DU SANG ET DES LARMES

Après leur premier film AMER, les Français Hélène Cattet et Bruno Forzani remettent le couvert avec L’ÉTRANGE COULEUR DES LARMES DE TON CORPS, nouvel hommage hypnotique et ultra-stylisé au giallo. Cette deuxième tentative exacerbe jusqu’à l’overdose le style de l’œuvre précédente, construite selon le même canevas expérimental. Se réconcilieront-ils avec leurs détracteurs à l’occasion de ce nouvel essai ? Rien n’est moins sûr…

Petite différence notable : là où AMER proposait un trip esthétisant sans réelle trame narrative (au profit d’une réflexion thématique), L’ÉTRANGE COULEUR DES LARMES DE TON CORPS tente l’intégration d’une trame scénaristique plutôt mince et allusive. Dan, la quarantaine, rentre d’un voyage d’affaires, mais sa femme semble avoir mystérieusement disparue. Il enquête auprès des habitants de l’immeuble et se trouve rapidement nez-à-nez avec une étrange voisine, ainsi qu’un policier persuadé de sa culpabilité. Toutefois, résumer le long-métrage par cette accroche peut paraître fallacieux, tant l’intrigue est rapidement éclatée par des plongées dans l’imaginaire cauchemardesque des personnages et scandée par les expérimentations formelles des cinéastes. Chaque séquence narrative est suivie d’une envolée maniériste radicale à partir d’éléments caractéristiques du giallo : couteaux qui transpercent la peau de façon saccadée et répétitive, longues séquences en stop motion pour exacerber la violence physique, passages en noir et blanc en rupture avec la chaleur et la saturation des couleurs, et enfin bande originale sous influence, notamment marquée par la reprise de compositions d’Ennio Morricone datant des années 70. Même la demeure du film ressemble à bien des égards au conservatoire de SUSPIRIA ou aux espaces-labyrinthe baroques typiques du cinéma de Dario Argento. Clairement, L’ÉTRANGE COULEUR DES LARMES DE TON CORPS est un hommage au genre. Mais il pose néanmoins deux questions problématiques, intimement liées à l’héritage du giallo, ou du moins ce qu’en font justement ses héritiers proclamés.

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Le giallo, fondamentalement, travaille la question du voyeurisme du spectateur et passe par le jeu sur ses désirs pulsionnels, inconscients, que la caméra met à jour. Filmer des mains gantés qui étranglent des femmes ou érotiser chaque meurtre jusqu’à l’extrême, n’a de sens que si le public est impliqué de manière émotionnelle et visuelle dans la scène, pour nouer l’impact viscéral à celui de la réflexion. Or, l’approche arty et assez froide des deux metteurs en scène pose une distance conceptuelle, à l’opposé des standards du giallo. Sous couvert de l’hommage, ils réalisent une œuvre qui prend le genre à rebours. Ce n’est plus tant une relecture qu’un fantasme formel autour du giallo, comme si les éléments caractéristiques pouvaient être sortis tels quels de la structure qui les sous-tend. En clair, le désir féminin, la domination, le meurtre érotisé font sens non pas en tant que pures images, mais parce qu’ils prennent place dans une perspective codée et archétypale. Questionner le regard du spectateur dans L’OISEAU AU PLUMAGE DE CRISTAL passait par une enquête, qui elle-même se concluait par la cécité du personnage principal qui n’a pas su voir ce qui devait être vu dans une scène de crime. La place et la vision du spectateur entraient en résonance dialectique avec celle du personnage, le dispositif du film en adéquation avec le contenu et les thèmes. Il ne suffit donc pas d’extraire in abstracto des archétypes du giallo pour prétendre s’inscrire dans la même veine. On comprend bien que les réalisateurs n’ont que faire de raconter une histoire, mais si cette suite d’images est d’une grande beauté plastique, le giallo s’en retrouve quand même vidé de sa substance et de son intérêt principal, notamment dans son rapport au spectateur, rarement intégré dans cette non-fiction.

De surcroît, cette excroissance abstraite du giallo questionne le souvenir laissé par le genre dans le cadre d’un exercice clairement revendiqué comme une relecture. On a comme l’impression que les metteurs en scène ne traitent pas tant le giallo tel qu’il a existé mais telle que leur mémoire l’a interprété, de façon distanciée et hyper intellectualisée. Ils se réapproprient, de façon parcellaire et fantasmée, un genre qui a connu une apogée brève et contextuelle, parti d’Italie avec Mario Bava, porté par Dario Argento, puis exploité à foison avec des fortunes diverses. L’ÉTRANGE COULEUR DES LARMES DE TON CORPS est ainsi le délire autiste de deux réalisateurs qui semblent entretenir un rapport psychanalytique plus que cinéphilique avec leur genre de prédilection. Au final, si le soin apporté à la mise en scène suscite l’admiration, il serait bon désormais qu’Hélène Cattet et Bruno Forzani pensent à impliquer leur public (en réinjectant de la fiction ?) surtout s’ils décident de rester dans un style similaire, afin de réaliser un giallo digne de ce nom. Comprendre un giallo dont les racines se retrouvent avant tout dans la noblesse du cinéma d’exploitation. Un trip, c’était bien, un deuxième, ça commence à devenir limite, un troisième risquerait bien d’être indigeste.

TITRE ORIGINAL L’étrange couleur des larmes de ton corps
RÉALISATION Hélène Cattet et Bruno Forzani
SCÉNARIO Hélène Cattet et Bruno Forzani
DIRECTEUR DE LA PHOTOGRAPHIE Manuel Dacosse
PRODUCTION François Cognard & Eve Commenge
AVEC Klaus Tange, Ursula Bedena, Joe Koener, Birgit Yew…
DURÉE 102 mn
DISTRIBUTEUR Shellac Distribution
DATE DE SORTIE 12 mars 2014

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