DE FORCE

Arnold Schwarzenegger est définitivement de retour, mais cela ne l’empêche pas de prendre une nouvelle veste carabinée au box-office avec SABOTAGE de David Ayer. Faut dire, il n’a qu’à faire des bons films aussi, ou tout du moins des films qui lui ressemblent !

Si le bide de LAST ACTION HERO nous a appris quelque chose, c’est bel et bien que le public-type d’Arnold Schwarzenegger (comprendre celui qui lui assure ses entrées d’office) n’aime pas forcément le voir en position de difficulté ou de faiblesse. La stature « bigger than life » du comédien – à l’écran comme dans sa vie publique – et sa façon d’incarner la réussite infaillible, inébranlable, y sont probablement pour quelque chose. Plus de vingt ans après, SABOTAGE se pose comme une autre tentative, plus sérieuse toutefois, de casser l’image d’Arnold, et ce dès sa première séquence : télécommande en main, « Breacher », son personnage, assiste à l’assassinat en vidéo différée de sa femme et de son fils, qui sont torturés puis tués par les membres d’un cartel. Impuissant, il s’effondre en larmes, la tête entre les mains. De manière assez présomptueuse, le réalisateur David Ayer espère donc avoir changé la perception du public en une seule petite séquence, lui qui a déclaré dans la presse qu’il souhaitait ici « faire table rase du passé » et recommencer à zéro, sans prendre en compte le célèbre passif de sa vedette. Les temps ont changé, alors pourquoi ne pas retenter l’expérience ? Certes, mais malgré cette volonté de casser son image, Arnold reste toujours le même, lui : charismatique oui, mais très limité dans son jeu. Et cette fois, il semble lui-même peu conscient de l’image qui lui colle à la peau depuis des années, malgré le fait qu’il soit toujours parvenu à la contrôler. Le problème de cette première scène furtive, c’est qu’elle ne teinte jamais l’orientation de SABOTAGE. D’ailleurs, la séquence suivante le montrera en pleine possession de ses moyens, en train de mener une charge fracassante contre des trafiquants de drogues qui ne s’attendent pas à sa visite. Et certains personnages ont beau évoquer le drame personnel de « Breacher », celui-ci ne laisse jamais transparaître une quelconque émotion, y compris dans les passages où c’est censé être le cas. Et pour cause, puisque cette maigre scène d’ouverture ne semble pas vraiment être à sa place. On dirait même qu’elle a été rajoutée à cet endroit au moment du montage, afin de rendre une intrigue nébuleuse un peu plus limpide.

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Comme son titre de travail l’indique (le film s’appelait TEN au moment du tournage), SABOTAGE adopte la structure du roman d’Agatha Christie DIX PETITS NÈGRES, pour la transposer dans un contexte moderne, celui de la lutte contre les narcotrafiquants. L’idée en vaut bien une autre mais comme à l’accoutumée, David Ayer s’avère être son propre ennemi étant donné qu’il préfère mener le projet dans une impasse et désamorcer lui-même son approche initiale, faute d’aller au bout des choses. C’était déjà le cas de certains passages tendus de TRAINING DAY (le scénario qui l’a fait connaître), sabotés par l’emploi d’un « Deus ex machina » particulièrement malvenu (on pense notamment à ce passage où le personnage d’Ethan Hawke manque d’être exécuté). Dans le cas présent, SABOTAGE porte bien son titre, étant donné que tout le projet est régulièrement sabordé par des éléments contradictoires, qui ne se connectent pas entre eux. Parce qu’ils ont frappés le cartel là ou ça fait mal et qu’ils ont décidé de garder le butin pour eux, les membres de l’équipe de « Breacher » subissent des pressions de toutes parts. Ils sont d’abord scrutés par leurs supérieurs qui attendent un faux pas de leur part. Mais la pression monte d’un cran quand ils se rendent compte que quelqu’un commence à les éliminer méthodiquement, un par un. Seraient-ils la cible du cartel, qui a décidé de mettre un contrat sur leur tête en guise de représailles pour la somme qui leur a été subtilisée ?

