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Une ambiance très sombre et une difficulté de progression ahurissante n’ont pas empêché DARK SOULS d’être vendu à plus de deux millions et demi d’exemplaires à travers le monde. From Software revient aujourd’hui avec un deuxième volet, résolument plus accessible. L’éditeur japonais aurait-il mis de l’eau dans son vin ? Pour répondre à cette question et évoquer DARK SOULS II, il faut d’abord revenir sur le premier opus.

En octobre 2013, les fans tombaient de haut en apprenant que Hidetaka Miyazaki, le concepteur de DEMON’S SOUL et DARK SOULS, ne serait que « superviseur » de ce nouveau volet. En deux jeux seulement, Miyazaki (aucun lien de famille avec le cinéaste Hayao Miyazaki) s’est imposé comme un créateur d’univers hors pair et a généré, sans le vouloir, un certain culte autour de sa personne. Se déroulant dans un monde moyenâgeux dépressif, hanté par des monstres en voie de décomposition, DARK SOULS est une sorte de ZELDA pour les plus vieux, qui ne caresse jamais le joueur dans le sens du poil. Les règles qui gouvernent ce monde sont difficilement compréhensibles et le joueur passera quelques heures avant de comprendre où aller et pourquoi. Malgré tout, DARK SOULS a bénéficié d’une popularité quasi immédiate. Sans doute parce que son univers résonnait déjà dans l’esprit des gamers de longue date et qu’il proposait la culmination parfaite d’un courant esthétique très identifiable, qu’on appelle, à défaut, le médiéval fantastique. Des premiers mythes arthuriens au jeu de rôle DONJONS ET DRAGONS, en passant par les romans de J.R.R. Tolkien, le médiéval fantastique – on ne vous apprend rien – est devenu aujourd’hui un genre extrêmement populaire.  À ce titre, les cartons effectués récemment par la série GAME OF THRONES ou le nombre d’entrées du HOBBIT : LA DÉSOLATION DE SMAUG parlent d’eux-mêmes. Mais ce que propose DARK SOULS relève du vieux fantasme vidéoludique : lorsque, dans les années 80, on découvrait, émerveillés, les premières incursions du jeu vidéo dans le  genre (DARK CASTLE, les premiers CASTLEVANIA), on y projetait exactement les mondes sombres et détaillés que Miyazaki allait nous donner à explorer, quelques trente ans plus tard. Et en se replongeant dans les démos de ces jeux, autant dire qu’on avait, à l’époque, beaucoup d’imagination (la preuve avec les deux images ci-contre).

Et comme on peut le constater ci-dessous, la cinématique d’intro du premier jeu doit beaucoup à celles des films CONAN LE BARBARE et LE SEIGNEUR DES ANNEAUX : LA COMMUNAUTÉ DE L’ANNEAU.

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DARK SOULS vous met dans la peau de l’élu, un homme maudit et réduit à l’état de mort-vivant, qui erre dans une terre désolée à la recherche d’âmes (la monnaie d’échange pour les systèmes d’amélioration du jeu). Après avoir choisi votre statut selon des archétypes classiques (magicien, pyromancier, guerrier et autres), vous seul pourrez sortir cette étrange contrée de l’apathie. La quête de votre personnage lui fera traverser des châteaux en ruines et dialoguer avec des chevaliers abattus qui vous encouragent seulement à abandonner tout espoir. Le joueur sera amené à combattre des géants de pierre et à pénétrer, la peur au ventre, dans des forteresses où des créatures toujours plus décharnées et belliqueuses lui barreront le chemin avec obstination. Parfois, des corbeaux immenses ou des gargouilles squelettiques l’arracheront au décor, et le déposeront dans de nouvelles aires de jeu, comme cette gigantesque citadelle déserte, beaucoup trop calme et silencieuse pour inspirer autre chose qu’un sentiment de nervosité latent.

