À LA PERFECTION

Disponible depuis quelques semaines dans une édition DVD et Blu-Ray épurée (un commentaire audio sardonique et basta), GONE GIRL compte comme l’un des meilleurs films de l’année dernière, et comme une véritable réussite dans la carrière en dents de scie du pourtant très talentueux David Fincher. Autant profiter de l’occasion pour revenir sur cette perle noire, que nous avions mis de côté au moment de sa sortie en salles. Pour ceux qui n’ont pas encore vu le film : attention aux spoilers !

De toute évidence, GONE GIRL est un véritable thriller, fait de rebondissements inattendus et de véritables moments de tension implacables. Il est question pour le spectateur de savoir si Nick Dunne (Ben Affleck) est bel et bien responsable de la disparition de sa femme Amy (Rosamund Pike), dont la popularité au sein de la communauté rend la situation d’autant plus dramatique. Scruté par les médias qui remettent en question l’image parfaite de son couple, Nick doit tenter de masquer ses propres secrets, avant qu’ils ne soient révélés au grand jour par cette étrange affaire. Si l’on s’en tient à cette description de l’intrigue pour ne pas déflorer les différents rebondissements, GONE GIRL peut effectivement passer pour une critique acerbe de l’institution du mariage, ce qui a été pointé du doigt par plusieurs critiques positives et négatives. Admettons. À vrai dire, est-ce qu’un réalisateur aussi acerbe que celui qui a tourné des véritables œuvres sociopathes comme FIGHT CLUB et SOCIAL NETWORK a vraiment besoin de s’attaquer à une notion aussi désuète que celle du mariage dans notre conception de la société moderne ? Malgré sa popularité évidente au sein de l’intelligentsia cinéphile, David Fincher a toujours eu à cœur de se lancer dans chacun de ses projets en allant à contre-courant des modes de pensées en vigueur. Par exemple, l’idée d’employer Ben Affleck dans le rôle ingrat de Nick Dunne au moment même où celui-ci se rachète une crédibilité à Hollywood est plutôt pertinente, puisque le personnage renvoie forcément à cette image passée que le comédien tente justement de faire oublier. Scruté et vilipendé par les médias, Nick Dunne n’est finalement qu’une émanation plus sobre du Ben Affleck du début des années 2000, celui d’une époque désormais révolue durant laquelle les moindres faits et gestes de son couple avec Jennifer Lopez étaient relayés sur tous les sites Internet avides de ragots. Cette surexposition constitue ici un supplément de vécu qui permet à Ben Affleck de tenir la première heure du film sur ses épaules. Mais même si GONE GIRL prend parfois des allures de critique envers les médias, le film permet surtout à David Fincher de surligner l’importance démesurée de l’image au sein de la société américaine, même quand le paraître prend le dessus sur les actes de chacun. La popularité d’Amy est d’ailleurs telle que sa disparition transforme instantanément Nick en suspect, à plus forte raison quand son comportement ne correspond pas à celui attendu de tous et qu’il ne revêt pas le rôle du mari inquiet en toutes circonstances.

