ÉCHEC ET MORT

Variation sur le thème de la vie après la mort, RENAISSANCES est le dernier long-métrage du metteur en scène d’origine indienne, Tarsem Singh. Mais le grand thème annoncé n’est finalement qu’un prétexte pour dérouler un thriller de seconde zone, plombé par de grosses incohérences, tant narratives que visuelles.

Damian Hale (Ben Kingsley), puissant homme d’affaires new-yorkais, est au crépuscule de sa vie. Atteint d’un cancer en phase terminale, il est contacté par une étrange société, Phénix, qui lui propose de transférer son esprit dans un corps de substitution pour lui offrir une nouvelle vie. Désireux de poursuivre son œuvre, lui qui a notamment participé à la reconstruction de New York après les attentats du 11 septembre 2001, Damian accepte le deal et se réveille, à la suite de l’opération, dans un corps étranger (sous les traits de Ryan Reynolds). S’il profite immédiatement des capacités physiques décuplées de ce corps deux fois plus jeune, Damian est atteint de migraines et d’hallucinations, manifestement provoquées par des interférences entre son esprit, ses souvenirs et son nouveau corps. Le scénario, écrit par les Espagnols Alex et David Pastor (réalisateurs et scénaristes d’INFECTÉS et surtout du post-apo LES DERNIERS JOURS), prend pour fondement une ligne de force déjà largement travaillée (on pense notamment au magistral SECONDS de John Frankenheimer). RENAISSANCES propose ainsi l’histoire d’un homme qui aspire à « l’immortalité » (c’est le terme exact employé par Damian lorsqu’il accepte le deal de Phenix), mais surtout à jouir de l’expérience et de l’intelligence acquises précédemment, à l’intérieur d’une nouvelle enveloppe corporelle. Cependant, et c’est le problème principal du long-métrage, cette porte d’entrée scénaristique n’est qu’un prétexte. Dès l’irruption de Ryan Reynolds (soit au bout d’une demi-heure), le récit quitte ostensiblement les rives de la science-fiction pour foncer vers la série B paresseuse, contredisant le postulat même du film.

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Choisi par Phénix pour sa richesse, mais aussi pour ses hautes compétences intellectuelles (il fait partie de la demi-douzaine d’happy few auxquels la société a proposé ses services), Damian, rajeuni, se lance simultanément dans le basket de rue et dans d’interminables virées en boîtes de nuit (sur une bande-son portoricaine dont la pertinence ne crève pas franchement les yeux). Bref, en lieu et place du grand projet qu’il pensait accomplir avant sa mort, Damian profite de la « grande vie », roule en Ferrari, chasse la donzelle dans les night-clubs et fait ami-ami avec le « bro » qui taquine le ballon rond avec lui. Si certaines photos entraperçues dans la demeure de Damian donnent à penser qu’il fut à la fois un étudiant brillant et un véritable playboy, rien ne légitime ce retournement psychologique, si ce n’est la volonté d’exhiber la belle gueule et les muscles de Ryan Reynolds afin d’attirer le public féminin. Si, comme le spectateur l’apprend plus tard, la nouvelle enveloppe corporelle de Damian a en réalité déjà « quelques kilomètres au compteur » puisqu’elle fut d’abord celle de Mark, un vétéran de guerre, rien ne justifie véritablement une si brusque métamorphose qui tient du remplacement total de personnalité, plutôt que d’une substitution ou même d’une fusion : soi-disant parasité par les réflexes militaires de Mark, Damian devient d’un coup un as du kung-fu, un pilote de course façon Jason Bourne, voire le héros d’un film de vengeance badass dans lequel il finit littéralement par régler son compte au méchant à coup de lance-flammes ! De telles absurdités peuvent surprendre dans un scénario rédigé par les frères Pastor (qui ont généralement le mérite d’être cohérents), mais RENAISSANCES n’est évidemment pas le premier film largement réécrit pour se calquer sur la personnalité de ses interprètes. Et c’est bien le problème général du film, qui propose ainsi de remplacer Sir Ben Kingsley (pour rappel : GHANDI, LA LISTE DE SCHINDLER) par le kéké de VAN WILDER, BLADE TRINITY et GREEN LANTERN ! Ainsi, les incohérences se succèdent, sapant les fondations même du protagoniste et de la narration, jusqu’à ce twist final à la fois sirupeux et téléphoné, qui justifie le chassé-croisé amoureux particulièrement mièvre avec l’ex-femme de Mark. Et Tarsem Singh dans tout ça ? Le style visuel du formaliste de THE CELL et THE FALL semble totalement mis en sourdine (pour preuve, le production design du film fait passer la machine qui permet l’implantation du cerveau dans un corps étranger pour un lave-linge !), d’autant que le surdécoupage des séquences d’action finit de plomber le rythme général du récit. De ce point de vue, le cinéaste ne tente même pas de transformer RENAISSANCES en tour de force visuel mais ce n’est pas l’unique contradiction du film, qui détruit progressivement sa chouette promesse de science-fiction en empilant les poncifs sans aucune ligne directrice.

