AUX SOMBRES HÉROS DE LA MER

Décidément, tout ce que touche Bong Joon-Ho se transforme en or, même quand il ne s’agit pas de ses films à proprement parler. Avec SEA FOG – LES CLANDESTINS, le réalisateur de THE HOST et SNOWPIERCER – LE TRANSPERCENEIGE produit le premier film de Sung-Bo Shim, l’un de ses scénaristes. Tour à tour drame social, huis-clos fantasmatique et portrait d’un capitaine Achab contemporain, SEA FOG – LES CLANDESTINS est sans nul doute l’un des films les plus fascinants de ce début d’année. Vu le faible nombre d’écrans qui permettent de le découvrir, courez-y avant qu’il ne soit trop tard.

S’il n’est nullement question de minorer le talent de Sung-Bo Shim, force est de reconnaître l’implication de Bong Joon-Ho, coscénariste et producteur du film, dans l’entière conception du projet. Tout comme dans MEMORIES OF MURDER ou THE HOST, le long-métrage démarre par une accroche sociale, l’entame décrivant avec force détails les relations économiques et familiales difficiles de la galerie de personnages dépeints. Le capitaine Kang est un marin sans avenir, à la tête d’un bateau de pêche en bout de course. Refusant de mettre son navire à la casse pour empocher la prime promise par l’Etat, Kang accepte une mission délicate pour renflouer les caisses. Il lui faut transporter des clandestins sino-coréens désireux de rejoindre la Corée dans l’espoir d’une vie meilleure. À la tête d’un équipage brinquebalant, notamment constitué d’un jeune premier sans expérience, d’un nigaud attiré par le sexe, ou d’un vieux loup de mer sans attache, Kang veut tout faire pour sauver son vaisseau. Cependant, alors qu’une brume dantesque se lève et isole peu à peu le navire du reste du monde, la traversée vire au désastre. Les relations se délitent et le cauchemar peut commencer.

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L’un des éléments caractéristiques de l’œuvre de Bong Joon-Ho est sans conteste le jeu sur les ruptures de ton. Dans MEMORIES OF MURDER, une séquence de torture policière pouvait se résoudre par un repas où flic et prévenu s’asseyaient à la même table. Dans THE HOST, le tragicomique était porté à son incandescence, le film oscillant sans cesse entre le burlesque généré par certains des protagonistes et le drame classique pur et simple. SEA FOG – LES CLANDESTINS fait se redéployer cet art du contrepoint, entremêlant des séquences à dimension sociale, durant lesquelles Sung-Bo Shim souligne la rugosité de la vie quotidienne de ces matelots sans futur, et des saynètes quasi burlesques. Le retour de Kang chez lui illustre parfaitement cette idée, alors qu’il découvre sa femme en pleine action avec l’un des clients du restaurant dont le couple est propriétaire. Au lieu de s’énerver, comme ses premiers gestes semblent tout d’abord le faire croire, Kang reste impassible et finit même par se faire engueuler par sa femme qui, tout en se rhabillant, l’intime de « ramener plus d’argent » et d’assumer son statut de mec. Comme souvent chez Bong Joon-Ho, impossible de deviner les réactions des personnages, dont la complexité émotionnelle déjoue sans cesse la lisibilité apparente des situations : chacun des protagonistes peut glisser vers le rire ou la colère la plus démesurée sans qu’il ne soit réellement possible de le prévoir. La première partie oscille entre ces deux pôles : d’un côté, l’enregistrement d’un quotidien douloureux et, de l’autre, la peinture comique d’une galerie de personnages tour à tour pathétiques et touchants, depuis le jeune Dong-Sik, qui participe à l’expédition pour éviter à sa grand-mère de faire les marchés, jusqu’au vieux sage, Wan-Ho, sorte de grand frère protecteur qui traîne sa misère sur le pont du navire. Ces différentes tonalités trouvent alors leur point d’équilibre dans la figure du capitaine Kang lui-même, qui est à la fois le protagoniste principal, le vecteur émotionnel du spectateur, et le chef de navire vers lequel les regards de l’équipage se tournent. Il faut d’ailleurs souligner l’impeccable prestation de Yun-Seok Kim, déjà impressionnant dans les deux longs-métrages de Na Hong-Jin, THE CHASER puis THE MURDERER, qui donne au personnage de Kang une véritable densité intérieure, laquelle se déploie au cours de la seconde partie.

