AU PAYS DE LA PEUR

À n’en pas douter, J.J. Abrams est un pur et dur : fan boy éduqué à l’école du film amateur super 8, geek fanatique des artisans du septième art (comme il en témoignait dans son hilarant hommage à Dick Smith), le cinéaste est, certes, un calculateur (comme tout entrepreneur qui se respecte), mais il est également un authentique passionné. J.J. Abrams a donc foi dans les genres qu’il aborde. Malheureusement, il semble nettement moins croire en ses projets.

Idéalement, toute forme d’art devrait être un mélange harmonieux entre l’inspiration pure et le savoir faire. Abrams ne manque pas de savoir faire. Et l’on est prêt à croire que sa passion pourrait alimenter sa muse. Mais pour que cette dernière puisse pleinement s’exprimer, le cinéaste devrait avoir le courage de la laisser s’imposer. Or, le courage n’est manifestement pas la qualité première du réalisateur de STAR TREK : INTO DARKNESS.

Car finalement, J.J. Abrams  est un artiste qui conçoit ses films dans la peur. Peur du ridicule, peur, surtout, de ne pas proposer une intrigue et des personnages suffisamment forts pour qu’ils suffisent à maintenir l’attention du spectateur. D’où ce recours systématique à des entourloupettes scénaristiques qui, quand elles ne sont pas exaspérantes, laissent un déplaisant arrière-goût d’arnaque. Un rideau de fumée qui doit énormément à la carrière télévisuelle d’Abrams.

Définitivement adepte du récit feuilletonesque, alors qu’un film déploie plus volontiers sa puissance émotionnelle que dans une narration romanesque, J.J. Abrams procède trop souvent de la politique de la terre brûlée : chez lui, rien n’est acquis, et les règles établies lors de la mise en place du récit sont fréquemment sacrifiées sur l’autel du rebondissement scénaristique. Si la nature même des séries télévisées, qui ne peuvent offrir un véritable dénouement sous peine de perdre l’attention du spectateur, peut éventuellement s’acclimater de cette technique, en revanche un long métrage supporte beaucoup moins le procédé. Car les films d’Abrams ne tiennent finalement que sur une série de promesses (de découvrir un secret, d’affronter une menace plus grande, etc.), qu’il ne peut pas tenir. Une fuite en avant narrative, qu’il avait lui-même parfaitement résumée avec sa théorie de la « mystery box ».

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On pourrait apparenter sa démarche à un autre procédé narratif, en disant que ses films ne sont qu’une série de MacGuffins. Là où le bas blesse, c’est que le MacGuffin, s’il est un moteur efficace de l’action, ne peut être une finalité. Or, chez Abrams, les films ne sont érigés que sur des MacGuffins, autrement dit sur du rien. Ce n’est d’ailleurs pas le fruit du hasard si ses longs métrages bénéficient d’une mise en place efficace, pour subir un decrescendo brutal, avec un dernier acte extrêmement déceptif.

C’est plus que jamais le cas dans STAR TREK INTO DARKNESS : une fois le secret autour du grand méchant et de ses motivations éventé, l’attention se relâche drastiquement. Et le déploiement de grand spectacle dans lequel le film s’épuise alors (on y détruit carrément toute une ville d’un seul coup !) n’est finalement plus si prenant que ça, puisqu’il n’est soutenu par aucun enjeu émotionnel. Abrams tente pourtant d’en introduire un dans la motivation de Spock à participer à cet ultime affrontement. Mais cette implication ne se fait qu’au prix d’une nouvelle trahison sur LA constituante majeure du Vulcain. Une tardive et ultime refonte des codes du film, en forme de clin d’œil assez lourdingue à STAR TREK 2 : LA COLÈRE DE KHAN, qui, forcément, étonne et pourrait amuser les trekkies, mais qui ne peut avoir aucune charge émotionnelle puisque, finalement, à ce stade du récit, Spock n’est plus Spock, le personnage auquel nous nous étions attachés depuis le début du film (voire depuis la naissance de la franchise).

Bien qu’il soit le plus dommageable au plaisir que peut procurer STAR TREK INTO DARKNESS, ce manque de confiance en son propre projet se contamine également à toute une série d’éléments plus accessoires, mais qui n’en restent pas moins déplaisants.

