DON QUICHOTTE EST NU

Nous étions restés sur le sympathique IMAGINARIUM DU DOCTEUR PARNASSUS mais il faut bien l’avouer : ZERO THEOREM, le nouveau Terry Gilliam, confirme la tendance déclinante d’une œuvre qui avait su pourtant illuminer nos années 80-90 par de superbes fulgurances poético-anarchistes. Critique en mode déprime.

L’identité profonde du cinéma de Terry Gilliam réside sans doute dans l’affirmation du rêve comme seule échappatoire à la violence techno-administrative du monde moderne. Mais en même temps, il y a toujours eu chez le réalisateur de BRAZIL une conscience très aigüe de la capacité que possède toute société humaine à contrôler le chaos, voire même à en récupérer les excroissances les plus anti-sociales pour mieux les tuer dans l’œuf. Le cinéaste est ainsi peu à peu apparu comme une sorte de Sisyphe de l’imaginaire, un rêveur qui continue de se battre vaille que vaille contre la réalité tout en sachant pertinemment que son combat est perdu d’avance. Gilliam, quelque part, c’est un Don Quichotte désespéré mais plein de panache, qui sait que les géants sont des moulins à vent mais qui n’en continue pas moins de les pourfendre. Le problème, avec ce genre de démarche, c’est qu’à la longue, on peut y perdre son énergie et son inspiration. On avait déjà senti poindre un essoufflement dans la filmographie récente du cinéaste, principalement depuis le tournage avorté de son HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE à l’orée des années 2000. Une décennie qui va s’avérer cruelle pour Gilliam, comme le prouvent LES FRÈRES GRIMM – où il a échoué à dompter le chaos de la production comme il avait su le faire sur BRAZIL ou LES AVENTURES DU BARON DE MÜNCHAUSEN – et TIDELAND, petit film autiste qui marque un certain repliement du cinéma de Gilliam sur lui-même. ZERO THEOREM, pour notre plus grand malheur, confirme et consacre indéniablement ce tournant dans la carrière du cinéaste.

Image de prévisualisation YouTube

« Quand j’ai réalisé BRAZIL en 1984, j’ai cherché à dépeindre le monde dans lequel, me semblait-il, nous vivions. ZERO THEOREM offre un aperçu du monde dans lequel, à mon sens, nous vivons à l’heure actuelle ». En donnant cette note d’intention, Terry Gilliam tend clairement le bâton pour se faire battre. Car son dernier film dépeint sans doute davantage le monde dans lequel vit actuellement le metteur en scène. Le héros, Qohen Leth, est un génie de l’informatique reclus dans une église abandonnée et dont le travail consiste à découvrir le but de l’existence (!) pour le compte de Management, super-business man qui dirige la société d’une main de fer. Attendant désespérément un mystérieux coup de fil devant répondre à ses questions existentielles, Qohen est troublé dans son labeur par la visite de plusieurs personnages, dont Bainsley, une jeune femme adepte de la sexualité virtuelle dont il va peu à peu tomber amoureux. Voilà le pitch relativement simple de ZERO THEOREM, pitch auquel l’intrigue n’amènera pas grand chose de plus, le film s’enfonçant peu à peu dans un marécage narratif où surnagent difficilement dialogues abscons et enjeux de plus en plus volatiles. Certes, il reste ici et là quelques idées « gilliamiennes » éparses (comme cette publicité électronique qui poursuit le passant ou le costume caméléonien de Management) mais, dans l’ensemble, celui qui connaît l’œuvre du réalisateur déplorera le fait de ne jamais être déstabilisé et d’avancer tout du long en terrain connu sans toutefois parvenir à cerner le début d’une histoire intéressante. Enfermé dans deux ou trois décors qui se contentent d’exploiter l’esthétique capharnaümesque qui lui sert de marque de fabrique, Gilliam fait du Gilliam mais sans inspiration, sans souffle et surtout sans réelle émotion. Les caractéristiques de notre époque, comme les réseaux sociaux (un personnage parle de « lèche-fesse-book ») ou la récupération des mouvements d’indignation par le système consumériste (le slogan « Occupy Mall Street »), sont rapidement évoquées et les thématiques chères au cinéaste sont explicitement soulignées à travers les dialogues, mais aucun personnage digne de ce nom ne semble vouloir émerger de ce fourbis peu convaincant – et ce malgré l’implication d’un Christoph Waltz habité.

