CHANGE DE DISQUE

Les voies du seigneur Cinéma sont décidément bien impénétrables. Il y a 10 ans, personne n’aurait parié un kopeck sur la possibilité de voir débarquer un jour une suite à TRON. Pour autant qu’il ait pu résonner avec les geeks de l’époque, le film original de Steven Lisberger n’avait en effet pas particulièrement enflammé le box-office à sa sortie en 82. Mais autre temps, autre moeurs, et la frange du public autrefois minoritaire ayant contribué au fil du temps à faire du film une oeuvre culte est désormais le coeur de cible privilégié des studios. TRON – L’HÉRITAGE se voit donc non seulement octroyé un droit à l’existence, mais existe en plus sous la forme d’un gros blockbuster friqué, envisagé par Disney comme premier rejeton d’une nouvelle franchise lucrative et nouveau porte-étendard post-AVATAR des dernières avancées technologiques de pointe. Autant dire que la mission n’était pas aisée pour le jeune Joseph Kosinski, réalisateur de pub renommé et fan autoproclamé de l’original, qui se devait en prime de satisfaire les attentes des amateurs de l’original, qui rongeait leur frein depuis près de 20 ans. Un ensemble de facteurs qui pèseraient lourd sur les épaules de n’importe quel réalisateur, mais dont l’effet se voit multiplié quand il s’agit d’un novice. Dans son entreprise de mise à jour du programme, Kosinski réussit-il tel un Mark Zuckerberg du cinématographe, ou se vautre-t-il comme une start-up lors de l’éclatement de la bulle internet (eh oui, nous aussi à GP on sait faire dans la métaphore 2.0) ?

Pour une fois, on ne pourra pas taxer la campagne de promo du film, essentiellement axée sur son visuel et la présence tant vantée de nos Daft Punk nationaux à la musique, de publicité mensongère. Les seuls plaisirs que l’on pourra éventuellement retirer de TRON – L’HÉRITAGE résident en effet dans son design globalement réussi alliant la flamboyance du néon à l’épure de formes géométriques simples pour un résultat toujours au minimum flatteur pour la rétine (à défaut d’être immersif), et dans sa BO electro épique réussie, au point même qu’elle parvient par instants à elle seule à insuffler au film le souffle qui lui fait totalement défaut par le biais de la mise en scène. C’est dans ces rares instants que l’on sent poindre la volonté des initiateurs du projet de créer une expérience purement immersive et sensitive, une ambition dont l’échec globale peut être autant imputé à l’inexpérience du réalisateur qu’à un échec total de la charpente narrative et conceptuelle du projet. Et au jeu des comparaisons, puisqu’il faut nécessairement en passer par là, cette suite tardive sort largement perdante de la confrontation avec son modèle.

Pour qui le découvre aujourd’hui tardivement (comme votre serviteur), le TRON de 82 apparait irrémédiablement daté, et pas seulement par la faute de l’inévitable coup de vieux pris par les effets spéciaux (Steven Lisberger n’est pas un grand réalisateur et le film souffre particulièrement de son rythme inégal), et on peut légitimement penser que son aura culte tient beaucoup à un effet de nostalgie. Néanmoins, il est impossible de retirer au film l’originalité de son concept pour l’époque, le défi technologique fascinant qu’il représentait et surtout un côté visionnaire, Lisberger et sa co-scénariste étant indubitablement des passionnés d’informatique ayant réussi à anticiper les nombreux bouleversements technologiques à venir et à bâtir un univers crédible dans sa matérialisation de concepts pas forcément immédiatement évidents pour le grand public de l’époque, encore relativement peu initié à l’informatique. Un point sur lequel TRON – L’HÉRITAGE se vautre dans les grandes largeurs tant Kosinski et sa team de quatre (!) scénaristes semblent n’avoir jamais réfléchi à l’univers de leur film et son fonctionnement. Là où le premier TRON s’avérait toujours cohérent dans son utilisation des notions informatiques, ces derniers s’en servent sans visiblement jamais réfléchir à cette cohérence et reprennent les mêmes notions en les utilisant en dépit du bon sens. Ainsi, on pourra difficilement ne pas se poser de questions en voyant un univers peuplé de programmes informatiques ne semblant jamais servir des fonctions précises mais que l’on pourra croiser en train de s’éclater au night-club ou de cuver leur vinasse habillés en clodo dans une ruelle. Difficile devant un tel manque de réflexion sur l’univers représenté de ne pas penser à MATRIX qui, voilà déjà 12 ans de ça, proposait une vision autrement plus logique et réfléchie sur la représentation d’un univers virtuel à l’écran. Et on pourrait multiplier les exemples à l’envie, TRON – L’HÉRITAGE commettant le pire pêché possible pour un film de SF, à savoir la sous-exploitation totale de tous ses concepts, le moindre embryon de début de reflexion étant immédiatement tué dans l’oeuf par un script visiblement plus préoccupé de régurgiter des mécaniques narratives usitées faisant difficilement illusion au sein d’un contexte narratif pauvre et dénué d’enjeux (le film se résumant rapidement à tenter d’envoyer les héros d’un point A à un point B avec l’inévitable macguffin capable de détruire le monde) et qui ne sait visiblement jamais quoi faire de ses personnages (le traitement reservé à Tron lui-même aura à ce titre de quoi faire hurler les fans autant que ceux qui attachent de l’importance à la construction d’un arc narratif).