Ainsi, si le filmage d’Abrams, plombé par des plans serrés, des longues focales trop systématiques et un usage intensif du « shaky cam » fait télévisuel, ce n’est pas tant parce que le cinéaste peine à s’affranchir de ses années passées au service de la petite lucarne, mais bien parce qu’il ne semble pas croire dans le médium cinéma. Les procédés précités, employés fréquemment à la télé, sont des pis-aller adoptés par des réalisateurs œuvrant sur un support au format de projection restreint (un écran de télé) et qui ne peut pas offrir les moyens de déployer le spectacle promis par le script. Or, avec 190 millions de dollars de budget et sa diffusion en Imax, on peine à croire que ce type de considération puisse influer le filmage d’Abrams sur STAR TREK INTO DARKNESS. Nous voyons plutôt dans cette déviance les doutes d’un artiste qui, encore une fois, craint de perdre le spectateur avec un filmage plus posé et ample. Bref, un cinéaste qui n’a pas foi en la puissance de son cinéma. On serait même tenté de dire que le rapport d’Abrams au médium est très emprunté : ce n’est pas un hasard si le réalisateur a tant recours aux « flares » aberrations optiques typiques du tournage en anamorphique, ou qu’il tient à filmer en pellicule. Malheureusement, encore une fois, ces deux marottes ne sont finalement que des gimmicks : le film a beau être en 35 mm et avoir été tourné en anamorphique, il fait moins cinéma que bien des films tournés en numérique et en 1.85.

3Beaucoup plus dommageable dans le cadre d’un STAR TREK : Abrams n’ose pas œuvrer dans la science fiction pure et dure, un point extrêmement regrettable pour une franchise dont l’une des qualités (y compris dans les films les plus honteux de la saga) était d’avoir un scénario axé autour d’un principe d’anticipation. Malheureusement, STAR TREK INTO DARKNESS n’est qu’un film d’action lambda, qu’on a revêtu du costume du space opera. Le méchant, incarné par Benedict Cumberbatch, n’est finalement qu’un ancien mercenaire reconverti en terroriste pour se venger de l’ingratitude de ses supérieurs. Logiquement, l’un des grands renoncements du film concerne les supposés pouvoirs du personnage : alors qu’on nous le présente capable de guérir des maladies mortelles et de se déplacer à une vitesse prodigieuse dans l’exposition du film, ce grand méchant n’est plus qu’un guerrier un peu plus costaud et rapide que la moyenne sur le reste du film. Sur ce point, STAR TREK INTO DARKNESS déçoit grandement par rapport au premier opus qui avait au moins pour lui d’utiliser habilement le principe du paradoxe temporel, pour justifier le reboot de la franchise avec les petites trahisons que cela subodorait.

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STAR TREK INTO DARKNESS a beau être un film frustrant, voire déplaisant sur certains points, il n’en reste pas moins un divertissement honorable. Très travaillé, y compris dans une 3D postproduite d’autant plus admirable que le filmage d’Abrams est antinomique du relief (on rappelle que notre homme a une fâcheuse tendance à abuser des longues focales), le blockbuster est correctement interprété, soutenu par la musique démentielle de Michael Giacchino et nanti de quelques belles idées de design (le USS Vengeance en particulier). STAR TREK INTO DARKNESS est donc un film conçu par une équipe qui a manifestement une haute idée de ce que doit être le divertissement hollywoodien. Bref, l’envie et l’effort sont bel et bien là. Dommage que le courage d’assumer manque.

Affiche

TITRE ORIGINAL STAR TREK INTO DARKNESS
RÉALISATION J.J. Abrams
SCÉNARIO Roberto Orci, Alex Kurtzman, Damon Lindelof d’après la série de Gene Roddenberry
CHEF OPERATEUR Daniel Mindel
MUSIQUE Michael Giacchino
PRODUCTION J.J. Abrams, Bryan Burk, Jeffrey Chernov, David Ellison, Dana Goldberg, Tommy Gormley, Tommy Harper, Alex Kurtzman, Damon Lindelof, Roberto Orci, Michelle Rejwan, Ben Rosenblatt, Paul Schwake
AVEC Chris Pine, Zachary Quinto, Zoe Saldana, Karl Urban, Simon Pegg, Benedict Cumberbatch…
DURÉE 2h10
DATE DE SORTIE 12 juin 2013

7 Commentaires

  1. Zhibou

    Intéressant ce point sur la carrière ciné de JJ. Abrams.
    J’ai beau avoir adoré Super 8 (quand on touche à la formule Amblin, je ne réponds plus de rien), je n’ai pu que sentir ce côté prémâché. Il cherchait clairement à rester impunément dans l’ombre de Spielberg (genre la scène du bus qui renvoie directement aux caravanes du Monde Perdu).
    Ce manque de personnalité peut sans doute poser problème pour le prochain Star Wars, tant je pense que la saga en a besoin pour revenir à sa gloire d’autant.

