À LA RECHERCHE DE L’IMAGE PERDUE

Dans les salles depuis mercredi dernier, LA VIE RÊVÉE DE WALTER MITTY est le cinquième film de Ben Stiller en tant que réalisateur. Un jalon de plus, d’une beauté aussi fragile que précieuse, dans une œuvre qui ne ressemble décidément à aucune autre et qui continue d’imposer sa voix singulière dans le paysage de la production hollywoodienne actuelle.

Il y a deux Ben Stiller. D’un côté, l’acteur comique à succès qui s’est quelque peu spécialisé ces dernières années dans les franchises familiales du type MON BEAU-PÈRE ET MOI ou LA NUIT AU MUSÉE. De l’autre, le réalisateur de comédies décalées et inattendues. C’est évidemment cette dernière catégorie qui nous intéresse ici. Le bonhomme a toujours voulu devenir metteur en scène, dès les courts-métrages qu’il tournait adolescent, et de son propre aveu, il serait même devenu acteur plus ou moins par accident. Souffrant de cyclothymie depuis sa jeunesse, le cinéaste a construit, en cinq films, une œuvre peuplée de personnages constamment entre deux eaux (les étudiants qui rentrent dans la vie adulte de GÉNÉRATION 90, les acteurs de TONNERRE SOUS LES TROPIQUES qui se retrouvent au beau milieu d’une vraie guerre), voire schizophréniques (le réparateur du câble de DISJONCTÉ, l’acteur caméléon campé par Robert Downey Jr dans TONNERRE SOUS LES TROPIQUES). On attendait donc avec impatience de voir Stiller se frotter à son nouveau projet, remake très libre d’un petit classique de la comédie américaine des années 40 (LA VIE SECRÈTE DE WALTER MITTY, avec Danny Kaye) mettant en scène un employé du service photo du magazine Life qui, poussé par l’amour qu’il éprouve pour une charmante collègue, décide de prendre enfin la vie à bras le corps et de partir à l’aventure à travers le monde pour retrouver le reporter photographe dont il a égaré la photo devant faire la une du tout dernier numéro du magazine. Bref, là encore un personnage dont l’univers est à cheval entre la réalité et la fiction à travers le rapport flou qu’il entretient entre son quotidien et ses rêves. Mais un personnage qui va permettre au réalisateur de creuser un peu plus son univers de cinéaste à part et de livrer au passage son film le plus grave, si ce n’est le plus profond.

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Il y a certes de très bons moments de comédie pure dans LA VIE RÊVÉE DE WALTER MITTY, comme ces passages où l’excellent Adam Scott campe de manière hilarante l’arrogant rond de cuir chargé d’épurer l’entreprise Life de ses employés les plus obsolètes pour mieux assurer la transition vers le tout numérique, ou encore cette rencontre haute en couleurs entre le héros et un pilote d’hélicoptère groenlandais complètement bourré. Mais il est évident que le ton global du film est emprunt d’un lyrisme existentiel qui contraste avec l’image habituelle des films de Ben Stiller. Le personnage principal, Walter Mitty, est un petit employé invisible travaillant dans un service appelé à disparaître, qui prend soudainement conscience combien il traverse sa propre existence sans réellement s’y impliquer. À partir de là, le film de Stiller ne se donne pas facilement, contrairement à sa bande-annonce, qui laissait entrevoir un feel-good movie coulant de source. Principalement parce que son propos évite constamment de tomber dans le piège du choix entre le pouvoir de l’imagination et l’acceptation sereine de la réalité. Ainsi, si le film montre que Walter doit embrasser la vie pour trouver sa vérité, ses déconnexions de la réalité sont envisagées comme des éléments constitutifs de sa personnalité qui vont le pousser vers la vraie aventure et non comme des handicaps. En leur donnant une importance spectaculaire digne d’un vrai shoot visuel, Stiller confère à ces séquences une vie propre qui utilise leur caractère purement cinématographique pour mettre en abyme la quête de son héros. Ce n’est pas la première fois que le réalisateur utilise ce genre de procédés. On se rappelle que, dans TONNERRE SOUS LES TROPIQUES, le film que tournaient les protagonistes (bref, l’équivalent des rêves éveillés de Walter Mitty) détournait et prenait à son compte des images cinématographiques puissamment évocatrices (le plan sorti tout droit de PLATOON où Ben Stiller se fait faucher par les balles de ses ennemis et tombe les bras en croix). Ici, une querelle entre Adam Scott et Ben Stiller dégénère en scène d’action surréaliste au cours de laquelle les deux personnages se mettent à voler et à s’affronter au beau milieu des artères new-yorkaises tels le Monsieur Smith et le Néo de la trilogie MATRIX. Une référence logique pour un film dont le héros va devoir se dépasser pour découvrir qui il est vraiment.

Ben Stiller va encore plus loin en jouant sur les attentes des spectateurs de son film. En projetant son héros dans des aventures de plus en plus invraisemblables (comme le saut d’hélicoptère en plein océan déchaîné, néanmoins tourné tel quel par le comédien, sans doublure – ce qui est sans doute révélateur de la croyance qu’il porte en son récit), il finit par faire naître un doute sur la véracité fictionnelle de ce que l’on voit à l’écran. Walter est-il en train de rêver ou bien fait-il vraiment toutes ces choses insensées ? On est plus ici dans les rêves éveillés précédemment évoqués, dont le langage cinématographique nous montrait la nature intra-fictionnelle évidente, mais dans ce qui semble être le quotidien du héros. Mais le doute subsiste lorsque l’on prend un peu de recul et que l’on réalise que, par exemple, Walter roule à tombeau ouvert pour échapper aux cendres d’un volcan islandais en éruption tandis que Sean Penn, debout sur les ailes d’un biplan, en survole le cratère en ébullition pour le prendre en photo. Ben Stiller apportera la réponse (que l’on ne dévoilera pas) lors d’un troisième acte d’une brièveté particulièrement courageuse. Une conclusion quelque part tout à fait logique mais forcément déceptive en terme de climax émotionnel tant elle rend le héros à lui-même en prenant le risque de laisser le spectateur sur une note frustrante, alors qu’il attendait une fin en apothéose pour ce personnage en quête d’absolu qu’il a suivi durant presque deux heures. Film aussi habité que fragile, LA VIE RÊVÉE DE WALTER MITTY choisit de privilégier la cohérence de son personnage au détriment de la structure narrative de son histoire. C’est finalement tout ce qui fait son prix, à une époque où de plus en plus de films hollywoodiens sont conçus selon des recettes plus ou moins bonnes. Au final, ce n’est pas la première fois que le réalisateur Ben Stiller nous surprend mais on espère bien qu’il va continuer sur ce chemin-là. Car celui-ci n’appartient qu’à lui et c’est tant mieux.

TITRE ORIGINAL THE SECRET LIFE OF WALTER MITTY
RÉALISATION Ben Stiller
SCÉNARIO Steve Conrad, d’après la nouvelle de James Thurber
CHEF OPÉRATEUR Stuart Dryburgh
MUSIQUE Theodore Shapiro
PRODUCTION Stuart Cornfeld, Samuel Goldwyn Jr., John Goldwyn et Ben Stiller
AVEC Ben Stiller, Kristen Wiig, Sean Penn, Adam Scott, Shirley MacLaine, Jon Daly…
DURÉE 114 mn
DISTRIBUTEUR 20th Century Fox
DATE DE SORTIE 1er janvier 2014

1 Commentaire

  1. Jox

    On oublie trop souvent sa prestation dans le magnifique film de Noah Baumbach, GREENBERG, malheureusement passé trop inaperçu chez nous.

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