Or, le récit lui-même joue habilement de cette notion de faux-semblants : au bout d’une heure de film, le spectateur apprend ainsi de manière totalement inattendue qu’Amy a elle-même organisé sa disparition, notamment quand elle a acquis la certitude que Nick allait lui demander le divorce. Loin de constituer un simple twist de petit malin, l’idée est fascinante car elle permet justement à GONE GIRL de sortir des codes habituels du thriller pour devenir un véritable drame humain, au sein duquel les facettes psychologiques de ses deux personnages principaux (Nick et Amy) vont dicter les retournements de situation à venir, puisque chacun place ses pions sur l’échiquier en fonction du comportement de l’autre. Ce qui rend finalement GONE GIRL assez original, c’est que le film n’a alors plus vraiment besoin de jouer sur les notions de suspense à proprement parler pour nourrir son récit : il ne lui reste plus qu’à se reposer sur les caractéristiques de ses deux personnages, qui représentent la vanité et l’orgueil d’un côté et la perversion narcissique de l’autre. C’est plus précisément cette seconde notion qui l’emporte dans la seconde partie du film, étant donné le caractère particulièrement toxique du personnage d’Amy. GONE GIRL a effectivement ceci de terrifiant qu’il décrit un cas pathologique typique de notre époque et prend le parti de le pousser dans ses derniers retranchements. Dans notre société moderne, chacun a pu faire l’expérience d’une véritable personnalité dont le comportement trouble a trait à la perversion narcissique (manipulation par l’affect, culpabilisation, victimisation, besoin de perfection jamais récompensé en retour, etc.) dans différents cadres professionnels et/ou personnels, et la grande idée de GONE GIRL est justement de prendre les caractéristiques de cette pathologie pour irriguer les codes du thriller et proposer un suspense totalement inédit mais dont le déroulement malsain résonne tout de même comme une succession d’événements crédibles et cohérents. Dans ce cadre spécifique, la scène du meurtre de Desi Collings (Neil Patrick Harris) est peut-être importante d’un point de vue structurel, mais elle fait cependant tache avec l’apparente retenue psychologique du film. On pourrait même penser que son aspect graphique a justement été exagéré pour rappeler aux spectateurs susceptibles de rejeter la manipulation en bloc qu’ils sont bel et bien en train de regarder un thriller et que le personnage d’Amy n’est pas seulement une femme au foyer délaissée, mais que son comportement est effectivement très dangereux et destructeur.

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Difficile de parler de faute de goût pour autant. De la même manière que Steven Spielberg a longtemps prétendu que la fameuse scène du cœur arraché dans INDIANA JONES ET LE TEMPLE MAUDIT aurait coûté des spectateurs potentiels au film, David Fincher pourrait inversement arguer du fait que sans cette séquence de crime crapoteuse (sexe et violence sont exploitées pour la seule et unique fois dans le film), les amateurs de thriller auraient pu se sentir lésés par GONE GIRL au point de boycotter sa sortie en salles. Soit. Ce n’est finalement qu’une rare concession dans une œuvre à la fois cohérente et jusqu’au-boutiste, faite de plusieurs degrés de lecture passionnants mais qui ne mènent qu’à une seule et terrifiante issue à la problématique exposée tout au long du récit : nous sommes les premiers prisonniers de l’image que nous avons décidés de renvoyer aux autres. Comme SOCIAL NETWORK avant lui, GONE GIRL est donc une autre grande œuvre sur notre société moderne et les dérives comportementales induites par nos limites admises en matière de communication. Implacable.

TITRE ORIGINAL Gone Girl
RÉALISATION David Fincher
SCÉNARIO Gillian Flynn
DIRECTEUR DE LA PHOTOGRAPHIE Jeff Cronenweth
MUSIQUE Trent Reznor & Atticus Ross
PRODUCTION Cean Chaffin, Joshua Donen, Arnon Milchan & Reese Witherspoon.
AVEC Ben Affleck, Rosamund Pike, Neil Patrick Harris, Carrie Coon, Kim Dickens, Tyler Perry…
DURÉE 149 mn
ÉDITEUR 20th Century Fox France
DATE DE SORTIE 08 octobre 2014 (en salles) 11 février 2015 (en DVD & Blu-Ray)
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16 Commentaires

  1. Moonchild

    Sur un plan strictement formel, un des plus beaux films de l’année passée (ah cette scène sous la neige à New-York et cette scène du meurtre, quel découpage …).
    En revanche, j’ai de grosses réserves sur la révélation (« twist ») qui survient au milieu du métrage : cette explication ultra didactique et lourdingue tranche véritablement avec la subtilité, la complexité, l’ambiance étrange et aussi anxiogène du début … pourquoi ne pas faire confiance au spectateur, le laisser faire son propre chemin ? Sans doute parce que Fincher, même s’il demeure un cinéaste exigeant et par certains côtés complexe, se doit aussi de s’adresser à un large public (qu’il ne faut pas trop déstabiliser) … toute la différence avec un Lynch par exemple …

    PS : pour moi, c’est véritablement Rosamund Pike qui porte le film, dans un monde idéal elle aurait pu mériter l’Oscar de la meilleure actrice.

