C’EST DANS LA BOITE !

Nous étions passés à côté des BOXTROLLS lors de la sortie du film en salles en octobre dernier. Bien mal nous en a pris, puisque le dernier né du studio Laika constituait l’un des rares îlots de qualité dans une année cinématographique 2014 bien terne. Sa récente sortie en vidéo dans une édition très complète nous donne donc l’occasion de nous rattraper et de vous vanter les nombreuses qualités du film de Graham Annable et Anthony Stacchi.

Dans la petite ville de Cheesebridge, les résidents n’aspirent qu’à la tranquillité et la dégustation des plus savoureux fromages. Mais les profondeurs de la bourgade abritent d’étranges créatures : les Boxtrolls. Pris pour des monstres sanguinaires par les habitants, les Boxtrolls sont en réalité des petits êtres doux et ingénieux, qui arpentent les rues à la nuit tombée à la recherche de matériel pour leurs inventions. Malgré leur nature pacifique, les Boxtrolls sont traqués par l’infâme Archibald Trappenard, dératiseur de son état, qui voit dans leur capture son ticket d’entrée pour la haute société de la ville. Eggs, un jeune garçon humain élevé parmi les Boxtrolls, va devoir lutter contre Trappenard et ses sbires, et se confronter au monde de la surface afin de sauver sa famille d’adoption et découvrir le secret de ses origines.

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Sur cette base narrative, on pouvait légitimement s’attendre à une fable classique sur la différence, jouant notamment sur l’opposition entre deux mondes et dans laquelle les vrais monstres ne sont pas ceux que l’on croit. Ces éléments se retrouvent bel et bien dans le film, mais les artisans de Laika ne sont pas du genre à faire les choses aussi simplement. Après tout, ils avaient bien réussi à glisser un hommage sincère aux films d’horreur rétro et un discours étonnamment progressiste sur la sexualité adolescente au sein d’un film pour enfants tel que L’ÉTRANGE POUVOIR DE NORMAN. S’il convoque bien la forme de la fable, LES BOXTROLLS cherche donc à creuser son récit au-delà de cette forme classique. À cette fin, les auteurs utilisent une large palette de tonalités. Le conte se voit ainsi saupoudré d’une bonne dose de satire, par l’entremise d’un personnage obsédé par son ascension sociale comme Trappenard, évoquant ainsi les meilleures œuvres de Roald Dahl.  L’humour absurde qui parsème le film fleure bon les Monty Python, au point de s’offrir la participation d’Eric Idle dans une séquence musicale basée sur le travestissement. Les acolytes du bad guy renvoient autant aux écrits de feu Terry Pratchett et Neil Gaiman qu’au Tom Stoppard de ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN SONT MORTS dans leurs questionnements méta-dramatiques. Plus surprenant encore, une paire de scènes clés verse carrément dans une forme de body horror que n’aurait pas renié le David Cronenberg des débuts. Loin d’amener de l’hétérogénéité, ses multiples tons se marient harmonieusement au sein d’un récit particulièrement enlevé et lui permettent de constamment surprendre le spectateur en prenant des détours inattendus. S’appuyant en outre sur une galerie de personnages particulièrement bien croqués et savoureusement interprétés (mention particulière à Ben Kingsley, dont la prestation savoureuse contribue à faire de Trappenard l’un des méchants de cinéma les plus mémorables de mémoire récente), LES BOXTROLLS parvient sans peine à transcender le statut de simple conte pour mioches, offrant une richesse thématique et une multitude de niveaux de lectures qui le rendent appréciable quelle que soit la tranche d’âge.

