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Variation assumée sur un certain cinéma fantastique des années 1980, IT FOLLOWS de David Robert Mitchell, par sa simplicité et son efficacité, est incontestablement l’une des belles réussites dans le genre ces derniers temps. À rebours du grand film de festival décrit par certains, IT FOLLOWS est l’incarnation du film fantastique intègre, dont la créativité est manifestement le résultat de la modestie de ses moyens.

David Robert Mitchell, également scénariste de son film, connaît ses classiques. Dès le plan d’ouverture, le cinéaste revendique l’influence de John Carpenter, situant le récit dans une banlieue américaine proche (c’est le moins que l’on puisse dire) de celle d’Haddonfield dans HALLOWEEN. Une jeune femme désorientée, petitement vêtue (en nuisette), talons rouges aux pieds, quitte confusément la demeure familiale et s’engouffre dans sa voiture, pourchassée par un ennemi qui semble, dans un premier temps, obscurément hors-champ. Retrouvée morte – littéralement démantibulée – elle a été agressée par un ennemi dont on ne sait rien. Quelques temps plus tard, une belle jeune fille, Jay, après avoir couché avec son nouveau petit ami, est ligotée par ce dernier, qui lui confie avoir usé d’elle pour lui transmettre une étrange malédiction. Une créature, qui prend les traits de ses proches, le pourchasse et le seul moyen de s’en débarrasser est de la transmettre par voie sexuelle. Désormais contaminée, Jay va apprendre à vivre avec ce mal inconnu.

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Sur cette trame, David Robert Mitchell construit une série B efficace, simple sans être simpliste, dont les codes sont déployés par une mise en scène calme et maîtrisée, un sens aigu de la composition des cadres. Les références sont multiples. Au-delà de John Carpenter et HALLOWEEN, le jeune réalisateur cite directement l’œuvre de David Cronenberg, notamment dans la scène où Jay ausculte son corps grâce au miroir de la salle de bain, tout droit sortie de FRISSONS ; et le récit emprunte également la voie du « Body Snatcher », principalement lorsque le mal prend la forme des amis de Jay. Bref, David Robert Mitchell a manifestement digéré toutes ces influences pour les resservir avec finesse, usant par ailleurs d’une belle musique synthétique, tour à tour martelante et élégiaque, par instant proche des scores conçus par Carpenter et Alan Howarth dans les années 1980, mais également comparable à la bande-originale conçue récemment par le français Rob dans le cadre de la relecture de MANIAC par Franck Khalfoun.

À rebours des « jump scares » qui contaminent une grande partie du cinéma fantastique contemporain, le cinéaste opte pour une certaine lenteur lors des moments de terreur, parvenant à construire une véritable tension par l’emploi du ralenti. Une séquence d’attaque nocturne, dans la maison de la jeune femme, illustre parfaitement cette idée, le réalisateur choisissant de suspendre le temps pour mettre en valeur la rencontre de Jay avec son assaillant. De même, parce que Jay est la seule capable de voir ses ennemis, qui n’apparaissent jamais aux yeux de ceux qui ne sont pas touchés par la malédiction, le réalisateur peut constamment jouer sur le regard de chacun des protagonistes, voire sur celui du spectateur. Ce qui peut être perçu par ce dernier ne l’est pas nécessairement par l’héroïne (ni ses acolytes), créant un malaise là encore renforcé par le recours au ralenti, qui semble comme suspendre le temps au beau milieu des scènes de tension les plus radicales. Si l’idée de faire du spectateur le complice ou le voyeur n’est nullement novatrice (elle scande largement le cinéma de genre, d’Alfred Hitchcock à Brian de Palma, en passant par Dario Argento), elle est ici brillamment réutilisée par David Robert Mitchell, lequel fait tout de même preuve d’une habileté assez bluffante.

De plus, malgré les stéréotypes qu’ils portent en eux, tous les personnages sonnent juste, depuis la geek qui se tape L’IDIOT de Dostoïevski sur son smartphone, en passant par l’amoureux transi, désireux d’aider sa belle par tous les moyens, y compris coucher avec elle pour la délivrer de son mal. Sans réellement verser dans le teen movie, le cinéaste offre, par petites touches, une vision attachante d’une jeunesse livrée à elle-même, sans jamais verser dans le regard faussement sociologique ou moralisateur caractéristique d’un pseudo cinéma indépendant largement célébré par la critique. Il suffit d’ailleurs d’une simple remarque quasi anodine de l’un des protagonistes pour mettre en jeu la dimension sociale du film, lorsque ce dernier affirme que le centre-ville et les faubourgs sont séparés par une « frontière » invisible qui les empêche de s’y rendre.