    • q-t66

      La différence avec Lynch (même si je ne vois pas trop la comparaison..) c’est qu’il a besoin quand même d’evoluer dans une structure codée sinon il part carrément en roue libre dans ses délires incompréhensibles la ou Fincher , comme le dit Stéphane, ose casser les codes et nous propose un Thriller psychologique qui se met au service des ses personnages jusqu’a la fin après certes je ne suis pas trop fan de son partis pris finale (mais qui reste cohérent avec le traitement général du film et des persos) et son coté parfois didactique comme tu dis mais franchement en termes de mise en scène le film est l’uns des plus beau que j’ai pu voir ces dernières années , elle est a la fois sobre mais d’une classe incroyable après bon le partis finale peu déranger et l’écriture manque parfois de subtilité mais c’est quand même très bon dans l’ensemble, chapeau a Rosamond Pike (pas très fan de Affleck dans le film) son personnage est d’une froideur abyssale puis ce besoin obsessionnel de contrôler l’autre et tous ce qui l’entour et de renier ses émotions par peur d’être rejeter est terrifiant , je trouve le tout magistralement retranscrit …
      Bref le meilleur Thriller Psychologique depuis très longtemps !!

      • Moonchild

        Je prenais juste l’exemple de Lynch pour mettre en avant le fait qu’il ne s’est jamais « arrêté » en plein milieu d’un de ses films pour se livrer à une grande explication de texte (sur le pourquoi du comment ou le qui a fait quoi … ?), ce qui est hélas le cas dans Gone girl.
        Après, je suis d’accord avec toi, en dépit de la « complexité » réelle ou supposée des films de Lynch, il y a toujours un fil conducteur qu’il tient jusqu’au bout …

  2. ben

    La non nomination aux Oscar de Fincher montre bien le peu de crédit des Oscars.

    Comment est-il possible de nominer un film comme The Imitation Game dans la catégorie Meilleur Réal?

    Le travail de Fincher ici permet simplement par la mise en scène de créer une ambiguïté en adoptant un point de vue et une perception différente des protagonistes à chaque scène.

    Bien loin de la réalisation plate de Imitation Game ou Boyhood…

    • Moonchild

      … et de l’escroquerie (du siècle) Birdman …

  3. Totoduschnock, le seul et unique

    Étant moi-même un pervers narcissique*, j’aurais plutôt pensé à Ben Affleck : après tout, c’est lui qui commence à vouloir pour ainsi dire violer l’univers d’Amy et le déroulement de son existence pour la mettre dans l’embarras devant ses proches et lui « forcer la main » à l’image, ce qui flatte évidemment son égo. Elle n’attendait rien (d’autres ont enfermé l’enfant qu’elle était dans une fiction idéalisée), sinon un élément perturbateur susceptible de changer la donne et « la sortir de sa génialitude » (l’aura de charisme perçue par les autres à travers son alter ego fictif). Ce qu’il parviendra à faire, bien au-delà des attentes…

    Qu’il s’agisse d’un supplément d’âme©, d’une romance sans agenda, d’une alliance patrimoniale ou d’un plan cul… à l’arrivée, il s’agit toujours d’exiger d’un autre qu’ils jouent un rôle dans la fiction que l’on (« on » étant entendu comme « un monstre protéiforme » et non une somme d’individus) nous demande d’élaborer (« Maîtrisez votre vie de couple comme votre bilan carbone », par exemple). Si Amy est détruite en surprenant Nick en train de conter fleurette à une jouvencelle, sa douleur vient moins de l’odieuse hardiesse du Monsieur (qu’elle ne pouvait pas ignorer) que de la prise de conscience de n’avoir jamais eu de prise sur sa vie ni retenu quiconque dans ses rets. Qu’il reproduise le même geste de séduction comme un passage obligé ou une formule d’écriture rabâchée est donc l’offense suprême. Mais j’y vois moins une perversion narcissique obsessionnelle (du genre qui s’épanouit « chez l’enfant qui regarde 3 à 6 fois le même dessin animé ou film », si j’en crois une récente et sérieuse étude à la con publiée par des chercheurs danois…) qu’une démarche purement réactive (piéger pour ne plus jamais être piégé… d’autant que son plan initial était de se noyer à la toute fin). Quand chacun est réduit à sa valeur d’échange, il s’agit désormais de rendre les coups.

