WHAT IF ?

Expérimentation issue des « Nouvelles écritures » de France Télévisions, UCHRONIQUES mélange l’Histoire avec un grand H, l’interactivité et l’uchronie. Rien que le parti pris – à la croisée des médias – méritait qu’on s’attarde un peu sur cette création relativement inédite dans le paysage audiovisuel français.

Histoire, interactivité, uchronie : le concept des UCHRONIQUES est très simple, puisqu’il permet aux spectateurs d’influer sur certains événements majeurs en quelques clics, et de faire dévier l’Histoire telle qu’on la connaît. En dix petites tentatives (qui vont de l’assassinat de JFK à l’attentat du 11 septembre, en passant par la découverte du vaccin contre la rage et l’accident pyrotechnique de Michael Jackson), les créateurs de cette web-série un peu particulière ont à cœur de questionner la position du spectateur/joueur au sein des événements et de notre place au sein de l’Histoire avec un grand H. Bien évidemment, le principe des UCHRONIQUES est de rester un divertissement abordable pour les néophytes (en Histoire comme en jeu vidéo) et l’écriture de certaines uchronies s’amusent volontiers à imaginer le pire (la « mauvaise » fin de l’épisode sur Pasteur est d’ailleurs très amusante dans son jusqu’au-boutisme apocalyptique). Mais même si le principe de la pastille a tendance à limiter le champ d’expérimentation, on souhaite que l’idée même des UCHRONIQUES fasse des petits et permette d’ouvrir un peu plus le paysage audiovisuel français sur la nouvelle façon dont les spectateurs consomment désormais la fiction à travers les différents médias qui sont à sa disposition. En attendant, laissons l’ami Thierry Tripod, co-auteur des UCHRONIQUES nous exposer le concept et nous parler des différentes facettes du projet.

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À PROPOS DU PROJET

Le projet UCHRONIQUES est né à l’occasion d’un appel d’offres des « Nouvelles Écritures » de France Télévisions sur le thème de l’uchronie. À l’origine, cet appel d’offres concernait une web-série pour le portail Studio 4.0 qui est comme un laboratoire des séries pour France Télévisions. Le principe narratif de l’uchronie, ce jeu de l’esprit qui consiste à imaginer les changements subis par l’Histoire si un événement s’était déroulé autrement, me semblait alors une opportunité idéale d’essayer une nouvelle écriture en utilisant les fonctions interactives et non-linéaires du support du web. Si l’uchronie est un jeu de l’esprit, pourquoi alors ne pas en faire carrément un jeu. C’est sur cette idée toute simple que j’ai proposé le concept des UCHRONIQUES où l’internaute peut « jouer » le moment-clé, le point de divergence historique, et donc changer l’Histoire en fonction de sa performance vidéoludique. Un véritable objet hybride qui mélange documentaire, application vidéoludique et documenteur à la manière du FORGOTTEN SILVER de Peter Jackson. Bien que hors-sujet par rapport à l’appel d’offres initiale, le concept a plu à Boris Razon et à son équipe des « Nouvelles Écritures » dont l’objectif est justement de rechercher des formes narratives innovantes sur tous les écrans. Ils ont choisit notre proposition sur plus de 80 projets proposés. Après un pilote sur l’assassinat de JFK à Dallas, on s’est mis d’accord sur 10 épisodes qui vont de Napoléon aux attentats du 11 septembre. Au-delà de l’aspect fondamentalement ludique d’imaginer des histoires alternatives, il nous a très vite semblé important, à mon co-auteur Patrick Mallet et à moi, d’avoir une réflexion très poussée sur cette forme de réécriture de l’Histoire qu’est l’uchronie, à la fois pour se fixer des garde-fous et éviter tout dérapage, mais aussi pour pouvoir se libérer de carcans moraux inutiles et laisser libre cours à notre imaginaire. Il fallait se faire une place entre l’Histoire « officielle », le révisionnisme et le complotisme pour proposer des histoires qui puissent faire rire, réfléchir, effrayer ou indigner dans la plus grande liberté et sans faire œuvre d’historien. L’uchronie est une réécriture de l’Histoire par l’imaginaire. C’est donc la forme narrative idéale pour remettre en perspective l’Histoire officielle sans pour autant la substituer par une autre version tout aussi dogmatique. C’est avec ce souci constant que nous avons conçu le travail sur les archives. Nous les avons manipulées en totale liberté pour pousser le spectateur à se poser en permanence la question des images qu’il est en train de regarder. Cette position critique est indispensable dans notre monde médiatique envahi par un flot d’images continu.

