30 ANS MODE D’EMPLOI

Après avoir accédé à une notoriété de premier plan grâce au rôle de Tom Haverford dans l’excellente sitcom PARKS & RECREATION, le comédien Aziz Ansari se lance dans la production et l’écriture de sa propre série. Produite par Netflix, MASTER OF NONE doit sa réussite au caractère très personnel des situations et de l’écriture. Mais c’est aussi sa limite.

Dans l’exercice pour le moins délicat de la série « autobiographique mais pas vraiment », il y a deux écoles. D’un côté, il y a celle basée sur l’hypertrophie des situations vécues où un détail insignifiant peut prendre des proportions colossales. Et la plus emblématique des séries basées sur ce précepte est sans doute la géniale CURB YOUR ENTHUSIASM : ici, le très new-yorkais Larry David est confronté aux conventions sociales de Los Angeles et les situations mises en avant dans la plupart des épisodes sentent clairement le vécu. De l’autre côté, il y a l’approche beaucoup plus réaliste et modeste, s’attachant moins à faire rire le public qu’à représenter une sorte de chronique de la vie des protagonistes. Dans le genre, on peut par exemple citer la série séminale FREAKS AND GEEKS qui aura révélé au public les talents de la bande de Judd Apatow. Évidemment, cette séparation n’est en rien absolue et, s’il n’était pas nécessaire de le préciser, cela nous permet néanmoins d’évoquer COUPLING, sitcom britannique trop méconnue créée par Steven Moffat et qui navigue avec virtuosité entre les deux extrêmes évoqués.

La scène d’ouverture de MASTER OF NONE donne le ton : suite à un problème de préservatif, Dev, un aspirant acteur d’origine indienne, doit accompagner sa conquête d’un soir jusqu’à une pharmacie. Si la situation est un prétexte pour s’amuser de la prépondérance actuelle de la technologie (le premier réflexe des protagonistes étant d’utiliser leurs smartphones pour s’informer de la nécessité d’un contraceptif d’urgence), le traitement reste très sobre, laissant au spectateur le temps de s’habituer à la « banalité » des personnages. Mis à part peut-être le personnage d’Arnold Baumheiser (interprété par Eric Wareheim) qui colle assez fidèlement au stéréotype du grand dadais un peu empoté, les personnages de MASTER OF NONE ne se réduisent jamais à un seul aspect physique ou psychologique. Si chacun d’eux a sa propre identité – Brian Cheng (Kelvin Yu) est un enfant d’immigrés taïwanais et Denise (Lena Waithe) est une lesbienne afro-américaine – celle-ci n’est pas centrale dans l’écriture du personnage. Afin que les acteurs soient le plus naturels possible dans leurs rôles, Aziz Ansari et son auteur Alan Yang n’ont pas hésité à réécrire le rôle de Denise pour la faire correspondre à la personnalité de Lena Waithe. Grâce à cela, les acteurs trouvent naturellement le bon équilibre entre l’identité marquée de leur personnage et les moments où celle-ci s’efface derrière les autres facettes de leur personnalité : leur statut de « minorité visible » ne les définit ni plus ni moins que leur statut de trentenaires new-yorkais vaguement branchés. Grâce à cela, la série trouve une forme d’authenticité qui lui permet d’aborder des sujets connexes aux questions d’identité sans tomber dans le discours pontifiant. Lorsque la série aborde le rapport de Dev et Brian à leurs parents immigrés, les différences entre hommes et femmes dans l’espace public ou encore les difficultés pour Dev à ne pas être réduit à un rôle d’immigré indien avec un fort accent, elle le fait au travers de situations ordinaires pour les différents personnages. Ceux-ci faisant donc face à des problèmes qu’ils ont appris tant bien que mal à gérer, ils ne sont jamais réduits au seul statut de victime. Ils restent des individus partagés entre différents intérêts qui doivent faire face à des situations complexes. On peut comprendre que Aziz Ansari et Alan Yang ait tenu à profiter de la liberté offerte par Netflix pour aborder des sujets aussi complexes et cet aspect de la série est une indéniable réussite. Néanmoins, ce qui est paradoxalement le plus surprenant, c’est la justesse avec laquelle MASTER OF NONE aborde une forme de récit des plus triviales : une simple romance.

