ENTRE LES LIGNES

C’est toujours émouvant de voir surgir un cinéaste. Mais ça l’est encore plus de le voir confirmer les espoirs qu’on avait placés en lui. Avec son second film, le thriller UN HOMME IDÉAL, Yann Gozlan prouve qu’il est bien un des talents qui façonneront sans doute le cinéma populaire français de demain.

En 2010, CAPTIFS sortait sur les écrans français dans une certaine indifférence, amassant un peu plus de 40 000 spectateurs avant de repartir sans tambour ni trompettes. Et pourtant. Il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir que le premier long-métrage de Yann Gozlan, parmi tous les titres ayant représenté cette nouvelle vague du film d’horreur français surgie au cours des années 2000 et que le milieu a baptisé les « French frayeurs », tirait aisément son épingle du jeu. Contrairement à la plupart des représentants de ce courant, CAPTIFS ne jouait pas la carte des débordements gore, des prétentions auteurisantes ou du trip festif à destination des seuls fans du genre. Avec une modestie salutaire, le film ne prétendait rien d’autre que raconter du mieux possible une bonne histoire aux spectateurs. Bref, il s’agissait de rompre enfin avec le militantisme clivant ou le sectarisme prosélyte auxquels nous a trop habitué le cinéma d’horreur français pour enfin viser le public au sens large du terme et non les « happy few » qui aiment rester entre eux. Malgré son insuccès, CAPTIFS reste un bel exemple de ce qu’il fallait faire pour changer la donne et produire un cinéma de genre crédible. 5 ans plus tard, son réalisateur (toujours accompagné de son scénariste Guillaume Lemans) revient à la charge avec son second long-métrage, UN HOMME IDÉAL. En choisissant cette fois-ci une tête d’affiche en pleine « hype » (le fraîchement césarisé Pierre Niney), un décor glamour (la Côte d’Azur et ses demeures bourgeoises) et le genre du thriller psychologique, Gozlan semble accéder à une catégorie de cinéma supérieure. Mais en fait, notre homme n’a pas varié d’un iota : il continue de faire du cinéma, au lieu de se contenter de faire des films.

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Un jeune écrivain raté, Mathieu Vasseur, tombe par hasard sur le manuscrit d’un vieil homme décédé, décide de se l’approprier et de le proposer à un éditeur. Célébré du jour au lendemain par la critique, le public et les prix littéraires, Vasseur devient l’artiste qu’il a toujours rêvé d’être. En couple avec une jeune universitaire qui admire son travail, il part passer des vacances dans le Sud chez ses beaux-parents, de grands bourgeois accueillants. Mais bientôt, un maître chanteur mystérieux, au courant de la supercherie, se manifeste et va faire vivre un véritable enfer au jeune homme, contraint peu à peu de violer les règles de la morale pour préserver son secret. La figure de l’antihéros n’est pas nouvelle, en particulier dans le cinéma français qui s’est beaucoup piqué de n’avoir que faire des règles. Mais la grande force d’UN HOMME IDÉAL réside dans son approche narrative, consistant à tout mettre en œuvre pour mettre le spectateur du côté de son héros, qui en d’autres mains aurait pu apparaître pour ce qu’il est dans les faits : un petit ambitieux amoral finalement assez pathétique. En le présentant dans un appartement exigu peuplé de livres (où l’on aperçoit un exemplaire des ILLUSIONS PERDUES de Balzac ou une photo de l’écrivain Romain Gary, comme autant d’indices de ce qui va suivre), situé dans un ensemble d’immeubles tristounets dont les silhouettes massives obstruent l’horizon vu depuis la baie vitrée, et en montrant son quotidien terne de déménageur, Gozlan nous fait comprendre directement pourquoi le héros souhaite s’évader de cette vie. À partir du moment où il choisira de devenir un imposteur, le film a l’intelligence de ne pas le juger mais au contraire de nous donner à ressentir sa renaissance existentielle. Formellement assez quelconque jusque-là, le film commence à être habité par une énergie interne enivrante, comme le montre la séquence du plagiat, où la musique prend soudain une importance nouvelle, où un plan en transparence nous montre le héros s’activer sur la frappe de son texte, changeant de position dans l’espace tandis que le jour et la nuit se succèdent au dehors. Plus tard, avec le succès du personnage, la photographie se fera plus chaleureuse, les cadrages plus élégants, les mouvements de caméra plus fluides.

