DRUNKEN MASTERS

Avec LE DERNIER PUB AVANT LA FIN DU MONDE, Edgar Wright boucle la trilogie « Cornetto » avec un autre genre, pas forcément aussi populaire que ceux du film d’action ou du film de zombies, mais peut-être encore plus universel. Résultat, ce troisième opus est probablement le plus singulier, mais c’est aussi le plus libéré, le plus fou et peut-être même le plus touchant de la saga.

Plus encore que SHAUN OF THE DEAD et HOT FUZZ, LE DERNIER PUB AVANT LA FIN DU MONDE apparaît comme une véritable œuvre personnelle de la part de Simon Pegg et Edgar Wright (et un peu Nick Frost, quand même). Car au-delà des événements autobiographiques (évidents ou pas), au-delà des prémices de l’intrigue (une bande de potes se réunit 20 ans plus tard, pour faire la tournée des pubs et revivre la plus belle nuit de leur adolescence) et au-delà du fait qu’il s’agisse une fois de plus d’un projet conçu « en famille » (de la production au casting), le déroulement même du film et la façon dont les diverses influences de ses auteurs se mélangent le rendent profondément unique. LE DERNIER PUB AVANT LA FIN DU MONDE débute ainsi comme une sorte de film de potes doux-amer, à la façon de MES MEILLEURS COPAINS (pour une fois qu’on peut citer un Jean-Marie Poiré !) ou LES COPAINS D’ABORD, pour ensuite dériver lentement mais sûrement vers la science-fiction paranoïaque grandement inspirée des classiques des années 50 (avec LE JOUR OÙ LA TERRE S’ARRÊTA et L’INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES en tête), avec ici et là des emprunts à la fois aux œuvres sociales des années 70, mais également au cinéma de Jackie Chan et aux post-apos des années 80, au premier rang desquels MAD MAX 2. Présenté de la sorte, le grand écart entre tous les genres peut sembler totalement improbable et, pourtant, il est totalement porté et justifié par la façon dont Edgar Wright et Simon Pegg s’approprient chacune de leurs influences, dans une association d’idées que seuls de véritables geeks peuvent accoucher, afin de nourrir leur intrigue et surtout le parcours de leurs personnages de la façon la plus intime qui soit. Un exemple parmi tant d’autres ? Puisque le film raconte comment une bande de soiffards a décidé de prendre d’assaut tous les pubs de leur ville natale, se pintant la tronche un peu plus à chaque fois, il est donc cohérent – dans un univers cinématographique qui le permet – de les montrer en train de pratiquer le « Drunken Kung-Fu » à la façon de Jackie Chan dans DRUNKEN MASTER 2, une fois qu’ils sont menacés par des clones de leurs congénères.

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De la sorte, LE DERNIER PUB AVANT LA FIN DU MONDE est autant nourri par les obsessions cinéphiles d’Edgar Wright et Simon Pegg que par leur propre passé, d’autant que les deux semblent se confondre totalement, comme c’est souvent le cas dans le parcours des véritables cinéphiles passionnés. Et cette identité singulière est l’un des véritables atouts du film, étant donné que le duo s’empare d’un genre bien particulier (en schématisant, on dira que c’est un film de « Body Snatchers »), dont la thématique vise généralement à dénoncer la pensée unique, cette fois dans le cadre très actuel de l’uniformisation (cela va des gags sur les pubs qui se ressemblent tous à l’emploi de deux jumelles maléfiques), en citant explicitement la philosophie sécurisante d’une entreprise comme Starbucks par exemple. Il n’est donc pas étonnant qu’Edgar Wright et Simon Pegg appliquent leur méthode d’écriture habituelle pour verrouiller tous les aspects de leur intrigue, en revenant régulièrement – avec une certaine logique artisanale – sur les moindres petits détails du film, pour le raconter de la manière la plus efficace possible. Aussi, chaque événement de l’intrigue est connecté au nom des pubs dans laquelle se déroule l’action, et chaque personnage porte le nom de sa propre fonction au sein de l’intrigue, avec une logique mythologique qui aura une résonance importante lors de l’épilogue du film, qui fait également office d’épilogue de la trilogie « Cornetto ». Ce souci du détail a le mérite de désorienter discrètement le spectateur (le personnage qui s’appelle « King » n’a rien d’un roi en apparence) pour mieux le cueillir, au moment où les véritables enjeux seront révélés, décuplant ainsi l’impact émotionnel du film.

Certains prétendront que LE DERNIER PUB AVANT LA FIN DU MONDE est peut-être moins drôle que SHAUN OF THE DEAD et HOT FUZZ, et c’est discutable, même si le film distille une ambiance douce-amère jusque dans un final aux atours pourtant ludiques. De loin, il pourrait même passer pour une œuvre absurde, dont on pourrait facilement retourner les qualités pour les transformer en défauts, puisque oui, c’est vrai, c’est un film qui ne pouvait vraiment sortir que de l’esprit d’un geek torturé tant il passe d’un genre à l’autre sans jamais craindre de perdre le spectateur. C’est pourquoi sa cohérence, l’émotion qu’il suscite et les véritables plaisirs cinématographiques qu’il distille avec une régularité constante n’en sont que plus précieux. Même si cela semble compromis par une distribution hésitante, espérons que le public français saura enfin reconnaître le talent du trio Edgar Wright / Simon Pegg / Nick Frost et le célébrer comme il se doit. C’est peut-être la fin, mais il n’est jamais trop tard !

Un poster unique du film, signé Alex Pardee

TITRE ORIGINAL The World’s End
RÉALISATION Edgar Wright
SCÉNARIO Edgar Wright & Simon Pegg
CHEF OPÉRATEUR Bill Pope
MUSIQUE Steven Price
PRODUCTION Tim Bevan, Nira Park & Eric Fellner
AVEC Simon Pegg, Nick Frost, Rosamund Pike, Paddy Considine, Martin Freeman…
DURÉE 1h49
DATE DE SORTIE 28 août 2013

6 Commentaires

  1. pedro le chat

    22h20 ce soir …

  2. Fest

    Belle critique qui conforte ce à quoi je m’attendais, parce quand il s’agit de se servir de ses influences geeks pour nourrir son récit et ses personnages, le roi c’est définitivement Wright… Sympa l’affiche en bas de l’article sinon !

  3. Zhibou

    Voilà qui me donne encore plus envie de voir le film.

  4. Laurent

    Distribution hésitante… ou inexistante ?
    La plus proche séance est à plus de 100km de chez moi, alors qu’on a 2 multiplexes dans ma ville.
    Comme vous y faîtes allusion dans la critique : Vive la pensée unique !!

  5. Benj

    Aucune séance en vo sur Lyon, hallucinant !

  6. Ce film est absolument génial, et prouve une nouvelle fois que Wright est un des réalisateurs les plus talentueux de ces dernières années.

    Excellente critique, très juste.

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