BITS GENERATION

Il n’aura échappé à personne qu’au cours de ces vingt dernières années, le jeu vidéo a pris une importance grandissante, aussi bien en tant que forme de divertissement que d’expression artistique. Si celle-ci ne lui a toujours pas permis de s’offrir une légitimité aux yeux d’une certaine frange de l’establishment critique, elle lui aura au moins conféré un poids économique justifiant de la viabilité à être adapté au cinéma, au même titre que la littérature, les comics ou les séries télés. Cependant, les adaptations, toutes plus catastrophiques les unes que les autres, auront pour leur part contribué à le maintenir dans une sorte de statut de parent pauvre de la transposition cinématographique. Rien d’étonnant donc, à ce que les gamers en recherche d’une intégration correcte de la culture ludique dans les autres médias se soient rapidement détournées de ces produits, dont la médiocrité n’a d’égale que l’opportunisme, pour célébrer plutôt des oeuvres non directement adaptées mais démontrant une bien meilleure capacité de compréhension du jeu vidéo, au premier rang desquelles se trouve SCOTT PILGRIM.

Créé en 2004 par le Canadien Bryan Lee O’Malley, le comics SCOTT PILGRIM aura rapidement su se tailler un succès d’une envergure à laquelle ses racines indépendantes ne le prédestinait pasnécessairement. Sans rien retirer au talent de dessinateur ou de scénariste d’O’Malley, il y a fort à parier que la raison principale est à chercher dans le mélange habile qu’opère l’auteur dans sa narration entre une forme de récit classique de roman d’apprentissage (bildungsroman comme on dit dans les salons où l’on cause) et une structure narrative directement calquée sur la progression d’un jeu vidéo, batterie de références à l’appui. Un mélange qui aura su créer l’enthousiasme chez tout un public biberonné aux jeux et qui se sera parfaitement retrouvé dans les affres sentimentaux du héros éponyme qui, pour conquérir la fille de ses rêves, se voit forcé de battre en combat singulier ses sept ex maléfiques, et leur enrobage 8-bits. Rien d’étonnant donc à ce que l’annonce de son adaptation cinématographique ait suscitée un énorme enthousiasme et une grosse attente.

Car si certains films avaient déjà commencé à déblayer le terrain de l’intégration de codes visuels et de mécanismes narratifs du jeu vidéo au cinéma (au premier rang desquels l’immense SPEED RACER des frangins Wachowski, dont on garde encore en mémoire la superbe utilisation du principe du ghost des voitures de courses à des fins narratives), on attendait encore l’oeuvre somme qui ouvrirait enfin la voie d’une hybridation des medias, promise depuis longtemps mais qui tarde à pointer le bout de son nez. Du coup, c’est précisément ce qu’on attendait du film, surtout vu la présence aux commandes d’Edgar Wright. Non seulement parce que le réalisateur anglais avait prouvé à travers SHAUN OF THE DEAD et HOT FUZZ sa capacité à jouer avec les genres, mais surtout car l’incontournable série SPACED, qui partage plus que quelques branches d’ADN commun avec SCOTT PILGRIM, le voyait déjà s’attaquer à un exercice de style similaire via un épisode dans lequel le héros Tim voyait son quotidien parasité par la pratique intensive de RESIDENT EVIL 2. Une attente qui se voit largement comblée.

A l’instar de SPEED RACER, SCOTT PILGRIM se conçoit avant tout comme une pure expérience sensorielle. Si Wright ne pousse pas sa mise en scène jusqu’à une forme d’abstraction comme pouvaient le faire les Wachowski, il creuse néanmoins le même sillon expérimental. Evidemment, le mélange des genres propre à la BD d’origine impliquait déjà une identité visuelle marquée, mais le réal ne se contente pas de ce seul niveau et pousse son hybridation encore plus loin, via l’intégration d’éléments propres au comic-books. Ce qui aurait pu finir en bouillie visuelle entre les mains d’un tâcheron est ici un régal constant pour les mirettes tant Wright ne perd jamais de vue la cohérence d’ensemble de son film. En s’affranchissant de toute nécessité de justification narrative autre que thématique, il parvient à toujours donner sens à l’empilement de ses diverses identités visuelles et à créer un tout narratif cohérent au sein même d’un univers diégétique qui se distingue précisément par son absence de règles.