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Fil conducteur de la série, la romance entre Dev et Rachel, sa partenaire d’un soir dans la première scène du pilote, dégage la même authenticité que le reste des thèmes abordés. Ansari et Yang évitent ainsi cet écueil fréquent qui tend à sur-dramatiser des situations sous prétexte qu’elles impliquent des sentiments amoureux. Par exemple, la scène finale de l’épisode HOT TICKET, lorsque Dev tente d’embrasser Rachel et qu’elle lui avoue être à nouveau en couple, aurait facilement pu donner lieu à des réactions outrancières de la part des personnages. Au lieu de ça, le spectateur a l’impression de se retrouver face à deux adultes qui gèrent comme ils peuvent la situation. De la même façon que les personnages de Brian ou Denise ne se réduisent pas à leurs origines ou à leur sexualité, le personnage de Rachel bénéficie autant d’une grande sobriété d’écriture que de la qualité d’interprétation de Noël Wells. Celle-ci parvient à donner corps à un personnage qui aurait pu facilement tomber dans le stéréotype de la manic pixie dream girl. L’épisode NASHVILLE met ainsi en scène l’amour naissant entre Dev et Rachel sans qu’aucun des protagonistes n’apparaisse comme l’idéal fantasmé de l’autre. Pour autant, l’authenticité et la justesse qui se dégage de MASTER OF NONE sont aussi son principal défaut. La série fait preuve d’une telle rigueur d’écriture dans ses meilleurs moments (et NASHVILLE compte définitivement parmi ceux-là) que certaines facilités apparaissent par contraste d’autant plus coupables. Si l’épisode MORNINGS consacré à la vie quotidienne et à l’évolution du couple de Rachel et Dev réussit à mettre en scène intelligemment les problèmes liés à la gestion de l’appartement commun, il se permet aussi un montage pour le moins caricatural sur l’évolution de la vie sexuelle du couple. De la même façon, les deux protagonistes qui, jusque-là, parvenaient à gérer leur histoire comme des adultes semblent soudain dépasser par des situations aussi banales qu’une opportunité professionnelle dans une autre ville ou qu’un certain degré d’incertitude vis-à-vis de l’avenir de leur couple. La fin de la série est indéniablement touchante. L’illustration de l’extrait de LA CLOCHE DE DÉTRESSE de Sylvia Plath au moyen d’un split-screen fonctionne parfaitement et le monologue de H. Jon Benjamin sur la vie de couple à long terme est évocateur sans tomber dans le pathos. Mais il n’en reste pas moins que la situation globale tranche avec le reste de la série et révèle les limites de l’écriture d’Ansari et Yang.

Alors que les auteurs parvenaient à traiter avec recul et humour de leur statut de minorité et évitaient ainsi de tomber dans le cliché, ils échouent dans une certaine mesure à faire de même avec leur statut de « jeunes trentenaires urbains et célibataires ». On aurait pu attendre d’un personnage qui veut réagir au commentaire raciste d’un producteur sans pour autant vouloir coller au cliché de la victime révoltée qu’il ait les mêmes réticences à apparaître comme un stéréotype dans sa vie sentimentale. Malheureusement, ce n’est pas le cas et la série n’échappe pas aux poncifs sur la difficulté de s’engager sur le long terme et sur le tiraillement entre des rêves extravagants et un quotidien routinier. C’est en cela que la série trahit en partie son projet et apparaît comme un peu impersonnelle. D’ailleurs, ces limites se traduisent également en termes esthétiques. Si l’appartement de Dev correspond parfaitement à l’appartement idéal d’un trentenaire urbain, il ne colle pas du tout à celui d’un acteur débutant qui vivote grâce à quelques publicités et à un second rôle dans une série B. De la même façon, si les choix musicaux qui illustrent chaque générique font preuve d’un goût musical sûr, ils ressemblent néanmoins à une playlist établie par le site Pitchfork. Cette forme d’orthodoxie musicale se retrouve même dans certains dialogues où les références musicales des personnages sont Johnny Cash, Pavement ou les Buzzcocks. Recyclant certaines parties du spectacle de stand-up d’Aziz Ansari (également disponible sur Netflix), MASTER OF NONE est finalement un reflet assez juste du talent et des limites de son interprète principal : capable d’une remarquable acuité concernant sa place de fils d’immigrés indiens au sein de l’industrie audiovisuelle, tout autant que d’un manque de recul certain sur la vie de trentenaire urbain… ou peut-être pire d’une forme de complaisance vis-à-vis de ceux qu’il sait être son public. Quoi qu’il en soit, MASTER OF NONE s’avère suffisamment réussi pour qu’on attende la suite de la carrière d’Ansari.

La saison 1 de MASTER OF NONE est disponible en intégralité sur Netflix depuis le 6 novembre.

2 Commentaires

  1. Horseloover

    Personne mate nathan for you par là ?
    La série était déjà énorme depuis 2 ans mais la 3ème saison diffusée actuellement met tout l’univers de la série comique US de ces dernières années à l’amende. Du pur génie.

  2. Beat Kiyoshi

    Donc Master of None et Nathan for You.
    C’est noté les gars, thanks.

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