DINO CRISIS

Conçu comme une suite directe du premier JURASSIC PARK, JURASSIC WORLD joue principalement la carte de la nostalgie béate pour mieux détourner au final le discours sur la « Théorie du Chaos » mis en place par Steven Spielberg dans le film original.

En hibernation forcée depuis les résultats décevants du troisième opus au box-office (cela reste une bonne affaire, qui rapporte toutefois moitié moins que le film original), la franchise JURASSIC PARK s’est longuement heurtée à un souci de continuité. Le fait que le romancier Michael Crichton ait refusé d’écrire une suite au MONDE PERDU y est probablement pour quelque chose, et c’est sans compter sur le manque d’intérêt de Steven Spielberg lui-même, qui délègue la réalisation du piètre JURASSIC PARK III à Joe Johnston. Pendant quelques années, les producteurs tentent cependant de développer un quatrième opus, sans jamais trouver une histoire qui vaille le coup d’être racontée. Il n’est pas dit qu’ils l’aient finalement trouvée avec celle mise en place pour JURASSIC WORLD, mais peu importe étant donné que le changement de génération permet de revivifier l’intérêt général pour la franchise et de faire avaler la pilule. On l’aura compris, il n’est plus tellement question de continuité ici, étant donné que JURASSIC WORLD joue la carte de « l’hommage » au premier JURASSIC PARK pour reprendre les termes du réalisateur Colin Trevorrow (qui ?), ce qui est une autre manière de dire que ce nouveau film carbure principalement à la nostalgie, ce mal étrange qui va bien finir un jour par annihiler toute forme de créativité à Hollywood quand il s’agira d’être nostalgique des productions elles-mêmes conçues par nostalgie !

La bande-annonce de JURASSIC WORLD

Étant donné qu’il faut bien faire le lien entre les différents plans piqués qui rendent « hommage » au film de Steven Spielberg (et ils sont nombreux !), JURASSIC WORLD – comme son titre l’indique – tente de bouffer à tous les râteliers, en jouant à la fois la carte de l’émerveillement par procuration, celle de l’hyperbole musclée (à ce stade, c’est carrément du « dino porn » et vous en aurez pour votre argent) et enfin celle – bien culottée vu le statut de méga-blockbuster du film – de la critique du système capitaliste qui l’a engendré : cette fois, le parc d’attraction est ouvert au public, et il convient de créer une nouvelle attraction avec régularité, afin de faire venir le public en masse. Après tout, « les dinosaures n’impressionnent plus personne » comme le dit l’un des personnages dans le film, et cet aveu d’échec est au centre d’un projet qui crache dans la soupe et se ressert pourtant deux fois plus que les autres ! En effet, s’il est certain que le parc dans le film émule le fonctionnement de ceux des studios Universal (jusque dans le caméo de Jimmy Fallon, qui anime le tour du studio en vidéo), la véritable raison d’être de JURASSIC WORLD reprend ses droits quand il s’agit d’épuiser rapidement les différents concepts mis en place sans jamais les mener à terme. Car malgré son discours ambivalent, JURASSIC WORLD n’est pas vraiment le retour aux sources qu’il prétend être, mais bel et bien un produit de son époque – où le cumul et le paraître sont plus importants que n’importe quelle autre notion artistique.

Ainsi, si JURASSIC WORLD reprend la « théorie du chaos » évoquée par le docteur Malcolm (Jeff Goldblum) dans le premier JURASSIC PARK à son compte, c’est pour mieux détourner la thématique sans avoir l’air d’y toucher. Car si cette suite prône effectivement la nature imprévisible de notre écosystème à travers la volonté de créer une nouvelle espèce qui se retourne contre ses propres créateurs (ici, l’Indominus Rex, sorte de T-Rex boosté par l’ADN de différents dinosaures), ce n’est finalement que pour mieux valoriser les actions de ses propres protagonistes dans un effort d’identification avec le public visé. Cela concerne notamment les efforts héroïques de ce personnage de baroudeur « mâle alpha » (c’est dit et répété dans le film) interprété par un Chris Pratt en rupture de ses habituelles couillonnades lunaires, mais aussi la caractérisation de la cellule familiale qui se recompose autour de son aura de père symbolique « qui murmurait à l’oreille des Raptors ». La volonté de transformer progressivement ce personnage – au premier abord secondaire – en meneur soucieux d’affirmer sa place au sein de la chaîne alimentaire consolide la problématique de cette suite au sein de la franchise initiale. En effet, si les précédents films ont su résister à l’idée de transformer les scientifiques en véritables combattants, c’était précisément pour maintenir l’équilibre entre le sujet initial et les thématiques philosophiques qu’il engendre, sans jamais renier le genre dans lequel s’inscrit la franchise, à savoir le survival à peine déguisé en film d’aventures familial. Ce changement d’optique transforme au contraire JURASSIC WORLD en véritable film d’action mené sans temps mort certes, mais qui abandonne de fait la fable morale au profit du spectacle pur. L’image la plus frappante de ce contresens reste évidemment cette charge motorisée, dans laquelle le personnage de Chris Pratt mène les Raptors au combat, comme s’il s’agissait de n’importe quels animaux domesticables et non des prédateurs les plus redoutables – et de fait indomptables que la Terre ait jamais porté. Ce besoin de démontrer que le chaos peut donc être contrôlé (jusque dans la façon de faire intervenir un invité « surprise » dans le climax) n’est pas l’unique paradoxe d’un projet comme JURASSIC WORLD, qui n’hésite pas à convoquer des sous-intrigues à la ALIENS (des troufions veulent utiliser les dinosaures comme des armes) et LES DENTS DE LA MER (les touristes deviennent les proies des dinosaures) pour les abandonner en cours de route, ou encore à jeter en pâture des seconds rôles qui ne méritaient peut-être pas traitement aussi cruel (certes c’est la règle du jeu mais le destin de l’assistante est vraiment peu enviable d’autant que l’acharnement qu’elle subit semble dicté par la volonté d’enchaîner les money shots). Mais la plus grande contradiction de JURASSIC WORLD est peut-être encore celle de ne pas assumer son simple statut de ride cinématographique destiné à être transposé dans les parcs d’attraction Universal, et ce malgré le véritable aveu d’impuissance face au classique de Steven Spielberg, et surtout aux désidératas du studio. À un tel stade de compromission artistique, le premier JURASSIC PARK – autre méga-blockbuster de son temps – passerait presque pour un petit film d’auteur fragile. Mais une chose est sûre, c’était un bien meilleur film !

