait considérablement les derniers épisodes, RESIDENT EVIL 7 parvient à développer un récit plus direct et centré sur un enjeu fort, la quête d’un mari pour sa femme. Si l’intrigue en elle-même rentre vite dans les clous habituels de la franchise, les scénaristes (dont Richard Pearsey, connu pour F.E.A.R et SPEC OPS : THE LINE) parviennent à minima à développer une belle galerie de freaks en la personne de la famille Baker et à articuler initialement une progression dramatique satisfaisante autour de l’affrontement successif avec chacun de ses membres. Sans se départir d’un attachement à la série B, le ton se veut plus sérieux sans pour autant virer au pesant et le spectre d’influences balayé parvient à ratisser large (de MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE à EVIL DEAD en passant par SAW ou TRUE DETECTIVE) en formant un tout cohérent. Surtout, RESIDENT EVIL 7 parvient en plusieurs occasions à fusionner idéalement game design et narration dans l’utilisation de VHS permettant de vivre des mini-scénarios rattachés à l’intrigue. Agissant comme des respirations dans la campagne du jeu, ces passages inspirés de la mode du Found Footage servent autant à donner des éclairages sur l’intrigue qu’à fournir au joueur un avant-goût de zones ou d’énigmes qu’il ne sera amené à parcourir que bien plus tard. L’une d’elle renferme même une brillante idée de design qui force le joueur à réfléchir sur ses actions précédentes lorsqu’il est de nouveau placé dans une situation déjà vécue par le biais de la VHS. Dommage dès lors que le jeu refuse de capitaliser sur sa meilleure idée, plusieurs VHS ayant de toute évidence été coupées du jeu pour être vendues dans les DLC déjà disponibles… Sans se réinventer aussi brillamment du point de vue narratif que sur ses mécaniques, RESIDENT EVIL 7 donne ainsi à tout le moins le sentiment d’avoir traité son intrigue autrement que comme la dernière roue du carrosse et se permet même quelques expérimentations bienvenues que l’on espère voir perdurer à l’avenir.

Réinventer une franchise de longue durée n’est pas chose aisée. Capcom mérite donc d’être salué pour avoir désormais accompli cet exploit une seconde fois dans la même licence. RESIDENT EVIL 7 prouve que la série mérite encore sa place au panthéon de l’horreur ludique par sa capacité à se renouveler. Reste maintenant à voir si la firme d’Osaka saura capitaliser sur le succès de cette réinvention de façon plus intelligente qu’après RESIDENT EVIL 4, sous peine de conduire sa franchise phare dans une nouvelle impasse d’où il sera peut-être plus difficile de se sortir une troisième fois.

RESIDENT EVIL 7 est disponible sur PC, Xbox One et Playstation 4 depuis le 24 janvier 2017.

1 Commentaire

  1. N’oublions pas la version VR qui multiplie par 10 l’immersion…

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