DANS LA TÊTE DU TUEUR

Disponible depuis début juillet dans les bacs, l’édition DVD/Blu-Ray de SCHIZOPRENIA va peut-être permettre de faire un peu mieux connaître ce chef-d’œuvre traumatisant jusqu’ici réservé à un public d’initiés.

Plusieurs fois annoncé en vidéo depuis quelques années, notamment chez StudioCanal il y a deux ou trois ans, le mythique SCHIZOPHRENIA de Gerald Kargl a enfin débarqué cet été chez l’éditeur Carlotta dans une édition DVD et Blu-Ray chargée de célébrer avec faste le culte quasi-souterrain dont fait l’objet ce film dément depuis bientôt trente ans. En effet, ceux qui ont découvert le film dans les années 80 se souviennent encore de la VHS de Carrere Video qui circulait de main en main et de la réputation sulfureuse de son contenu (personnellement, je me rappelle encore d’un copain me disant, dans la cour de récré, « Non mais laisse tomber MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE, c’est de la gnognotte comparé à SCHIZOPHRENIA »). Redécouvert au début des années 2000, le film a peu à peu refait surface, faisant l’objet de quelques éditions DVD étrangères et de projections dans divers festivals. Cette nouvelle jeunesse a permis au film d’être peu à peu réestimé à sa juste valeur : celle d’un authentique chef-d’œuvre en avance sur son temps et non pas celle d’un simple film-choc destiné à agrémenter les soirées des bisseux en mal de sensations fortes.

Et c’est donc un vrai plaisir de revoir SCHIZOPHRENIA aujourd’hui, dans une splendide copie tirée d’un nouveau master numérique approuvé par le réalisateur (qui a toutefois le mérite de respecter le grain original de l’image), et de constater que, même trente ans après, le film de Gerald Kargl n’a rien perdu de sa puissance d’évocation. Le projet est toujours là, intact : ou comment mettre en images la sensibilité maladive d’un détraqué par le biais d’une mise en scène débarrassée des lois de la pesanteur. Car c’est bien de ça qu’il s’agit : le scénario de SCHIZOPHRENIA n’a strictement aucun autre intérêt que d’offrir une trame simple et basique à un exercice de style destiné avant tout à noyer le ressenti du spectateur dans celui d’un malade mental, notamment par l’apport d’une voix-off omniprésente et hypnotique. À part la scène de massacre de la jeune fille au début du dernier tiers, le film verse assez peu dans les débordements d’hémoglobine. C’est véritablement la mise en scène qui rend l’expérience quasi-insoutenable. Alternant des plans en body-cam rotative (tournant autour du personnage), qui transmettent une impression d’ivresse et d’irréalité retranscrivant parfaitement l’état d’esprit maladif du tueur, et des envolées aériennes physiquement improbables dont le point de vue omniscient extrait brutalement le spectateur de la psyché du tueur pour mieux lui faire contempler le spectacle de son agitation misérable et de ses actes atroces, la mise en scène jongle ainsi avec le spectateur, instillant en lui une sorte de flux et de reflux qui l’amène rapidement au bord de la nausée.

Image de prévisualisation YouTube

L’éditeur Carlotta a donc eu la bonne idée de proposer deux heures de suppléments entièrement axés autour de la spécificité cinématographique de SCHIZOPHRENIA et de ses expérimentations. Excellente idée, par exemple, d’être allé chercher le cinéaste Gaspar Noé pour parler de la relation très spéciale qu’il entretient avec le film de Kargl, tant certains aspects de ce dernier ont clairement influencé le réalisateur (la caméra flottante d’IRRÉVERSIBLE et ENTER THE VOID, la voix off de SEUL CONTRE TOUS). Noé y souligne l’inventivité visuelle du film et évoque sa préférence assez pertinente pour la version française, les sous-titres de la version originale fonctionnant pour lui comme une barrière qui l’empêche de se fondre complètement dans l’image. On a droit ensuite à une interview du réalisateur Gerald Kargl par Jörg Buttgereit, le roi du splatter movie teuton (NEKROMANTIK 1 et 2). Le cinéma du premier n’a pas grand chose à voir avec les « téléfilms » régressifs chiants et mal foutus du second, mais ce n’est pas bien grave : on est content d’entendre Kargl, quinquagénaire propre sur lui qui s’excuserait presque d’avoir commis SCHIZOPHRENIA, raconter les déboires innombrables, notamment budgétaires, qui ont balisé le tournage de son film.