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L’univers du jeu est tellement grand, tellement ouvert qu’il suffit de regarder le tableau d’un sombre paysage enneigé d’un peu trop près pour être précipité dans le monde infernal de la toile, sans aucune idée de la manière d’en sortir. En effet, il n’est pas rare d’être complètement perdu dans l’aventure, et de ne plus savoir où aller. Et ce ne sont pas les nombreuses pierres que vous trouverez dans de vieux coffres en bois qui vont vous aider, puisque rien n’est fait pour expliquer leur utilité immédiate. Vous allez devoir apprendre à les combiner, ou les apporter aux bons forgerons. Une fois traitées, elles pourront être alliées à certaines armes et ainsi libérer leur pouvoir magique. Impossible de ne pas remarquer dans le parcours d’un personnage collectant les âmes, qui tente de retrouver son humanité perdue, et s’adonne par voie de fait au « grand œuvre », des traces de philosophie alchimique. La richesse  de cet univers hermétique, au fonctionnement mystérieux, joue pour beaucoup dans la fascination qu’a suscitée DARK SOULS, surtout chez certains gamers occasionnels et généralement peu investis. Ici, le Moyen Âge n’est pas qu’un contexte de jeu. Les éléments magiques (sorts, mais aussi promesses et alliances à différents groupes), tout comme les divinités à affronter ne semblent jamais anachroniques. L’impression d’évoluer dans les légendes urbaines de l’époque et l’absence du moindre faux pas esthétique rendent l’ambiance du jeu extrêmement cohérente. En ce sens, Miyazaki partage avec Tolkien (qui avait notamment inventé de toute pièce le langage des elfes de son récit) un sens maniaque, quasi obsessionnel du ton juste, du détail qui tue. Là où Tolkien faisait de la terre du Milieu une cosmogonie entièrement dédiée à la lente corruption du bien (via, notamment, le fameux anneau du récit), DARK SOULS construit absolument tout son univers autour de la thématique de la mort et de la fragilité de l’âme. À ce titre, la quête d’une humanité disparue n’est plus, pour le joueur qu’une simple manière d’acquérir une « vie » supplémentaire, une sorte de bonus, un « 1up », comme on le disait avant, mais une manière de sauver le personnage de son état de carcasse.

L’autre point d’ancrage des joueurs à DARK SOULS, c’est son extrême difficulté. Comme le dit Hidetaka Miyazaki : « Dans DARK SOULS, la mort fait partie du processus d’initiation ». Et pour vous aider, vous pourrez faire appel à un personnage fictif ou à un autre joueur si vous jouez en ligne. Jouer sans la moindre aide extérieure, sans le moindre conseil, pourrait mener certains forcenés à la psychose. Le niveau de difficulté – sadique ! – est proportionnel à l’acharnement que le jeu inspire naturellement. En effet, la présence d’ennemis plus forts crée une sorte d’étrange complexe d’infériorité. Cette volonté immédiate de faire évoluer son personnage le plus rapidement possible explique aussi le côté puissamment addictif du jeu. Au point même d’attendre DARK SOULS II au tournant. Dès les premiers instants de cette suite, le joueur découvre avec plaisir un nouveau monde ouvert et hostile. Après une cinématique de qualité, mais annonçant d’emblée des choix esthétiques moins rigoureux que le premier, l’aventure commence.

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Malheureusement ce début de quête est gâché par quelques détails venant confirmer un petit doute quant à la direction artistique de ce nouvel opus. Tel monstre semble appartenir à un cartoon pour enfants, tel boss révèle un design complètement inapproprié. Les premières parties de DARK SOULS II sont même un peu déprimantes, tant le monde qu’on traverse semble n’entretenir aucune logique interne. DARK SOULS II souffre d’un gros problème de diégèse. L’impression de découvrir un univers qui complétait progressivement toute la thématique du récit a complètement disparue. La cartographie totale du jeu ne forme qu’un assemblage de mondes qui n’ont pas grand-chose à voir entre eux. Le problème de surface révèle peu à peu un vrai problème de fond, et il va devenir difficile de se détacher de l’impression d’évoluer dans un univers en toc, sans aucune vraie signification. Dommage, d’autant plus qu’après quelques heures de jeu, le monde de DARK SOULS II semble tout aussi gigantesque et surprenant. Certaines améliorations notables ont vu le jour : l’utilisation de torches, qui permettent d’éclairer les zones trop sombres du décor, une AI revue à la hausse renforçant l’agressivité et l’obstination de vos ennemis, un système plus intuitif de changement d’armes, ou encore un mode de téléportation beaucoup plus facile d’accès. En ce qui concerne le jeu en ligne, il s’est doublé d’un mode versus, un mode de coopération et de nouvelles lois, de nouvelles règles (toujours aussi hermétiques, faut pas rêver) vont vous permettre d’envahir l’univers d’autres joueurs à bon ou à mauvais escient. Évidemment (comme dans le premier volet) cela peut se retourner contre vous, et il n’est pas rare de voir, sous la forme d’un spectre rouge, un autre joueur envahir votre monde et vous défier en duel !