TITRE ORIGINAL Jurassic World
RÉALISATION Colin Trevorrow
SCÉNARIO Rick Jaffa, Amanda Silver, Colin Trevorrow & Derek Connolly
CHEF OPÉRATEUR John Schwartzman
MUSIQUE Michael Giacchino
PRODUCTION Frank Marshall, Patrick Crowley, Thomas Tull & Steven Spielberg
AVEC Chris Pratt, Bryce Dallas Howard, Judy Greer, Nick Robinson, Lauren Lapkus, Vincent D’Onofrio, BD Wong…
DURÉE 124 mn
DISTRIBUTEUR Universal Pictures International France
DATE DE SORTIE 10 juin 2015

8 Commentaires

  1. Bon , je me contenterais du score , Giacchino nous fais du bon  » sous Williams  » , en tous cas voila un style de critique qui fait plaisir à lire

  2. Pas d’accord sur les deux premières suites de JURASSIC PARK, je viens de les revoir et le 3 de Joe Johnston est excellent, bien meilleur que le deuxième pourtant signé Spielberg, long, lent et chiant comme la pluie (mention spéciale à la pauvre Julianne Moore qui se demande ce qu’elle fait là…), quant au premier si vous voulez le revoir n’hésitez pas à vous faire la version 3D, particulièrement soignée (par l’équipe qui a fait notamment TITANIC et PACIFIC RIM), un boulot incroyable qui magnifie le film et le rend incroyablement actuel, indispensable !…

    • Le roman  » le monde perdu  » est bien plus intérréssant que le film , qui lui reprend le premier en mode faster & louder …mais long et chiant , je ne crois pas .

  3. Jipikoff

    Ma foi je me suis bien marré au cinoche et j’ai pas boudé mon plaisir (même si dix minutes avant la fin j’étais un peu saoulé), mais j’avoue que cet article est brillant.
    De la putain de critique de cinéma.
    Un bien bel article…

  4. La plus belle bête du film c’est quand même Bryce Dallas Howard, rouquine qui commence en tailleur strict et fini en tee-shirt serré façon Sarah Connor, rien que pour elle (c’est la fille de Ron Howard en plus…) !

  5. Rassuré de voir que je ne suis pas le seul a avoir été choqué par la médiocrité constante du film. Entre l’image ultra viriliste du « mâle alpha » qui domine la femme qui finalement se laissera aller à l’instinct maternel.

    Ou encore ce besoin de dire au spectateur « non mais en fait je fais un film neuf », mais qui use et abuse des vieilleries et du fan service… C’est du pur foutage de gueule de nous pondre un produit aussi bêtifiant.

  6. Moonchild

    2 heures d’ennui et d’agacement profonds devant ce produit formaté qui remplit une fois de plus (cf Avengers) le cahier des charges racoleur de base (humour à 2 balles, romance, un peu de culture geek à la mode, petite histoire de famille).
    Quant au soit disant cœur du film, les dinosaures, rien de vraiment neuf, ni d’iconique, le film capitalise paresseusement sur les scènes fortes et les climax des opus précédents, et plus particulièrement du premier, avec en prime un final (combat) assez naze.

  7. dreef

    La théorie du chaos c’est Crichton qui l’a mis en place et Spielberg l’a torchée en deux lignes de dialogues, tout comme il a grandement infantilisé le bouquin.

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