Bref, tout est fait pour que le spectateur se sente en communion avec Mathieu Vasseur, de manière à le suivre jusque dans ses derniers retranchements, lorsqu’il en viendra à commettre l’irréparable. La mise en scène illustre ainsi de manière idéale le traitement exemplaire de ce personnage. Exemplaire parce qu’en dehors de son mensonge et des actes terribles qu’il va commettre au nom de ce même mensonge, le film ne lui dénie jamais la sincérité de l’amour qu’il porte à sa dulcinée (magnifique plan du coup de foudre, d’une expressivité émotionnelle imparable), ni celle de sa passion pour la littérature. C’est justement parce que les sentiments de Vasseur sont vrais que le public accepte de le suivre au-delà des limites de sa propre humanité. Quitte à le faire devenir un vrai écrivain en cours de route (idée géniale qui montre tout le prix de la création). Évidemment, ce genre de parti pris implique que, à mesure que le film avance et que le personnage progresse dans sa descente aux enfers, le récit s’éloigne de la simple histoire pour accéder au statut d’expérience intime. Les hallucinations du héros ainsi que le moment quasi-fantastique où il aperçoit « dans la réalité » un élément bizarre qu’il a auparavant vu dans un cauchemar, pointent du doigt la raison vacillante du protagoniste mais instillent du même coup une touche d’inquiétante étrangeté chez le spectateur, dont la déstabilisation est proportionnelle à la manière dont on n’a cessé de l’impliquer dans le ressenti de Vasseur. Cette manière de faire basculer l’univers que l’on dépeint dans une sorte de réalité parallèle terriblement cinématographique s’incarne également dans le symbolisme visuel qui court par petites touches à travers tout le film, notamment dans l’usage qui est fait des surfaces vitrées ou réfléchissantes, montrant ainsi l’évolution du personnage mieux que n’importe quelle ligne de dialogue. Le film multiplie ainsi les images fortes en rapport avec des vitres fendillées ou des miroirs brisés, jusque dans cette confession à travers une porte fermée dans laquelle Vasseur, le visage appuyé sur un miroir encastré dans la porte, dit sa vérité à la femme qu’il aime (debout de l’autre côté) alors que, à l’image, il se parle littéralement à lui-même, cessant du même coup de se mentir à lui-même.

Voir UN HOMME IDÉAL, c’est donc se retrouver peu à peu piégé dans la psyché d’un menteur et sentir avec lui son univers vaciller à mesure que la réalité le rattrape inexorablement, lui faisant pratiquement perdre la raison mais aussi, et surtout, son humanité. Mais voir UN HOMME IDÉAL, c’est finalement ressentir le plaisir jouissif de revoir du vrai cinéma français, qui cite ses classiques et qui ne prétend certes pas révolutionner la création, mais qui montre surtout qu’il ambitionne simplement d’emmener son spectateur ailleurs pendant un peu plus d’une heure et demie. En deux films, Yann Gozlan vient de rentrer dans le club très fermé des réalisateurs français qui font clairement avancer le cinéma de genre français. Parce que, au lieu de lui adresser des majeurs bien tendus ou des gros clins d’œil pas très discrets, ils préfèrent simplement prendre le public en compte. Le prendre par la main ou par le colback, le secouer ou le séduire mais en tout cas restaurer le lien si beau et si grisant qui existe entre lui et l’image. La raison d’être du cinéma en fin de compte. Il y a moyen de construire ou de reconstruire quelque chose à partir de là.

L'affiche du film UN HOMME IDÉAL

RÉALISATION Yann Gozlan
SCÉNARIO Yann Gozlan, Guillaume Lemans et Grégoire Vigneron
DIRECTEUR DE LA PHOTOGRAPHIE Antoine Roch
MUSIQUE Cyrille Aufort
PRODUCTION Wassim Béji, Thibault Gast et Matthias Weber
AVEC Pierre Niney, Ana Girardot, André Marcon, Valeria Cavalli, Thibault Vinçon, Marc Barbé…
DURÉE 97 mn
DISTRIBUTEUR Mars Distribution
DATE DE SORTIE 18 mars 2015

4 Commentaires

  1. Thibault

    Beaucoup aimé Captifs à l’époque , hâte de voir un homme idéal .J’attends cette année Antigang du Benjamin Rocher et l’Enquête de Nicolas Boukhrief et la Grande Cuisine de Florent Emilio Siri et les nouveaux projets d’Olivier Marchal!( Borderline, Section Zéro et son gros film sur la traque d’un serial killer pendant la 1ère guerre mondiale dans les tranchées !

  2. Moonchild

    Sans être un film exceptionnel, loin s’en faut, j’avais trouvé que Captifs s’en tirait honorablement, en tout cas à placer plutôt dans le haut du panier d’une production française de « genre » pas vraiment brillante.

    En revanche, j’ai été carrément déçu par cet Homme idéal, tout me semble surligné lourdement par la mise en scène, la musique, les postures des acteurs, pour finalement aboutir à une proposition mainstream qui n’aurait rien à envier aux « thrillers » bas de gamme provenant régulièrement d’outre-atlantique ; on a également la sensation d’avoir toujours un coup d’avance sur un scénario (la descente aux enfers) assez prévisible et qui se délite sur la fin avec pas mal d’invraisemblances (l’abandon du bateau dont on ne reparle pas, l’accident …). Quant à l’incursion dans le fantastique, on repassera …
    A sauver, quand même, le final assez beau.

    Pour ma part, je ne vais pas trop m’emballer sur le cinéma de Yann Gozlan, on verra la suite, en tout cas j’espère qu’il reviendra à des choses moins formatées et attendues que cet Homme idéal.
    Sinon, des thrillers français de très bonne facture, on en trouve un certain nombre, La prochaine fois je viserai le coeur, Dernière séance (de Laurent Achard, dont je conseille les courts et les longs) et le formidable L’inconnu du lac (d’Alain Guiraudie, peut-être le meilleur réal français actuellement).

  3. q-t66

    Super pavé d’ailleurs j’avoue que le titre de cet article me parle pas mal .. Tiens en parlant de sa j’ai ecouté la dernière emission de Capture mag avec en invité Guillaume Lemans , il pitch super bien dedans …non ??

  4. q-t66

    ; )

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