En mettant ses protagonistes dans un engrenage à la fois politique, bureaucratique et criminel, David Ayer affiche la volonté de construire un suspense ancré dans un univers réaliste, un peu comme s’il cherchait à faire une sorte de USUAL SUSPECTS à la façon de James Ellroy (dont il avait déjà travesti le travail dans le piètre AU BOUT DE LA NUIT). De fait, l’intrigue enquille les faux-semblants et se base sur le mensonge, pour mener le spectateur par le bout du nez, comme tout whodunit qui se respecte. Mais dans ce genre de projet, ledit spectateur doit au moins pouvoir s’identifier à la personne à laquelle on ment, pour entreprendre de suivre avec elle les évolutions de l’intrigue et comprendre où se situe la part de vérité dans le mensonge. Or, la caractérisation des protagonistes de SABOTAGE est telle que l’identification est quasi-impossible vu qu’ils sont tous plus stupides les uns que les autres (ils se font des tatouages en forme de bites dans le dos, par exemple), ce qui est on ne peut plus évident dans l’écriture des personnages féminins comme celui interprété par Mireille Enos, qui a toutes les caractéristiques… d’un couillard fini, comme ses partenaires ! Même si l’enquêtrice interprétée par Olivia Williams est déjà plus solide, elle est également victime d’une écriture qui change constamment d’optique pour tromper le spectateur, en se fichant bien de raccorder les différentes fausses pistes (qu’elle suit en parallèle) pour créer une intrigue cohérente. Ce qui pourrait clairement passer pour de la paresse scénaristique cache en fait une approche totalement inadéquate du sujet. Que SABOTAGE soit un film « mature » avec des accès de violence bienvenus, soit. Rien de plus normal, vu le contexte. Mais le positionnement de David Ayer est de réagir aux multitudes de films PG-13 qui pullulent à Hollywood et donc de mettre le paquet sur le gore outrancier dans un pur esprit revanchard, histoire de démontrer qu’il ne fait pas un film pour les mauviettes. On pense notamment à la scène d’action finale, qui cumule les morts graphiques pour s’offrir quelques éclaboussures craspecs à peu de frais. Forcément, une telle frénésie dans le Grand-Guignol a tendance à faire sortir le spectateur du réalisme recherché. Et elle ne masque pas forcément le fait que le réalisateur n’a pas le bagage nécessaire pour raconter une histoire basée sur le mensonge, notamment en passant par le biais d’un personnage principal aussi nuancé que le jeu d’Arnold.

Au moment de la sortie du film aux États-Unis, David Ayer a prévenu que son véritable montage approchait les trois heures, soit une heure de plus que celui diffusé en salles, en précisant d’ailleurs que le véritable manipulateur n’était pas forcément le même dans sa propre version. Pas étonnant que le suspense ne soit pas rodé, sans même chercher les subtilités qui seraient restées sur le banc de montage. En l’état, SABOTAGE échoue donc sur toutes ses tentatives, et il ne suffit pas de montrer Arnold vider son chargeur dans le dos d’un renégat pour changer quoi que ce soit à son image de marque, très ancrée dans l’inconscient collectif. Encore un qui n’a rien compris à ce qui a fait le succès du célèbre comédien Arnold Albertschweitzer !

TITRE ORIGINAL Sabotage
RÉALISATION David Ayer
SCÉNARIO Skip Woods & David Ayer
CHEF OPÉRATEUR Bruce McCleery
MUSIQUE David Sardy
PRODUCTION Joe Roth, Skip Woods, Ethan Smith, Albert S. Ruddy, Palak Patel, David Ayer, Bill Block & Paul Hanson
AVEC Arnold Schwarzenegger, Sam Worthington, Joe Manganiello, Mireille Enos, Josh Holloway, Terrence Howard, Olivia Williams
DURÉE 109 mn
DISTRIBUTEUR Metropolitan Filmexport
DATE DE SORTIE 07 mai 2014

1 Commentaire

  1. totoro

    « Après tout, ne suis-je pas le célèbre comique Arnold Albertschweitzer? » Ah, ah, ah, merci pour cette conclusion, tirée pour ma part de ce qui doit être mon film préféré (vu pas loin d’un quinzaine de fois)!

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