À ce train-là, on peut comprendre que ZERO THEOREM génère peu à peu un ennui poli chez son spectateur. Celui qui a passionnément aimé le cinéma de Terry Gilliam, lui, se retrouve confronté, non pas à une énorme entreprise de reniement à la Tim Burton, mais à une évidence plutôt douloureuse : Gilliam a vieilli. Certes, le metteur en scène est resté fidèle à lui-même, à son univers et à ses obsessions, mais tout cela semble désormais diminué, figé dans une vision du monde moderne quelque peu facile et poussiéreuse. Dans ce contexte, le final du film résonne comme un véritable aveu : dans une scène de plage qui évoque inévitablement l’image mentale fondatrice qui avait inspiré son BRAZIL au cinéaste (un homme assis sur une plage de sable noir, face à un horizon pollué, écoute la célèbre chanson brésilienne du titre), son héros se retrouve seul et isolé, au centre d’une imagerie bien casse-gueule (il joue au ballon avec le soleil…), tandis que la chanson « Creep » de Radiohead retentit en fond sonore – chanson dont on rappelle la traduction du refrain : « Mais je suis un minable, un raté / Qu’est-ce que je fais ici ? / Je n’appartiens pas à ce monde ». Bref la séquence ô combien symbolique d’un créateur d’images qui singe maladroitement sa splendeur passée sans croire profondément en la validité de son art. Gilliam nous aura tant fait rêver, nous aura si bien permis de croire en ses merveilleuses chimères qu’il est très dur de l’admettre mais le Quichotte n’est plus qu’un chevalier de pacotille fatigué et perché sur une bourrique rachitique. Et les géants qu’il était censé affronter se sont évanouis dans le vent. Triste à pleurer. Vraiment.

TITRE ORIGINAL THE ZERO THEOREM
RÉALISATION Terry Gilliam
SCÉNARIO Pat Rushin
CHEF OPÉRATEUR Nicola Pecorini
MUSIQUE George Fenton
PRODUCTION Nicolas Chartier et Dean Zanuck
AVEC Christoph Waltz, David Thewlis, Mélanie Thierry, Matt Damon, Tilda Swinton, Lucas Hedges…
DURÉE 99 mn
DISTRIBUTEUR Le Pacte
DATE DE SORTIE 25 juin 2014

4 Commentaires

  1. Poivre

    Aïe ! Le sursaut Parnassus n’aurait été qu’une illusion de plus de la part de Gilliam ? Finalement après plusieurs films plus qu’en demi-teinte, je n’attends plus avec la même fébrilité qu’au début des années 2000 son Don Quichotte, qu’il a pourtant bon espoir de monter l’année prochaine. Ce film aura vraiment été le grand rendez-vous manqué de sa carrière, qui aurait certainement pris une trajectoire bien différente si le projet avait pu se concrétiser à l’époque…

  2. jackmarcheur

    En même temps, ce n’est pas parce que Guilliam rate UN film qu’il est bon à jeter ! Chacun a droit à l’erreur quand même ! Voyons ce qu’il va tourner la prochaine fois !

    En plus vu les difficultés qu’il a à trouver les financements de ses films, c’est déjà miraculeux qu’il puisse tourner ET sortir des films !

    Je regarderai quand meme ce Zero Theorem, mais il me faut voir Tideland et Parnassus avant !

  3. Moonchild

    Film raté, peu-être, mauvais film, c’est sûr. Personnellement, je n’attends plus grand chose de Gilliam, même après un Parnassus qui tenait la route, rappelons-nous le catastrophique Frères Grimm et le médiocre Tideland.
    Mais revenons à ce Zero Theorem, film embarrassant où Gilliam s’auto-cite, s’auto-caricature (on frise l’autisme), où les personnages sont d’une rare indigence, où les thématiques abordées raisonnent dans le vide spatial (la solitude, notre rapport au virtuel, tout cela demeure très pauvrement illustré).
    Enfin, il nous restera toujours le Baron de Münchausen et The Fisherking, et c’est loin d’être rien …

  4. Pourquoi tout le monde ici a un problème avec l’autisme ?? ^^’
    Je sais bien que c’est le sens commun, mais il faut lutter contre cette mauvaise interprétation de ce qu’est réellement l’autisme (sûrement pas un repli sur soi). D’ailleurs, le Monty Python qui a été vraiment diagnostiqué autiste, c’est Michael Palin. ^^
    http://www.asperger-syndrome.me.uk/people.htm

    Bon sinon c’est malheureusement une critique assez juste du film, qui en effet est plus frustrant et déprimant quant à Terry Gilliam, malgré encore quelques fulgurances qui lui permettent de garder la tête hors de l’eau…

Laissez un commentaire