AU-DESSOUS DES LOIS

Dans nos salles ce mercredi, FRUITVALE STATION porte tous les stigmates du « petit film indépendant illustré », ce qui explique peut-être pourquoi il a gagné le Grand prix de Sundance en 2013.

En premier lieu, FRUITVALE STATION relate un fait divers qui a défrayé la chronique aux États-Unis au Nouvel An 2009 : un jeune Afro-Américain de 22 ans, Oscar Grant, est victime d’une bavure policière, lorsque Johannes Mehserle, un membre de la police du BART (pour Bay Area Rapid Transit) lui tire une balle dans le cœur sur le quai de la Fruitvale Station à San Francisco, tout juste quelques heures après le passage à la nouvelle année. Certaines vidéos des témoins de la bavure ont fait le tour du Net, provoquant un vif émoi dans la région de San Francisco. Et c’est avec l’une d’entre elles que le jeune réalisateur Ryan Coogler décide d’ouvrir son film, qui relate les dernières 24 heures dans la vie d’Oscar Grant. Cette note d’intention très particulière (qui semble affirmer que rien n’est plus fort que la réalité) sera le fardeau de FRUITVALE STATION, qui ne parviendra jamais à retrouver l’intensité de ces premières minutes prises par un téléphone portable. Un comble pour un film de cinéma !

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Affichant clairement son manque de moyens (et d’ambition ?) par une mise en images uniforme (caméra à l’épaule, lumière surexposée) censée prendre les événements « sur le vif », et ce quelque soit la teneur des événements, Ryan Coogler aborde la vie d’Oscar en tentant de la dédramatiser au possible. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, impliquer le spectateur dans son quotidien n’est pas forcément la façon la plus simple de favoriser l’immersion mais de plus, Coogler fait l’erreur paradoxale de le montrer sous son meilleur jour, y compris dans les séquences les plus difficiles. Cette marque d’angélisme se manifeste ainsi dans son rapport à sa petite fille, dans la façon dont il s’occupe d’un chien qui vient d’être percuté par un chauffard, dans sa volonté de s’en sortir et d’arrêter de vendre de la drogue ou encore dans sa relation avec toutes les personnes qu’il va croiser durant les dernières heures de sa vie. Elle se manifeste également dans certains passages étrangement bigger than life (et dont on doute franchement de la véracité dans ce film « tiré d’une histoire vraie »), comme ce moment où les passagers du train fêtent le passage au Nouvel An en se lançant dans une danse collective initiée par… Oscar.

À la vision de FRUITVALE STATION, qui dure tout juste une petite heure vingt-cinq, il est évident que la bonne volonté de Ryan Coogler est souvent confrontée à ce qu’il cherche vraiment raconter, puisqu’il cumule souvent des séquences banales du quotidien qui ne s’additionnent pas vraiment entre elles. Sans jamais vraiment chercher à retranscrire l’aspect tragique du drame d’Oscar Grant, le jeune réalisateur tente de lui rendre un dernier hommage tout en émotion retenue, sans chercher à faire un véritable constat sur ce que sa mort implique en termes sociaux. Car s’il est clairement victime d’une tragique injustice, la raison est difficilement établie dans le film (l’aspect racial du crime ne concerne même pas le tueur), là où le procès impliquant Johannes Mehserle a clairement tranché en faveur d’un homicide involontaire. En l’état, FRUITVALE STATION n’est donc pas vraiment le portrait d’une vie gâchée (comme pouvait l’être par exemple MENACE II SOCIETY), ni un pamphlet à charge sociale qui a décidé de ruer dans les brancards. C’est une petite chronique tirée d’un malheureux fait divers, mais qui ne rend pas vraiment justice aux conséquences des événements relatés, de la même manière qu’il n’implique pas vraiment le spectateur dans le parcours émotionnel de son personnage principal. Preuve en est que les images les plus touchantes du film restent encore celles qui proviennent de la réalité encore une fois, comme cette dernière image de la vraie petite fille d’Oscar Grant. Quoi qu’il en soit, la carrière de Ryan Coogler est lancée, puisque le jeune réalisateur a obtenu la bénédiction de Sylvester Stallone pour écrire et réaliser un spin-off de ROCKY axé sur le petit-fils d’Apollo Creed, qui se lance dans une carrière de boxeur en étant coaché par Rocky Balboa lui-même, toujours interprété par Sly évidemment. Espérons que ce projet casse-gueule – sobrement intitulé CREED – saura se fondre dans la franchise sans remettre en cause la superbe note finale de ROCKY BALBOA, parce que là, il est clairement question de faire du cinéma !

TITRE ORIGINAL Fruitvale Station
RÉALISATION Ryan Coogler
SCÉNARIO Ryan Coogler
CHEF OPÉRATEUR Rachel Morrison
MUSIQUE Ludwig Göransson
PRODUCTION Forest Whitaker, Nina Yang Bongiovi
AVEC Michael B. Jordan, Melonie Diaz, Octavia Spencer, Kevin Durand, Chad Michael Murray…
DURÉE 85 mn
DISTRIBUTEUR ARP Selection
DATE DE SORTIE 1er janvier 2014

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