COMPLOT DE FAMILLE

Encore trop peu distribué en France, le cinéma argentin fait pourtant preuve d’une belle vitalité au vu de la qualité des quelques œuvres qui nous parviennent depuis quelques années. Après LES NOUVEAUX SAUVAGES l’an dernier, EL CLAN de Pablo Trapero vient ainsi témoigner de la vitalité d’un cinéma qui sait au mieux utiliser le genre pour ausculter sa société.

Déjà remarqué pour CARANCHO et ELEFANTE BLANCO (sortis en France en 2011 et 2013), le réalisateur et scénariste Pablo Trapero se penche avec son nouveau film sur l’affaire Puccio, un fait divers méconnu chez nous mais ayant défrayé la chronique en Argentine. Situé dans l’Argentine de l’après dictature des généraux, EL CLAN raconte l’histoire de la famille Puccio, qui a tout d’une famille ordinaire. Menés par le patriarche Arquimedes, les Puccio forment une cellule familiale unie dont la vie s’organise autour de leur petite rôtisserie et de la carrière du fils Alejandro au sein de l’équipe nationale de rugby. Cette apparente normalité cache un noir secret puisque Arquimedes organise – avec la complicité des siens – des enlèvements de citoyens riches qu’il rançonne avant de les exécuter.

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Qu’il s’agisse de l’avocat chasseur d’ambulances dans CARANCHO ou des prêtres tiers-mondistes travaillant dans un bidonville dans ELEFANTE BLANCO, Pablo Trapero s’intéresse avant tout à des personnages en marge de la société Argentine, ce qui lui permet de mettre en lumière les dysfonctionnements de cette dernière. La famille Puccio n’échappe pas à la règle mais la perspective sociale se double ici d’un regard critique sur l’histoire. Plus que le fait divers en lui-même, c’est sa portée métaphorique qui intéresse le réalisateur, qui voit dans l’affaire le symbole du difficile processus de reconstruction démocratique de son pays au sortir de la pire dictature de son histoire. Les exactions criminelles de la famille Puccio sont ainsi présentées comme de pures excroissances de la dictature : ancien officier du renseignement durant la dictature militaire, Arquimedes (interprété par un Guillermo Francella glaçant, en rupture totale avec les rôles comiques qui l’ont fait connaître) est protégé par des personnes haut placées et restées en poste. C’est ce qui lui permet d’appliquer les méthodes autrefois utilisées à des fins politiques à son retour dans la vie civile, dans le but d’enrichir le patrimoine familial. Loin de toute vision idéaliste, le réalisateur illustre ainsi la douloureuse transition entre les deux régimes en soulignant les traces insidieuses laissées dans la société par les années de dictature, et ce jusque dans la sphère socio-culturelle : ainsi, le statut de vedette du rugby d’Alejandro Puccio protège la famille aussi surement que les appuis du père en leur conférant un statut social qui les place au-delà de tout soupçon.

En d’autres mains, une telle métaphore aurait pu donner lieu à un pensum historique lourdingue mais Pablo Trapero a l’intelligence d’inscrire son discours dans le cadre d’un pur film de genre emprunt de plusieurs tonalités. EL CLAN se présente ainsi tour à tour sous la forme d’une chronique familiale, d’un thriller ou encore d’une comédie noire. Un tel choix aurait pu saborder l’aspect dramatique inhérent au sujet mais c’est tout le contraire qui se produit : bien dosé, ce changement de ton renforce le récit en lui conférant une gamme d’émotions plus étendue et en soulignant l’absurdité tragique du fait divers. Le cinéaste est en outre suffisamment malin pour bien se garder de porter le moindre jugement sur les personnages, ce qui se traduit par une approche formelle qui vise à placer le spectateur au sein de la famille Puccio – que ce soit dans les scènes d’enlèvements comme dans les moments d’intimité familiale – faisant de lui un témoin privilégié libre de se faire sa propre idée sur ce qu’il peut penser de leurs actes. Dans ce but, le cinéaste opère comme dans ses films précédents un travail sur la figure stylistique du plan-séquence, utilisé ici à de multiples reprises afin d’installer le spectateur dans un sentiment de confort avant qu’un élément perturbateur ne vienne faire basculer la situation. Si le procédé peut paraitre répétitif, il est indubitablement efficace et s’inscrit surtout dans une logique qui trouve son aboutissement lors d’une ultime séquence dont l’impact tient précisément à la proximité que le réalisateur est parvenu à créer avec ses personnages par ce biais. EL CLAN n’est certes pas exempt de quelques scories (la peinture de la relation entre Arquimedes et Alejandro se fait ainsi au détriment du développement d’autres personnages secondaires au sein de la famille) mais cela n’entament en rien la force d’un film qui parvient à traiter d’un sujet grave de façon surprenante sans jamais lui faire perdre de sa force. Ce faisant, Pablo Trapero parvient à ainsi inscrire la petite histoire dans la grande, en témoignant d’une période troublée de l’Argentine. Il confirme ainsi sa versatilité et sa capacité à investir n’importe quel sujet, et apporte ainsi une pierre supplémentaire à l’édifice d’une des filmographies les plus intéressantes du cinéma argentin.

TITRE ORIGINAL El Clan
RÉALISATION Pablo Trapero
SCÉNARIO Pablo Trapero, Julian Loyola, Esteban Student
CHEF OPÉRATEUR Julián Apezteguia
MUSIQUE Sebastián Escofet
PRODUCTION Agustín Almodovar, Pedro Almodovar, Esther Garcia, Pablo Trapero
AVEC Guillermo Francella, Peter Lanzani, Lili Popovich, Gastón Cocchiarale, Gisele Motta, Franco Masini, Stefania Koessl, Antonia Bengoechea…
DURÉE 109 min
DISTRIBUTEUR Diaphana Distribution
DATE DE SORTIE 10 Février 2016

1 Commentaire

  1. Colonel Ives

    Il est clair que Pablo Trapero prend le genre à bras le corps depuis 2, 3 films (polar, thriller), avec son style caractéristique âpre, tendu et violent ; hélas, concernant El Clan, je suis resté un peu sur ma faim, une mécanique assez prévisible et répétitive (les rapts successifs) qui devient vite lassante et minore le propos …
    A retenir la performance du père de famille, glaçant et terrifiant par moments.

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