    Bien malin (ou sophiste) sera celui qui saura dire si la différence entre le meurtre perpétré par un aliéné (cliniquement décelé) et celui du mari jaloux et/ou furieux est de degré ou de nature… que l’américain issu des couches populaires parvienne à reconquérir la fille de bonne famille à la faveur d’une intervention dans un talk-show de caniveau n’est pas anodin. Contrairement au cas Roméo et Juliette, la passion de Tristan/Nick et Yseult/Amy est initiée par l’administration d’un philtre d’amour (déjà concocté par les grandes instances en présence, comme il se doit) et n’a rien d’une romance spontanée… il s’agit d’un calcul en vue de l’entérinement imminent d’un rapport de forces, lesquelles ne nous ont jamais appartenu en propre.

    http://philitt.fr/2015/02/23/michel-clouscard-contre-le-freudo-marxisme/

    * : encore que, comme le remarquait récemment un ami psychanalyste, le terme est largement galvaudé par la vulgate psy des magazines féminins… qui aiment faire croire à leurs lectrices qu’elles seraient « naturellement » plus humaines, aptes à décrypter la complexité des rapports sociaux… les parvenues désormais investies d’une grande mission psycho-sociale sont seulement passées de « gros connard » à « pervers narcissique », en gros.

    • Totoduschnock, le seul et unique

      Yikes. Désolé pour les fautes…

  4. Fest

    Je plussoie, c’est vraiment l’image (que l’on renvoie) qui est au centre du film (et du réseau social, comme quoi Fincher a de la suite dans les idées).

    • Totoduschnock, le seul et unique

      Pas l’image, non… la mise en récit.

      • Fest

        Ah.

        • Totoduschnock, le seul et unique

          Sans déconner.

  5. Bengal

    Le meilleur film de Fincher depuis Fight Club selon moi, et peut-être le meilleur de l’année dernière. J’avoue que j’étais plus que dubitatif par rapport au cast de Ben Affleck, mais au final c’est son meilleur rôle et de loin (c’est dire à quel point Fincher est un grand directeur d’acteurs), idem pour Rosamund Pike. J’avais pas vu un thriller comme ça depuis belle lurette, avec une lutte homme/femme aussi tordue et mémorable.

    Pour le twist au bout de la 1ère heure, je trouve que ça sort justement le film de la simple enquête d’indices pour virer sans prévenir à la confrontation impitoyable. Quant à la « faute de goût », un meurtre (le seul du film) ça se passe rarement dans la finesse, et le côté graphique/sexuel montre bien l’obscénité de la situation (pas seulement ce que fait Amy, mais aussi ce qu’elle fait réagir chez les autres). Et que dire de la fin, assez osée pour un film grand public sans que ça fasse l’effet de l’échappatoire facile.

    Un petit chef-d’œuvre, donc, à consommer sans modération.

  6. pacclerouge

    Je n’ai pas été aussi conquis par le film. D’une part parce que le script pue le livre blockbuster formaté du thriller US, avec sa somme indigeste de twists qui nuisent très fortement à la cohérence de l’ensemble. D’autre part parce que la réalisation n’est pas non plus exceptionnelle. Elle est sobre, la photo est belle, mais rien de renversant. Si j’étais méchant je dirais que c’est du « Sex Crimes académique ».
    Certains commentateurs aiment taper sur Birdman, mais autant je lui préfère largement American Sniper, autant sa mise en scène est autrement plus alerte et agréable que celle de Gone Girl.

  7. Fest

    Ouais enfin l' »académisme » chez Fincher, faut se méfier hein…

    Le type apporte un tel soin maniaque à chacun de ses plans que (et c’est toujours le cas avec les grands réals) c’est pas en se limitant à une vision qu’on peut définir la vraie valeur de sa mise-en-scène. Après plusieurs visions de SOCIAL NETWORK je découvre encore des trucs.

  8. q-t66

    Excellente critique comme d’habitude !!!

  9. Fabian

    Excellente critique.
    Tout à fait d’accord sur la scène du meurtre Collings : elle m’a personnellement fait complètement sortir du film.
    On passe d’un Thiller jusque là très 1er degré à une scène complètement hors contexte qui rends l’ensemble du métrage un peu bancal.
    Dommage sinon c’était un chef d’oeuvre.

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