TITRE ORIGINAL Self/less
RÉALISATION Tarsem Singh
SCÉNARIO David Pastor et Alex Pastor
CHEF OPÉRATEUR Brendan Galvin
MUSIQUE Dudu Aram et Antonio Pinto
PRODUCTION Ram Bergman, Peter Schlessel, James D. Stern
AVEC Ryan Reynolds, Ben Kingsley, Natalie Martinez, Matthew Goode, Michelle Dockery, Victor Garber, Melora Hardin…
DURÉE 116 min
DISTRIBUTEUR SND
DATE DE SORTIE 29 Juillet 2015

3 Commentaires

  1. Moonchild

    Une grosse bouse, totalement impersonnelle, sans odeur ni saveur ; l’argument science-fictionnel n’est absolument pas traité, sans parler d’un dernier tiers qui joue le mélo (à 2 sous) sur fond de rédemption paternelle … à fuir.

  2. Goldfrapp

    « Il n’y a pas de citrouille ni de neige, ni de lune, le style de Burton c’est dilué dans l’histoire qu’il raconte’

    Un andouille à propos d’Ed Wood

    (et je pense que Tarsem invoquant le faiseur de film de genre ultra-secos et efficace de la première partie de The Cell en s’effaçant devant son histoire soit le cadet des soucis du film)

  3. LordGalean

    « Damian, rajeuni, se lance simultanément dans le basket de rue et dans d’interminables virées en boîtes de nuit (sur une bande-son portoricaine dont la pertinence ne crève pas franchement les yeux). Bref, en lieu et place du grand projet qu’il pensait accomplir avant sa mort, Damian profite de la « grande vie », roule en Ferrari, chasse la donzelle dans les night-clubs et fait ami-ami avec le « bro » qui taquine le ballon rond avec lui. Si certaines photos entraperçues dans la demeure de Damian donnent à penser qu’il fut à la fois un étudiant brillant et un véritable playboy, rien ne légitime ce retournement psychologique, si ce n’est la volonté d’exhiber la belle gueule et les muscles de Ryan Reynolds afin d’attirer le public féminin. »

    Ca prouve au moins une chose, c’est que quand on retrouve une belle gueule et un corps d’athlète, même l’esprit le plus intelligent a envie de s’en servir. Et c’est validé par notre monde actuel, où les savants servent à rien, et où le paraître est élevé au rang cultuel quasiment.

     » jusqu’à ce twist final à la fois sirupeux et téléphoné, qui justifie le chassé-croisé amoureux particulièrement mièvre avec l’ex-femme de Mark »

    ya pas de twist final, dans le film, ya un twist avant, mais c’est pas ce qui est décrit. Ce qui est décrit n’est pas un twist, c’est l’évolution logique des enjeux de Damian envers sa fille.

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