Evidemment, un parti-pris aussi tranché court le risque de laisser une bonne partie du public sur le bord de la route, mais le jeu en vaut la chandelle pour qui saura accepter les termes du film tant la mise en scène s’avère foisonnante et propre à faire école. Et là où chez certains l’empilement de références n’est qu’une façon de masquer une vacuité d’ensemble à grands coups de coude dans les côtes du spectateur, Wright va lui les travailler comme matière première de sa narration, s’en servant pour dresser le portrait d’une génération devenue tellement perméable à la pop culture dans son ensemble (le film élargit son spectre de références bien au delà du simple spectre du jeu vidéo) que celle-ci en vient à directement influencer le mode de vie et la perception des choses.  Et ce constat étant aussi touchant qu’honnête dans sa volonté de ne jamais brosser son public dans le sens du poil (notamment en ce que son protagoniste n’est jamais idéalisé), SCOTT PILGRIM est peut-être le premier vrai film somme sur la génération geek (terme galvaudé s’il en est mais qui se justifie parfaitement ici). Histoire de pinailler, on pourra toujours noter que les amateurs de la BD pourront légitimement nourrir quelques regrets quant à certains aspects de la transposition. La nécessité de condenser six volumes en un film de moins deux heures résulte en effet en un recentrage nécessaire sur le triangle amoureux principal, en plus d’une inversion de ladynamique narrative central, qui passe pour schématiser d’une comédie romantique saupoudrée de bastons à un film de stonb avec de la comédie romantique autour. Si Wright et son co-scénariste Michael Bacall parviennent à ne jamais perdre de vue la dynamique de personnages (notamment en inscrivant toujours les scènes d’actions dans une logique de développement des personnages, avec quelques belles idées à la clé, comme ce combat qui voit Scott être utilisé comme marionnette par Ramona dans une métaphore de l’état actuel de leur relation amoureuse), les persos secondaires, qui faisaient une bonne partie du sel de la BD, se voient réduits à la portion congrue et souvent plus utilisés comme toiles de fond que comme les moteurs de l’évolution de Scott qu’ils pouvaient être dans la BD. Un défaut qu’on pardonnera facilement, autant du fait de la brillance de l’ensemble que parce que les personnages parviennent toujours à exister, même si seulement pour une séquence ou une réplique inspirées.

SCOTT PILGRIM a donc tout du film pionnier, et comme souvent dans ce genre de cas, s’est vu récompensé de son audace et de son intelligence par un bide cinglant aux States et, conséquence directe, une distribution absolument honteuse dans notre belle patrie de la cinéphilie. Il y a cependant fort à parier que, à l’instar d’autres grands films ayant subi des bides immérités (SPEED RACER, LE GÉANT DE FER et on en passe), le film saura résister à l’épreuve du temps et se créer un culte. Allez hop, on remet une pièce dans la borne, on appuie sur continue et on se remate ça encore et encore, Edgar l’a bien mérité !

3 Commentaires

  1. brotch

    Très bonne review, qui met bien en perspective les caractéristiques du film. Le parallèle avec le film des Wachow est pertinent. Par contre, le coup de justifier l’impopularité d’un film, ou de le singulariser, en soulignant qu’il s’agit d’une une pure expérience sensorielle. … cela me laisse songeur. On dit la même chose d’Enter the Void, et je cherche encore le rapport entre les deux (à part certains effets visuels).

    Le cinéma n’est-il pas, par essence, une expérience sensorielle ? Ce n’est pas parce que certains réalisateurs se servent de l’image en mouvement pour nous infliger leur moraline ou leur mauvais théâtre, que cela doit définir le cinéma.

  2. Beat Kiyoshi

    Tiens, d’ailleurs, on cite souvent (à raison) la fameuse scène « Resident Evil » pour prouver à quel point Wright était le réal idéal pour l’adaptation des bouquins d’O’Malley, mais j’ai pas souvent lu de référence à cette scène qui me semble bien plus emblématique quant au lien entre Spaced et Scott Pilgrim :

    http://www.youtube.com/watch?v=swVgfA-6fG8

    (En 2 minutes, y’avait presque déjà tout)

    Sinon, très bon texte, as usual, et d’autant plus pertinent qu’il reflète en tout point mon avis sur le film. 😉

  3. absinthe

    Très bon article. J’ajouterais qu’il est dommage que le film soit si mal distribué en france, parce qu’au final le film prend toute sa dimension sur grand écran. Je l’avais découvert en blu-ray, et le second visionnage au cinéma a été plus qu’une bonne surprise, non seulement le film ne souffre pas d’une seconde vision, mais il s’apprécie d’autant mieux au cinéma !

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