AGENT PROVOCATEUR

Bide très sévère de ce début d’année au box-office américain, HACKER mérite beaucoup mieux que sa réputation de petit film de commande sans intérêt. À moins d’attendre un choc de l’ampleur de RÉVÉLATIONS ou HEAT (ce qui risque bien de ne plus arriver), le nouveau film de Michael Mann constitue un thriller de haute volée et prend même des allures de remise en question du système en place. Passionnant !

Il est évident qu’un cinéaste de la trempe de Michael Mann a déjà atteint le pic de sa carrière depuis longtemps, mais cela ne signifie pas pour autant qu’il n’a plus rien à dire ou à apporter au cinéma. C’est pourtant la façon dont HACKER a été perçu au moment de sa sortie aux États-Unis, puisqu’il a été traité comme un simple divertissement, un thriller luxueux mais vain, au package typiquement hollywoodien : une star montante qui doit encore faire ses preuves au box-office mais sur laquelle les studios sont prêts à miser pour un budget conséquent du fait de sa visibilité dans une franchise à succès, un réalisateur à l’aura évidente et installée et enfin, un sujet d’actualité qui n’a pas encore été traité à la mesure de la phobie paranoïaque qu’il engendre. Effectivement, dans sa conception initiale, HACKER est un pur produit du système hollywoodien mais il suffit justement de gratter ce vernis apparent pour constater que Michael Mann fait tout autre chose qu’un simple film de commande avec la matière qui lui est fournie. Ceci dit, comme ce fut le cas sur COLLATÉRAL, Michael Mann n’est pas le seul auteur du scénario de HACKER. Et comme sur COLLATÉRAL, cela s’en ressent. À vrai dire, les premières images du film ne rassurent pas vraiment, même si elles portent tout de même la patte du cinéaste. Michael Mann met en scène l’incident déclencheur (un attentat terroriste contre une centrale nucléaire en Chine) comme un blockbuster lambda, à coups d’inserts sur des circuits informatiques, des valves de pressions ou encore des moniteurs qui affichent des chiffres alarmants, mais aussi en abusant des mouvements de caméra qui parcourent les installations qui vont être attaquées de l’intérieur. Il y a ici un besoin de surligner ce qui se déroule à l’écran pour bien faire comprendre aux spectateurs qu’il s’agit d’une attaque cyberterroriste, quitte à minimiser l’impact des images qui vont suivre, celles qui montrent les premières victimes de cet attentat. Mais aussi dramatique soit-il, cet événement déclencheur charrie justement des enjeux beaucoup plus importants au sein d’un système tellement complexe qu’il est finalement très difficile à appréhender sans une vision globale. Et Michael Mann part ainsi de cette première scène finalement très classique pour s’accaparer le sujet au fur et à mesure que l’intrigue se déroule, en lui insufflant progressivement cette fameuse sensitivité pulsionnelle qui est sa marque de fabrique.

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Dans notre article sur les séquences marquantes de la carrière de Michael Mann, nous posons la question suivante : quelle serait cette fameuse scène dans HACKER ? Indéniablement, il s’agit du passage ou le hacker Nick Hathaway (le personnage interprété par Chris Hemsworth) doit pirater le site de la NSA pour révéler une information primordiale, avec l’assentiment des agents du gouvernement qui l’accompagnent dans son enquête pour retrouver le responsable de l’attentat. La scène est cruciale, car le ton solennel employé par Michael Mann révèle la façon dont les enjeux présentés jusqu’ici par l’intrigue se retournent totalement contre les protagonistes principaux. Emprisonné pour avoir commis des crimes informatiques, Hathaway est commissionné pour mener l’enquête, car l’attentat contre la centrale nucléaire chinoise révèle que le piratage du site a été rendu possible grâce à un code qu’il a écrit plusieurs années auparavant. Contraint d’aider un système qu’il a autrefois combattu en tant que « hacker », c’est à ce moment précis qu’il reprend sa place initiale dans l’intrigue, en incarnant justement cet élément perturbateur qui remet en cause les fondamentaux d’un fonctionnement politique et économique qui n’a que faire de l’élément humain. Dans le même temps, ce passage met l’accent sur les aptitudes tactiques d’un personnage intelligent, capable d’avoir quelques coups d’avance sur son adversaire derrière son écran d’ordinateur mais dont les capacités d’action s’avèrent finalement assez limitées, puisqu’il est incapable de contrôler les paramètres humains – donc impulsifs – qu’il doit pourtant prendre en compte. Peut-être alors que le choix de faire incarner Hathaway par un grand gaillard qui en impose physiquement comme Chris Hemsworth peut sembler un peu surfait, mais Michael Mann contourne astucieusement ce problème dans la façon dont il va représenter le personnage au cœur des différentes scènes d’action du film. HACKER propose effectivement quelques morceaux de bravoures qui n’atteignent peut-être pas l’intensité démentielle de la fusillade de HEAT (en même temps, combien de scènes peuvent y prétendre ?), mais qui fonctionnent comme des purs moments pulsionnels saisissants, puisqu’ils cueillent le spectateur par surprise. Et pour cause, puisque Hathaway lui-même se laisse surprendre sur le terrain, alors qu’il contrôle parfaitement la situation derrière son clavier.