Sans être le chef-d’œuvre vendu par la hype montée à travers plusieurs festivals (et celui de Gérardmer en dernier lieu), IT FOLLOWS est le prototype du film fantastique incarné, soucieux de s’appuyer sur ses modèles pour construire sa propre voie. Cette déférence constitue même, peut-être, la plus grande caractéristique du long-métrage, ce qui le distingue de la production habituelle dans le genre. Tout simplement.

TITRE ORIGINAL It Follows
RÉALISATION David Robert Mitchell
SCÉNARIO David Robert Mitchell
CHEF OPÉRATEUR Mike Gioulakis
MUSIQUE Disasterpeace
PRODUCTION Rebecca Green, David Kaplan, Erik Rommesmo & Laura D. Smith
AVEC Maika Monroe, Olivia Luccardi, Lili Sepe, Keir Gilchrist, Daniel Zovatto…
DURÉE 100 mn
DISTRIBUTEUR Metropolitan Filmexport
DATE DE SORTIE 04 Février 2015

6 Commentaires

  1. bruttenholm

    « la geek qui se tape L’IDIOT de Dostoïevski sur son smartphone »… c’est presque une note d’intention, cette liseuse en forme de coquillage qui n’existe nulle part dans le monde réel. Un réalisateur qui demande à fabriquer ce genre d’accessoire spécial juste pour décaler un peu le monde de son récit (alors qu’il aurait pu tout aussi bien prendre une liseuse ou un smartphone lambda) a toute ma sympathie, même si j’ai comme vous certaines réserves sur le film.

  2. exarkun

    Ce film est mon premier coup de cœur de l’année. tout bonnement incroyable, angoissant et terriblement efficace. Un très grand film qui va très certainement me hanté un moment.

  3. Moonchild

    Peu importe la hype, peu importe le buzz, après tout si un très bon film fait un peu parler de lui, alors on peut s’en réjouir (et puis à la radio, à la téloch, personnellement j’entends plutôt parler de 50 shades of grey que de It follows …).

    Pour moi aussi, le film ne cesse de se bonifier dans mon esprit (à ce titre il parcourt le chemin inverse du dernier effort des Wachowski) Il est de ces films de « genre » dont l’intensité et l’atmosphère vous saisissent et vous travaillent après coup, et c’est assez rare pour être signalé car on éprouve pas cela 50 fois par an (l’année dernière nous fûmes gâtés avec Under the skin et The rover, après mes souvenirs vont plutôt du côté de Berberian sound studio, Kill list, The lords of Salem, Sauna ou Martyrs, je citerai aussi le formidable Sorcerer de Friedkin revu sur Arte il ya peu).

    Certes, le film se glisse dans les pas d’un Carpenter première époque (le scope, les panoramiques, les menaces hors-champ qui véhiculent une vraie angoisse, une vraie terreur, et bien sûr la musique électronique, d’ailleurs Lost themes de Carpenter, excellent disque, vient de sortir ces jours-ci en cd et 33T), mais il demeure tout de même profondément singulier et original.

    Concernant le fond, pourquoi chercher du sens à tout prix, pourquoi vouloir débusquer la métaphore ? Attitude bien française, on est bien dans le pays de Descartes à vouloir absolument tout rationaliser. A mon sens, la métaphore sexuelle (Sida, MST) me semble peu pertinente ; la réflexion sur le passage à l’âge adulte, la prise de conscience de la mort après ce sentiment d’immortalité qui colle à l’adolescence, pourquoi pas, mais bon (je conseille tout de même le très bon article de Laurent Duroche dans le Mad movies de janvier) ; et si tout simplement on s’abandonnait à la dimension surnaturelle, fantastique, sans chercher des explications à tout prix …

    Pour finir, je trouve que c’est un bon film sur l’adolescence, un film de bande (comme savait les faire John Hugues et Larry Clarke, mis à part son dernier complèrement raté) où les gens vont s’entraider, vont faire corps (un peu comme dans Les griffes de la nuit) pour affronter et vaincre la menace.

    Il me tarde maintenant de voir The myth of the american sleepover …

  4. Moonchild

    Petit oubli, l’argument de It follows m’a fait songer à une excellente BD d’un excellent auteur, il s’agit de Black Hole de Charles Burns où une étrange maladie, malédiction s’abat sur les adolescents … je la conseille vivement.

  5. Chronic’Art l’a interviewé et lui a parlé de BLACK HOLE justement…

    http://www.chronicart.com/cinema/david-robert-mitchell/

    • Moonchild

      Merci pour ton lien Postcriptom, courte interview mais assez intéressante ; on voit bien que David Robert Mitchell a su parfaitement digéré diverses influences pour livrer une proposition assez novatrice ; en plus de Carpenter, je citerai aussi Jacques Tourneur, sur la forme (la menace, le mystère laissés hors-champs) mais aussi sur le fond, je prendrai ici l’exemple de Rendez-vous avec la peur et de sa lettre annonciatrice de mort ; pour info, Rendez-vous avec la peur passe lundi soir au Ciné club de France 2 …

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