En effet, si le capitaine est incontestablement le centre névralgique de la première heure, la brume qui se lève et s’empare du bateau vient comme chasser les certitudes préalablement fixées. Plus qu’un chef rationnel et rassurant, Kang se révèle en Achab des temps modernes, dont le seul objectif est de ramener son vaisseau à bon port, quelles que soient les pertes. Plus le brouillard disparaît et plus son inhumanité se déploie, mettant à nu un individu sans scrupule, épris de son seul bateau, capable de commettre les pires atrocités pour parvenir à ses fins. Or, cette transformation révèle également la personnalité de Dong-Sik, le seul à combattre le capitaine lorsque l’équipage sombre soit dans la folie, soit dans le déni. Sans rogner sur le burlesque caractéristique de ce type d’œuvres, Sung-Bo Shim recourt alors au langage de l’horreur pour exprimer la catharsis, à l’image d’une scène de massacre dont la cruauté n’est pas la mort elle-même mais le comportement de l’équipage face à celle-ci. Chacun des personnages, placé devant ses responsabilités, est incapable de prendre une décision de lui-même, cédant, purement et simplement, aux ordres assénés par le chef. Le long-métrage prend alors un tournant fondamental : il quitte les rives du récit social pour s’enfoncer dans les brumes de l’horreur, rappelant même furtivement le voyage du capitaine Willard dans le célèbre APOCALYPSE NOW de Francis Ford Coppola. Cette dimension horrifique prend précisément un tour métaphysique grâce à l’usage du brouillard, lequel enferme l’équipage dans un huis clos étouffant, le bateau traînant, machines arrêtées, dans un espace quasi hermétique. Il y a ainsi plusieurs films dans le film : quittant la caméra à l’épaule et la chronique sociale, Shim Sung-Bo investit l’horreur pure (quitte à citer visuellement LES DENTS DE LA MER dans son final !), voire le survival, lesquels mettent en lumière la violence qui s’empare peu à peu du capitaine, pris dans la nasse de ses propres choix. Sur ce point, SEA FOG – LES CLANDESTINS n’est d’ailleurs pas très éloigné de l’excellent BLOOD ISLAND (BEDEVILLED de Jang Chul-Soo), autre œuvre sud-coréenne récente qui résolvait la question de la cruauté sociale, voire de l’aliénation économique, en basculant tout à tour dans le survival et le slasher. Après avoir écrit le brillant scénario de MEMORIES OF MURDER, Sung-Bo Shim réalise une première œuvre de grand talent, dans la ligne directe du film mis en scène par Bong Joon-Ho en 2003. Vu le talent dont il fait montre ici, espérons qu’il mette moins de temps pour remettre l’ouvrage sur le métier. Une première œuvre aussi maîtrisée, ça n’arrive pas tous les jours, c’est même le moins que l’on puisse dire.

TITRE ORIGINAL Haemoo
RÉALISATION Sung-Bo Shim
SCÉNARIO Bong Joon-Ho & Sung-Bo Shim
CHEF OPÉRATEUR Alex Hong Kyung-Pyo & Kim Chang-Ho
PRODUCTION Bong Joon-Ho, Cho Neung-Yeon & Kim Lewis
AVEC Yun-Seok Kim, Park Yu-Chun, Sang-Ho Kim, Han Ye-Ri…
DURÉE 105 mn
DISTRIBUTEUR The Jokers / Le Pacte
DATE DE SORTIE 1er avril 2015

3 Commentaires

  1. Moonchild

    Un bon film, vraiment maîtrisé de A à Z et pertinent dans tous les registres qu’il aborde, on n’atteint tout de même pas l’excellence des grand films coréens de ces 15 dernières années (Memories of murder, Oldboy, Thirst, J’ai rencontré le diable …).
    Mention spéciale à Yun-Seok Kim (le capitaine), déjà remarquable dans les très bons The chaser et The murderer.

  2. Fest

    Le référence à BLOOD ISLAND c’était le truc à écrire pour me donner envie.

    Vendu.

  3. Bengal

    Rien à redire, un très bon premier film qui alterne brillamment le huis-clos et le survival. On est loin des drames sociaux bien-pensants sur l’immigration.

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