AU SEPTIÈME CIEL

Depuis le temps, vous devez commencez à nous connaitre. Ici à GameParallax, même si on n’est jamais les derniers à céder aux sirènes du bon gros FPS bourrin qui nous permet de nous prendre pour Michael Bay confortablement installés dans nos canapés, on aime cela dit rien tant que lorsqu’un jeu plus original sait faire vibrer notre fibre artistique. En conséquence, il nous était impensable de passer à côté de EL SHADDAI: ASCENSION OF THE METATRON, le beat-them-up/jeu de plate-formes signé Ignition Entertainment. Et original, le jeu l’est indéniablement. Pour autant, cela suffit-il à en faire un incontournable au sein d’une année 2011 qui en aura déjà vu passer quelques-un ?

Prouvant une fois de plus que les développeurs japonais ont moins de réticences que leurs homologues occidentaux à aborder de plain pied certains sujets, EL SHADDAI (qui est un des noms de Dieu dans le judaïsme) est une ré-interprétation libre du Livre d’Enoch. Récit biblique apocryphe attribué à Enoch, grand-père de Noé dans la tradition, le livre décrit la chute de plusieurs anges déchus et leurs rapports avec l’humanité, ainsi que les voyages d’Enoch lui-même au Paradis. Dans le jeu, Enoch devient un scribe chargé par Dieu d’emprisonner sept anges déchus afin de libérer l’humanité de leur corruption avant que le Tout-Puissant ne s’en charge lui-même par le biais d’un déluge. Assisté de Lucifel, son contact direct avec le Très-Haut, Enoch va devoir traverser une tour érigée par les anges afin de les affronter un par un et sauver l’humanité. Comme on le voit, même si le récit est passé à la moulinette d’un cadre narratif plus propice à l’inscription dans le cadre d’un jeu vidéo et des mécaniques qui vont avec, la trame globale reste proche de l’original, dans une tentative appréciable de ne pas occulter les éléments religieux évidents. Le jeu ne cherche cependant pas à créer la polémique en versant dans une quelconque transgression, mais se contente de vouloir offrir dans un médium différent une déclinaison d’un texte biblique qui ne serait pas vidé de sa substance. Ce qui, au vu du conservatisme ambiant qui a tendance à régner dans le milieu, n’est en soi pas un mince exploit. EL SHADDAI exploite donc pleinement le potentiel de sa source d’inspiration, peut-être même trop, aurait-on envie de dire, tant on a souvent l’impression que la narration serait beaucoup plus claire avec une connaissance préalable solide du matériau d’origine. On serait évidemment bien en peine de reprocher à un jeu de s’avérer plus complexe que la moyenne et de demander un certain effort intellectuel à qui voudrait en comprendre le sens profond, mais de la complexité à l’incompréhensible il n’y a qu’un pas et EL SHADDAI tend parfois a ne pas faire le distinguo entre les deux (d’autant que, de l’aveu même de son designer, certaines zones du récit ont été volontairement laissées dans l’ombre et ont vocation à être développées dans de futurs jeux ou des dérivés, tel un roman qu’il serait en train de rédiger). L’expérience narrative d’EL SHADDAI peut donc ne pas s’avérer pleinement satisfaisante au premier abord mais sait faire son chemin dans la tête une fois le jeu fini et s’avère à même de receler des trésors cachés pour qui voudra bien s’y investir pleinement.

Cependant, si son écriture se veut plus élaborée que la moyenne, c’est incontestablement du côté du design qu’il faudra aller se pencher pour trouver la réussite la plus éclatante du jeu. Ce qui n’est en soi pas surprenant au vu de la personne au poste de game designer. Le nom de Takeyasu Sawaki ne vous dit probablement rien, mais vous avez forcément pu jouer à un titre sur lequel l’homme aura travaillé puisqu’il occupait le poste de character designer sur DEVIL MAY CRY et OKAMI. Les deux jeux ayant en commun un style visuel extrêmement marqué (voir même carrément unique dans le cas du second), rien d’étonnant à ce que le premier titre dont le bonhomme ait pleinement la charge emprunte la même voie. EL SHADDAI se présente ainsi sous la forme d’un véritable déferlement d’idées visuelles, toutes plus barrées et originales les unes que les autres. Les quelques screenshots qui illustrent cette page devraient déjà vous donner une bonne idée, mais cet aspect du jeu s’avère encore plus frappant une fois en mouvement. Combats en ombres chinoises, phases de plate-formes colorées toutes droits sorties d’un SUPER MARIO, course dans un univers futuriste à la TRON, passages devant des vitraux d’église et on en oublie, EL SHADDAI est un régal de chaque instants pour les mirettes. Ce d’autant plus que cette hétérogénéité apparente de styles ne nuit pas à la cohérence d’ensemble du titre, puisqu’elle est pleinement justifiée par l’utilisation de la tour érigée par les anges déchus comme décor, chaque étage (et donc chaque style) se voulant le reflet du rapport qu’entretient l’ange qui y réside avec l’humanité. Comme un bonheur n’arrive jamais seul, cette débauche d’idées visuelles se traduit également en termes de gameplay, Sawaki n’hésitant jamais à balancer tout ce qui lui passe par la tête. On aura ainsi droit à quelques moments très « what the fuck » réjouissants, au rangs desquels un premier combat se traduisant par une défaite résonnante et un renvoi sur l’écran « START », la possibilité de perdre des combats tout en faisant néanmoins avancer l’intrigue, un numéro de danse endiablée, un changement de personnage jouable et même des niveaux secrets qui, en cas d’échec, offrent une fin alternative et un générique en accéléré ! Tout n’est certes pas à garder dans le lot, mais pareils élans de créativité et capacité à surprendre en permanence le joueur se font tellement rares que le but est globalement atteint.

EL SHADDAI serait-il donc un jeu parfait ? Hélas non, car le jeu est quelque peu handicapé par une composante essentielle : son gameplay. Non qu’il soit mauvais, loin de là, mais il pâlit largement en comparaison de l’excellence du design. Divisés entre action typée beat them up et plate-formes, les mécaniques sont dans les deux cas très perfectibles. Ainsi, l’aspect plate-forme souffre d’un caractère trop flottant dans la maniabilité du personnage, qui fait qu’il est souvent difficile dans les passages en perspective 3D de juger pleinement du saut que l’on effectue, défaut rédhibitoire dans le genre (heureusement quelque peu compensé par la générosité du jeu avec les checkpoints). Quant au combat, s’il se repose sur des idées séduisantes (une dynamique de pierre-feuille-ciseaux dans l’utilisation des armes essentiellement) et s’avère plus subtil qu’il ne parait au premier abord, la faible variété des armes et des ennemis finit à la longue par lasser, et le système de combat est loin d’avoir la profondeur des fleurons du genre pour contrebalancer. En cela, EL SHADDAI apparait vraiment comme le produit du cerveau de ce qui est avant tout un directeur artistique, et c’est là sa grande qualité comme sa plus grande limite. Aussi imparfait qu’il soit, EL SHADDAI reste un titre attachant et surtout qui détonne très nettement dans un milieu de plus en plus standardisé. Et même si l’on n’a donc pas affaire à une réussite totale, pour cette raison, et parce qu’on aimerait voir de quoi sera capable Sawaki une fois les fondamentaux de gameplay mieux intégrés et avec un plus gros budget à sa disposition, il mérite indéniablement qu’on s’y essaye.

Pas encore de commentaire

Laissez un commentaire