  2. Sans

    C’est toujours agréable de lire une critique avec un point de vue. Merci !

  3. jean pierre troubard

    Le problème de Abrams c’est son post-modernisme, c’est de la culture geek qui s’auto-cite en permanence. Le type dit que ses films préférés sont Die Hard, Star Wars et Matrix. Si ces trois films étaient révolutionnaires, c’est bien parce que la culture des réals était ouverte : McTiernan est allé cherché son inspiration chez Verhoeven et Fellini, Lucas chez Kurosawa et les Wachovski un peu partout dans le monde. Abrams lui c’est un petit geek un peu autiste, et qui fait des objets vides. C’est du genre qui s’inspire du genre, et ça donne toujours des trucs pas terribles (l’inverse exact de ce que font des types comme Peter Jackson ou Steven Spielberg).

    Ce qui m’a le plus choqué à propos de son Star Trek c’est quand il a annoncé LA question qu’il s’est posé avec ses collègues : « comment rendre STAR TREK cool ? ». Le problème il est là. Star Trek c’est pas « cool ». C’était une série adulte fondée par un vétéran de la guerre du Vietnam, un humaniste qui faisait du divertissement intelligent, avec des questions profondes. Abrams il raconte rien du tout, il fait joujou et c’est assez insupportable. Cameron le disait : le danger de la SF moderne, c’est le « eye candy », des trucs cools qui font du bruit, mais zéro substance… Heureusement il y a Blomkamp et d’autres qui font mieux leur boulot…

    Le pire c’est d’autant plus rageant que Abrams a du talent…

    Bel article sinon merci.

  4. Dicky Moe

    Excellent article (comme toujours), point de vue tout à fait pertinent !
    Cette suite a beau être deux fois plus impressionnante visuellement parlant que le précédent film, elle est aussi deux fois moins maîtrisée côté récit. On assume jamais la relecture de La Colère de Khan (qu’on voit pourtant venir à des kilomètres), on annule le méchant pendant tout le second acte, on tergiverse pendant des plombes et finalement on raconte pas grand chose.
    Dommage, parce que Cumberbatch est juste mortel, mais totalement sous-exploité. Et c’est beau, mais on entre jamais vraiment dans l’histoire et on finit par se désintéresser du sort des persos.

    Effectivement, pas une bonne nouvelle pour Star Wars VII, la saga ayant besoin d’un peu plus que des flares à tout bout de champ et des mystérieux symboles mythologiques balancés à tout va pour se remettre des méfaits de Lucas…

  5. LordGalean

    STar Wars 1.2.3 enfoncent littéralement les 2 Star Trek de Abrams, ne vous en déplaise cher Dicky Moe. on peut écrire des pages et des page sur le scénario ou le choix des plans, symboliques, etc… de la prélogie. Star Trek 2 ya aps grand chose à en écrire malheureusement 🙁

    • Dicky Moe

      Ah bah désolé de pas être du tout de cet avis. Le premier opus d’Abrams n’était certes pas un grand film, mais un blockbuster fun et réussi dans sa relecture de la franchise (il gagnait en rythme et efficacité ce qu’il perdait en profondeur dramaturgique). La mise en scène était réduite mais dynamique, l’histoire tenait la route, et les persos existaient.
      Tout ce que ce que ne possède pas la Menace Fantôme, film vide par excellence (persos inintéressants, mise en scène plate, scénario anémique).
      Quant à L’Attaque des Clones, à part l’indéniable démonstration technique, y a pas grand chose à se mettre sous la dent non plus, que ce soit dans l’écriture ou la mise en scène. L’épisode III remonte la pente, mais un peu tard, et ça n’en fait pas un grand film pour autant, juste un « bon » blockbuster. La première trilogie, c’était un peu plus que ça…
      En revanche, on est d’accord que Star Trek 2 est globalement raté ! 😉

  6. 4evaheroesf

    Article intéressant.
    J’ai bien aimé le film malgé ses défauts..
    Mais ce qui m’a le plus dérangé, c’est la Fédération qui n’a pas détecté 2 vaisseaux Enterprise se battant au dessus de la Terre.
    Quand Spock poursuit Khan, on dirait que les habitants font toujours du shopping et qu’ils n’ont pas remarqués le crash du vaisseau.

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