On passera rapidement sur le module qui voit l’acteur Erwin Leder (dont SCHIZOPHRENIA reste le seul premier rôle marquant à ce jour, le comédien ayant joué les seconds couteaux dans LE BATEAU, LA LISTE DE SCHINDLER ou UNDERWORLD) discuter avec un psychiatre de sujets comme la répression de la criminalité ou la violence dans la société, pour en venir rapidement à l’entretien le plus captivant, celui qui a pour sujet le vrai génie qui se cache derrière le film : le chef opérateur Zbigniew Rybczynski, également co-scénariste et monteur du film. Réalisateur polonais passionné de technologie, professeur de cinéma et détenteur d’un Oscar du meilleur court-métrage, Rybczynski est l’un des pionniers de la HDTV et a réalisé de nombreux clips qui lui permettaient d’expérimenter comme un petit fou, comme par exemple cette illustration du « Imagine » de John Lennon sur lequel vous avez pu tomber à la fin des années 80 en regardant M6 (attention, à 1,40 minute, sur le lit, on aperçoit le Teckel de Rybczynski, qui jouait déjà un rôle important dans SCHIZOPHRENIA).

C’est donc un réel plaisir de voir le bonhomme nous expliquer, à l’occasion schéma dessiné à l’appui, les expérimentations techniques qu’il avait créées pour SCHIZOPHRENIA, comme cette fameuse body-cam rotative coulissant sur une structure octogonale fixée autour de la taille du comédien ou encore ces caméras équipées de miroirs à travers lesquels le film entier a été tourné. Grâce à lui, on comprend comment les images hallucinées du film ont pu naître, résultant d’un mélange d’ingéniosité, de sens de la débrouille et de culot. Le sourire narquois, Rybczynski déclare même qu’il aurait aimé que le film soit plus violent car, même si le spectateur qu’il est n’aime pas la violence au cinéma, il trouve que cela se prêtait très bien au sujet du film. Enfin, cette édition nous propose également le prologue facultatif du film, un supplément de 7 minutes commandé par le distributeur qui jugeait le film trop court pour l’exploitation et que l’on peut regarder à part ou avec le film. Bref, vous l’aurez compris, voilà une édition copieuse et soignée, qui devrait normalement permettre à beaucoup de gens de découvrir enfin cet ovni filmique qu’est SCHIZOPHRENIA. Deux regrets toutefois : le film est proposé au format 1.77 alors qu’il a été tourné en 1.33 (d’où une déperdition en haut et en bas de l’image) et la séquence du massacre de la jeune fille est obscurcie comme dans les éditions DVD sorties ces dernières années en Allemagne et en Espagne. Une modification souhaitée par Kargl (mais sans doute pas par Rybczynski), afin d’atténuer la violence et l’ambiance éprouvante de la scène. Bref, même si le sérieux et la qualité de cette édition DVD/Blu-Ray sont à saluer, les collectionneurs compulsifs pourront quand même conserver précieusement leur VHS Carrere Video en 1.33 et avec la scène de meurtre non-retouchée.

TITRE ORIGINAL Angst
RÉALISATION Gerald Kargl.
SCÉNARIO Gerald Kargl & Zbigniew Rybczynski.
PRODUCTION Josef Reitinger-Laska & Gerald Kargl.
AVEC Erwin Leder, Silvia Rabenreither, Edith Rosset…
DURÉE 75 mn (83 mn avec le prologue)
ÉDITEUR Carlotta Films
DATE DE SORTIE 4 juillet 2012.
BONUS
– Prologue.
– Gerald Kargl raconte la genèse de Schizophrenia dans un entretien dirigé par le réalisateur Jörg Buttgereit.
– Zbigniew Rybczynski évoque son travail avec Gerald Kargl et décrit les différentes inventions visuelles qu’il a expérimentées sur Schizophrenia.
– Erwin Leder et le Dr. Harald David (expert en psychiatrie médico-légale) discutent des manifestations de la violence dans la société contemporaine, de son expression dans les arts et en particulier dans Schizophrenia.
– « Influences » : témoignage de Gaspar Noé sur Schizophrenia, film matrice de son œuvre.
– Bandes-annonces.

3 Commentaires

  1. Fest

    Découvert par pur hasard en VOD sur la Freebox il y a de ça 7 ou 8 ans (et genre la location bradée à 99 centimes)… Autant dire que je me suis pris une méga-claque-surprise dans la face… Et que je me suis rué sur le Blu-ray dès sa sortie.

    (oh et puis j’ai rarement vu aussi dur que la scène de la mort de la fille…)

  2. Inspecteur Tequila

    Super intéressant tout ça , je ne conaissais pas du tout ce film et il m’intrigue beaucoup . Allez, go to Amazon !

  3. jp koff

    Jamais entendu parlé avant la réédition, et effectivement quel chef d’oeuvre !
    A noter la BO démentielle de Klaus Schulze.

    C’est marrant que tu mentionnes le teckel parce que c’est l’image que je garde du film : le chien qui court après sa baballe pendant que le tueur massacre la fille – ce plan est totalement dingue !

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