Ces améliorations, et bien d’autres, montrent que l’équipe de From Software a su apprendre des erreurs des premiers opus. Mais donner un pendant à l’incroyable richesse thématique du premier DARK SOULS n’a peut être pas été la première de leur priorité. Voulant peut-être s’élever au statut de popularité d’un ELDER SCROLLS, From Software a sans doute appréhendé ce DARK SOULS II comme une marque de fabrique destinée à viser un public plus large. Est-ce pour cette raison que Hidetaka Myazaki a décidé d’opter pour une position plus en retrait dans le développement du jeu ? On ne le saura pas, mais une chose est sûre : son absence se fait cruellement ressentir. Tomohiro Shibuya, son successeur, n’a pas la même approche poétique, ni la même finesse d’esprit. Heureusement, il reprend à son compte toutes les découvertes du jeu original, mais sans vraiment avoir compris ce qui faisait son succès auprès des joueurs. Son apport n’est pour autant pas du tout négligeable, et il arrive, pendant le jeu, de découvrir des niveaux entiers absolument somptueux, où la magie opère. Moins difficile, moins hermétique, un peu plus linéaire, DARK SOULS II a perdu un peu de son âme au passage. Sacré paradoxe étant donné qu’il s’agit de la thématique centrale du premier épisode. Difficile de succéder à un quasi chef-d’œuvre. C’est pour cela qu’il faut appréhender cette suite pour ce qu’elle est vraiment, pour ce qu’elle est seulement : un second opus somme toute plus que correct, pas révolutionnaire pour un sou, mais avec de très beaux restes.

TITRE ORIGINAL Dark Souls II
GENRE Aventure / Fantasy / RPG
ÉDITEUR Namco Bandai
DÉVELOPPEUR From Software
CONSOLE Xbox 360 / PS3 / PC
DATE DE SORTIE 14 mars 2014

1 Commentaire

  1. JLP

    De mon coté, j’invite les rétro-gamers curieux et courageux à redécouvrir les anciens travaux de From Software, qui ont été extrêmement mal appréhendés par la presse occidentale de l’époque (il faut à se titre se réjouir de l’accueil quasi-miraculeux dont bénéficiera plus tard Demon Souls et ses petits frères à l’international)

    Cela s’explique facilement: les jeux de From Software ayant toujours été particulièrement exigeants, à la progression chaotique et douloureuse, au leveldesign retors et piégeux, il ne fallu pas attendre longtemps avant que les journalistes lâchent le pad et concluent précipitamment à la daube au gameplay faisandé.

    Il suffit d’aller relire le test de King’s Field IV sur jeuxvideo.com (et à l’occasion de le comparer aux avis quasiment dithyrambiques des joueurs aventureux dans les commentaires en bas du test) pour se rendre compte qu’il y a bien un problème (de passion de d’investissement, je dirais) quelque part.

    Pourtant, les anciens From Software valent le coup qu’on s’y intéresse, pour peu qu’on ne soit pas rebutés aujourd’hui par leur réalisation souffreteuse.
    Les grands qualités que l’on a apprécié à leur juste valeur sur les « Souls » étaient déjà bien présentes (notamment l’ambiance à nulle autre pareille, le sentiment gratifiant d’être enfin parvenu à surmonter diverses épreuves,etc..)

    *King’s Field IV (PS2, EU) fut disponible en Europe. Demon Souls fut longtemps annoncé par FS comme son successeur spirituel et s’en inspire sur de nombreux points.

    *Shadow Tower Abyss (PS2, JAP) ne franchit jamais les frontières du Japon. Il demeure néanmoins praticable grâce aux efforts de fansubbers qui traduisirent tous les menus du jeu, on ne les remerciera jamais assez.

    *Evergrace 2 (PS2, US) excellent jeu malheureusement peu pratiqué par les européens, et pour cause: ils n’ont eu droit qu’à l’assez mauvais premier volet qui les dissuada de s’intéresser à celui-là, uniquement disponible en import US.

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