Ceci suffirait déjà à rendre le film remarquable mais il convient également de souligner à quel point celui-ci est également envisagé comme une lettre d’amour à la stop-motion elle-même. Avec Aardman, Laika est le dernier studio à porter en étendard l’utilisation de cette technique en axant toute sa production dessus (les autres projets en stop-motion ayant vu le jour dernièrement étant essentiellement des one-shot). Et l’équipe qui le compose est clairement faite de passionnés, preuve en est que le président du studio, Travis Knight, continue de travailler comme animateur sur les films qu’il produit. On ne s’étonnera donc pas de constater que le film semble avoir été conçu dans le but d’illustrer au mieux toutes les possibilités de ce média. Alliant un univers foisonnant (dans lequel chaque cadre regorge de détails) à une mise en scène complexe travaillant le jeu de rapport entre les différents plans, le film multiplie les scènes s’appuyant sur un immense défi technique. Le studio sera ainsi allé jusqu’à construire la plus grosse marionnette de son histoire pour le climax et l’on a beau savoir que le processus de production est bien aidé par l’emploi de techniques modernes (notamment l’impression 3D), nombre de scènes parviennent encore à créer l’émerveillement sur la simple base du « mais comment ont-ils fait ? ». À ce titre, l’acquisition du Blu-Ray édité par Universal se justifie pleinement puisque le travail éditorial est intelligemment axé sur la fabrication du film et ses nombreux challenges relevés, et permet de prendre conscience de l’ingéniosité dont ont souvent dû faire preuve les concepteurs. On en profitera également pour redécouvrir le film dans sa version 3D (un format qui sied parfaitement à la stop-motion tant il ajoute une dimension concrète, presque tactile, au procédé) dont nous avions été privés en salles pour cause de distribution hasardeuse, comme c’est souvent le cas pour les films d’animation récents. LES BOXTROLLS constituent donc une vitrine rêvée pour la stop-motion tant il transpire l’amour pour le format, comme en atteste une courte scène post-générique, aussi drôle que touchante. Ce n’est pas là la moindre de ses qualités et cette constatation ne fait que rendre le projet encore plus attachant.

Dans le domaine de l’animation, l’année 2014 aura compté quelques gros morceaux avec la sortie notamment de deux productions Ghibli. Que LES BOXTROLLS parvienne à se hisser sur le podium du genre n’est donc pas un mince exploit et témoigne de la maîtrise du studio Laika dans son art. On ne pourra donc que regretter qu’en dépit d’un joli succès d’estime et d’une nomination à l’Oscar, le film semble être passé relativement inaperçu chez les aficionados du genre. Une injustice que le temps devrait certainement réparer. Pour notre part, c’est désormais avec une impatience non feinte que nous attendons KUBO AND THE TWO STRINGS, le prochain film du studio, dont l’orientation japonisante et l’esthétique basée sur l’origami devraient nous émerveiller une fois de plus.

TITRE ORIGINAL The Boxtrolls
RÉALISATION Graham Annable et Anthony Stacchi
SCÉNARIO Irena Brignull et Adam Pava d’après Here Be Monsters ! d’Alan Snow
DIRECTION ARTISTIQUE Curt Enderle
MUSIQUE Dario Marianelli
PRODUCTION Travis Knight, David Ishioka
AVEC LES VOIX EN VO DE Ben Kingsley, Isaac Hempstead-Wright, Elle Fanning, Jared Harris, Nick Frost, Tracy Morgan, Richard Ayoade, Simon Pegg, Toni Collette, Dee Bradley Baker…
DURÉE 96 min
ÉDITEUR Universal Pictures Vidéo
DATE DE SORTIE 15 Octobre 2014 (au cinéma), 17 Février 2015 (en DVD et Blu-ray)
BONUS
6 scènes d’animation préliminaires avec commentaire audio optionnel des deux réalisateurs
« Plus d’un tour dans leur boîte » : coulisses du tournage
5 documentaires sur le film
Commentaire audio de Graham Annable et Anthony Stacchi

3 Commentaires

  1. Moonchild

    Ah, vraiment merci de rendre hommage à ce magnifique film (tout comme Coraline et Paranorman d’ailleurs) qui transpire l’amour du genre (fantastique « dickensien » voire même steampunk sur le final) ; c’est quand même autre chose que le médiocre La légende de Manolo, sortie aussi en octobre dernier mais bien plus fade et carrément racoleur.
    Il est clair qu’aux côtés des studios Aardman (j’en profite pour saluer le fort sympathique Shaun le mouton), il va falloir compter sur les petits gars de Laika …

  2. Dommage que la meilleure scène du film soit celle post-générique. Oui, Boxtrolls est magnifique, ses personnages tous plus mémorables les uns que les autres, mais le propos est vain. Ou, à défaut d’être vain, c’est quelque chose que nous avons vu tant de fois dans le cinéma d’animation récent – Paranorman, justement, mais aussi How to Train your Dragon – que cela en devient lassant. Pire, une fois le message saisi (environ au bout de deux minutes), cela conditionne tout ce qui va se passer par la suite, et hormis les sketchs entourant chacun des protagonistes – la chanson de Madame Frou Frou, les dégustations de fromage – cela s’avère très prévisible. Trop prévisible. Et lassant, car dans le fond, c’est du déjà-vu. Le fond, voilà le problème : la forme est sublime, mais au service d’un fond beaucoup trop classique.

    • Moonchild

      Pour ma part, je préfèrerais toujours une histoire simple, basique, un peu « vaine » si tu veux, mais qui émoustille et émerveille mes mirettes ; de plus en plus, je préfère qu’on me montre des choses plutôt que l’on m’en dise …

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