Il y a donc plus d’une scène marquante dans HACKER. On pense évidemment à la fusillade sur les docks de Hong Kong, mais aussi à celle qui suit la décision cruciale faite par Hathaway et l’équipe qui l’entoure. On pense enfin à ce ballet final, dans lequel Hathaway s’avance à contre-courant des danseurs dans un cortège folklorique pour aller à la rencontre de sa cible, comme s’il rompait symboliquement avec les traditions établies, quelles qu’elles soient. En cela, Hathaway n’est pas différent d’un Frank (dans LE SOLITAIRE), d’un Neil McCauley (dans HEAT) ou encore du duo Jeffrey Wigand / Lowell Bergman (dans RÉVÉLATIONS) dans le sens où son individualisme forcené le pousse à combattre un système auquel il refuse de se plier. D’une certaine manière, Hathaway représente ainsi l’intégrité du film, celle de Michael Mann, et HACKER souffre probablement de l’image de Chris Hemsworth, qui a bien du mal à se débarrasser du rôle iconique de Thor. Pourtant, pour celui qui dépasse justement ce problème d’image (d’autant que malgré sa belle gueule, le comédien fait parfaitement le job), le cœur du projet est là : en prenant un sujet par essence virtuel (et donc susceptible d’embrouiller les repères du spectateur), Michael Mann prend le parti de l’incarner de manière progressive à l’écran, à travers ce personnage qu’il met en scène dans un contexte géopolitique bien précis retranscris de manière épique. De cette manière, le cinéaste rend les enjeux du récit tangibles et se réapproprie par la même occasion son propre langage cinématographique, comme une façon de reprendre sa place au sein du système hollywoodien après la déconfiture de PUBLIC ENEMIES. Et à une époque où la plupart des médias artistiques ne remettent pas vraiment en cause les problématiques du droit à la vie privée liées au partage de données, où le piratage ne se conçoit que comme un acte criminel et où des personnalités contestataires sont considérées comme des ennemis publics, même quand ils révèlent les dessins asservissants du système en place, peut-être qu’un film comme HACKER ne relève finalement pas du simple divertissement gentiment emballé par un cinéaste qui aurait perdu de sa superbe…

TITRE ORIGINAL Blackhat
RÉALISATION Michael Mann
SCÉNARIO Morgan Davis Foehl & Michael Mann
CHEF OPÉRATEUR Stuart Dryburgh
MUSIQUE Harry Gregson-Williams, Atticus Ross & Leo Ross
PRODUCTION Thomas Tull, John Jashni & Michael Mann
AVEC Chris Hemsworth, Tang Wei, Viola Davis, Richie Coster, Holt McCallany, Yorick Van Wageningen, Wang Leehom…
DURÉE 133mn
DISTRIBUTEUR Universal Pictures International France
DATE DE SORTIE 18 mars 2015

5 Commentaires

  1. Moi aussi je regrette cette sous exposition voulu par Universal concernant Hacker , il est vrai que PUBLIC ENEMIES à plus maltraité le choses que de les arrangé , non ? car PUBLIC ENEMIES c ‘est Heat dans les années 20 , moins le génie ,une vulgaire photocopie 80 ‘ s avec des cartouches usées à mort . Je n ‘est plus qu ‘ à attendre le DVD à pas cher , quasi commercialisé à la sauvette par Universal

  2. ben

    Merci Stéphane pour cette très bonne critique. Mann offre une réelle bouffée d’air frais dans le genre du thriller.

    Il n’a aucun égale quand il s’agit de créer de l’hyperréalisme (quitte à désarçonner la majorité du public qui préfère rester dans sa zone de confort) allié à une réelle sensibilité.

    Et puis ses « purs moments pulsionnels saisissants » quoi !

    Intelligent, subtile, sensitif : une réelle proposition de cinéma.

  3. Moonchild

    Pas son meilleur film, c’est sûr, mais ça tient la route sans problème.
    J’ai un peu de mal pendant la première heure, exposition un peu fastidieuse et ennuyeuse (la négociation pour sortir de prison, la mise en place de la collaboration entre autorités étasuniennes et chinoises …). Le métrage devient toutefois de plus en plus fort à mesure qu’il se resserre sur ses deux principaux protagonistes (perso, je pense que la love story tient pas mal la route).
    Et puis, bien sûr, on ne peut pas passer sur ce lot de scènes, de séquences très fortes (les deux gunfights) ; je voudrais aussi mettre en avant un des plus beaux (et plus émouvants) plans vus cette année, à savoir celui où Viola Davis regarde le building qui symbolise tant pour elle (j’arrête pour pas spoiler) ; je suis un peu plus réservé quant à la scène finale, belle, mais trop peu crédible à mon sens.
    Enfin, ce que je trouve très fort dans le film, c’est que finalement rien (ou presque) ne se règle de façon virtuelle mais bien de manière réelle, sur le terrain (voir la confrontation finale) ou par le biais des sentiments (l’attachement des deux principaux protagonistes).

    • ben

      @Moonchild

      Au contraire je trouve que la première partie est très intéressante vu par le prisme du cinéma de Michael Mann. Tout ce qui tourne autour de la collaboration entre les autorités étasuniennes et chinoises, mais également entre les agences d’un même pays sont très intéressante pour montrer les failles du système et de notre société (chose que fait Mann depuis des années sous couvert de Thriller policier « banals ») et notamment des relations internationales.

      Le sentiment d’impuissance face à la menace est renforcé par un système complètement politisé au détriment du bon sens et de l’efficacité.

      Je trouve d’ailleurs que cette première heure sur son rythme enchaîne de manière complètement fluide et naturel les scène en gardant le spectateur attentif dans le film.

  4. exarkun

    Première grosse déception de l’année pour moi, la faute à un enjeu dérisoire (la manipulation boursière, sérieux !!!) et un miscasting (pas sur que beaucoup d’hackers ressemblent à notre Thor préféré) empêchant une quelconque immersion.

    Reste quelques scènes comme la fusillade à Hong Kong qui est d’une classe folle (comme d’hab chez Mann me direz-vous) et la séquence finale.

    Bref un Man (très) mineur.

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