Rajoutons à cela un rythme défaillant multipliant les scènes d’expositions plates jusqu’à l’écoeurement (la première demi-heure du film située dans le monde réel est à ce titre un vrai calvaire, surtout si l’on songe que l’original nous plongeait immédiatement et sans explications préalables dans son univers) et on commencera à avoir une idée de la tannée que nous inflige le film. Pis encore, TRON – L’HÉRITAGE se présente comme un énième avatar de cette tendance récente qui veut que les films soient vus moins comme des récits complets que comme des pierres potentielles posées vers l’érection de franchises, quand bien même le succès nécessaire est loin d’être garanti, tendance qui atteint ici un certain point de non retour dans l’insupportable. Une scène voit ainsi l’introduction insistante d’un personnage censé être le fils du méchant joué par David Warner dans TRON (et incarné par Cillian Murphy, quand même pas le premier inconnu venu), personnage qui disparait par la suite totalement du récit. La sensation d’être pris pour un con est tenace, autant que l’envie d’aller gueuler aux oreilles des responsables qu’ils feraient mieux de se soucier de bien raconter leur histoire actuelle avant penser à nous appâter pour la suite.

Quant à parler d’un nouveau mètre étalon technologique, c’est là encore faire porter au pauvre TRON – L’HÉRITAGE des habits bien trop gros pour lui. On n’ira certes pas retirer à Kosinski son ambition, et les concepts d’action développés dans l’original étaient suffisamment excitants et visuellement inédits pour l’époque pour laisser espérer de belles choses d’une mise à jour avec les moyens d’aujourd’hui. Hélas, là aussi le manque d’expérience du jeune réalisateur le rattrape. Outre que le film s’avère au final assez pauvre à ce niveau, Kosinski se montre là encore peu doué pour l’exercice. Les affrontements au disque font encore illusion, mais la fameuse course de lightcycles est une belle déception, la faute à une mise en scène qui peine à retranscrire le dynamisme des affrontements et surtout n’exploite jamais les potentialités offertes par la 3D (si Kosinksi joue sur les variations de hauteurs des protagonistes, contrairement à l’original, perspectives et lignes de fuites sont peu mises en valeur alors même que le design des lightcycles et leurs trainées lumineuses létales s’y prêtaient parfaitement). Pour le reste, entre une baston à mains nues rappelant les heures les plus molles de la Cannon, et un dogfight final qui cite pour la millionième fois LA GUERRE DES ÉTOILES, l’amateur d’action aura de quoi soupirer. Enfin, difficile de ne pas évoquer « l’effet star » du film, à savoir le rajeunissement virtuel de Jeff Bridges qui se paie tout bonnement le luxe de ne jamais fonctionner à l’écran, le personnage de Clu brisant de manière irrévocable l’immersion dès qu’il apparait et ouvre la bouche. Pour un effet vendu comme une étape dans l’histoire des FX, autant dire que ça la fout mal (le vrai Jeff Bridges transposant par ailleurs paresseusement son personnage du Dude, on conseillera plutôt aux amateurs de l’acteur la vision de TRUE GRIT, ça n’a rien à voir avec la choucroute mais je tenais à le dire). Film d’action avare en action, film de SF qui ne provoque jamais le vertige métaphysique propre au genre, et suite qui apparait constamment en porte à faux avec son modèle, TRON – L’HÉRITAGE est un échec sur toute la ligne et ne pourra prétendre pour seule distinction qu’au titre de premier gros pétard mouillé de 2011. Cela se vérifie encore une fois : même animés des meilleures intentions, les légataires ont souvent tôt fait de dilapider un héritage.

1 Commentaire

  1. David Bergeyron

    « même animés des meilleures intentions, les légataires ont souvent tôt fait de dilapider un héritage. »
    Si ça c’est pas de la conclusion 2.0 moi ^^
    Excellente critique Matt. Je suis un peu plus nuancé par contre. C’est vrai quoi, il est pas mal visuellement le dernier clip de Daft Punk ^^

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