DÉTRAQUÉ

Plus de 5 ans après BUG, le grand William Friedkin est de retour dans les salles aujourd’hui même avec KILLER JOE, un nouveau thriller noir de noir qui devrait contenter les fans de Hurricane Billy (et de Matthew McConaughey au passage).

BUG, le précédent film de William Friedkin, nous avait laissé un goût amer dans la bouche. Loué par beaucoup pour sa noirceur et sa prétendue symbolique politique, ce drame psychologique en huis clos, adapté avec ostentation d’une pièce de théâtre de Tracy Letts, consistait finalement en une régression pour le cinéaste, qui semblait retourner à la prétention quelque peu démonstrative de ses tout premiers films. En adaptant à nouveau le dramaturge Tracy Letts, Friedkin persiste et signe mais aborde ici un domaine dans lequel il n’est jamais aussi à l’aise : celui du cinéma de genre pur et dur, en l’occurrence le néo-noir à la sauce white trash. KILLER JOE raconte la descente aux enfers d’une famille de ploucs ravagée par sa propre immoralité : le jeune Chris convainc son père de tuer sa mère (de laquelle ce dernier est séparé) pour toucher son assurance vie. Pour ce faire, il engage Killer Joe Cooper, un flic ripou qui arrondit ses fins de mois en jouant les tueur à gages mais, devant le dénuement financier de ses employeurs, ce dernier réclame la virginité de Dottie, la petite sœur de Chris, en guise d’avance. D’entrée de jeu, Friedkin ne prend pas de gants et nous donne à voir dans toute leur crudité des personnages frustes dont la situation va aller en empirant à mesure que l’intrigue avance, dans la grande tradition du film noir. Beaucoup moins théâtrale que dans BUG, la mise en scène de Friedkin fait ce qu’elle sait faire de mieux : en soignant ses cadres, en composant ses plans (très belle photo de Caleb Deschanel, déjà au service du cinéaste sur TRAQUÉ) et en soulignant le tout par une bande-son particulièrement soignée (dans laquelle les aboiements d’un chien ou le mécanisme d’ouverture d’un zippo peuvent soudain prendre plus d’importance qu’un dialogue), il jongle avec les codes du genre et arrive à nous faire ressentir la présence presque palpable de ce Texas fait de trailer parks miteux et de voies ferrées désaffectées.

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KILLER JOE se regarde avec plaisir car c’est un vrai morceau de cinéma dénué de tout monolithisme. Friedkin nous montre, une fois de plus, le Mal et il le fait en alternant la tension, la sensualité, l’horreur mais aussi l’humour. Ces ruptures de ton sont facilitées également par l’écriture des personnages, qui représentent tous des types évocateurs, et par l’interprétation impressionnante des acteurs. Ainsi, on appréciera les compositions de Gina Gershon en beauté fanée, vulgaire et manipulatrice, de Thomas Haden Church en crétin congénital qui se range toujours à l’avis du plus fort, ou de Juno Temple en femme-enfant inconsciente. Mais surtout, on n’oubliera pas de sitôt la performance intense et habitée de Matthew McConaughey, un acteur qui semblait jusqu’ici avoir oublié qu’il avait du talent et qui, cette fois-ci, crève l’écran en ange maléfique dont rien ne semble pouvoir stopper la progression. Malheureusement, toutes ces qualités n’empêchent pas la sortie de route finale avec cette grande scène choc (celle dite du pilon de poulet) qui se revendique un peu trop comme telle alors qu’elle est finalement assez ridicule. Après ça, on sort de la salle un peu frustré et on se rappelle alors que, aussi bon soit-il, le film que l’on vient de voir relève finalement du déjà vu, jusque dans cette conclusion en suspens qui rappelle furieusement celle de FRENCH CONNECTION. En fin de compte, de la part d’un cinéaste dont les plus grands films fonctionnaient clairement sur l’effet de sidération qu’ils provoquaient chez le spectateur, c’est un peu décevant. Incontestablement, William Friedkin n’est pas un cinéaste fini. Mais il a peut-être un peu trop tendance à se reposer sur sa gloire passée et à se singer lui-même. Vu ce qu’il a été, logiquement, cela donne quand même parfois de beaux restes. Mais pour autant, il est fort peu probable que le grand Billy nous refile un jour le grand frisson.

RÉALISATION William Friedkin
SCÉNARIO Tracy Letts d’après sa pièce de théâtre
MUSIQUE Tyler Bates
PRODUCTION Nicolas Chartier et Scott Einbinder
AVEC Matthew McConaughey, Emile Hirsch, Juno Temple, Thomas Haden Church, Gina Gershon, Scott A. Martin…
DURÉE 102 mn
DISTRIBUTEUR Pyramide
DATE DE SORTIE 5 septembre 2012.

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