À PROPOS DU CHOIX DES ÉVÉNEMENTS HISTORIQUES

Pour le pilote, le choix de JFK s’est imposé immédiatement car c’est l’exemple-type qui permet de comprendre instantanément le concept de l’uchronie et ses potentialités narratives. Pour établir la liste des 9 autres épisodes, nous avons raisonné selon deux critères. Il fallait un événement assez connu pour pouvoir rapidement poser le contexte historique en s’appuyant sur l’image mental qu’il a dans l’imaginaire collectif. Ainsi, le naufrage du Titanic ou la mission Apollo 13 dont les enjeux sont rapidement rafraîchis chez le spectateur. Nous nous sommes quand même permis de mettre en lumière des événements moins connus, comme la découverte du vaccin contre la rage par Pasteur parce qu’elle provoquait instantanément l’imaginaire uchronique à travers des codes de genre communs à tous aujourd’hui. Le second critère s’est formé sur le potentiel écho des sujets avec le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Que ce soit Napoléon à la poursuite de son rêve d’unification européenne ou les attentats du 11 septembre, les épisodes devaient, pour faire sens, offrir une résonance avec notre actualité, directement ou de façon métaphorique. Mais pour faire une bonne uchronie, il faut également une distance suffisante entre le point de divergence historique et aujourd’hui. En cela, l’épisode 9/11 est à la limite de cet éloignement chronologique nécessaire.

À PROPOS DU GAMEPLAY

Pour chaque épisode, la partie interactive de l’expérience a été développée pour s’intégrer de manière homogène aux vidéos, à la fois formellement et narrativement, avec le souci constant de placer l’internaute/joueur en responsabilité de ses actions. Ainsi, le FPS de JFK qui met le joueur dans la peau du tireur et donc face à un choix moral dont les conséquences sont immédiates. Ou le jeu de l’épisode Tchernobyl qui consiste à ramasser le plus d’uranium possible pour alimenter la centrale nucléaire. Les gameplay ont été développés pour être facilement pris en main par des néophytes sans être de simples prétextes aux histoires. Encore un grand écart pour permettre à l’expérience d’être appréciée par un public le plus large possible, service public oblige. Mais cette contrainte est, comme souvent, l’occasion de réfléchir en profondeur à nos choix et affiner au mieux les réglages des jeux.

À PROPOS DES ÉVÉNEMENTS TABOUS 

Avec « Uchroniques », nous ne faisons pas oeuvres d’historiens, mais d’auteurs qui s’amusent à jouer avec l’Histoire. Donc, le tabou est très subjectif. Nous n’avons pas voulu aborder des sujets à haut potentiel de dérapage comme les camps de concentration, la création d’Israël ou l’esclavage, ceci afin d’éviter une polémique qui aurait discrédité l’expérience et empêché tout regard réflexif sur l’Histoire. À aucun moment ces limites ne nous ont été imposées par France Télévisions, mais elles ont été le fruit d’heures de réflexion avec Patrick, notre producteur Cédric Delport et les membres de l’équipe. Je ne te dis pas combien de temps on a passé autour du jeu de l’épisode 9/11 pour pouvoir trouver la forme du jeu (en évitant le simulateur de vol !) et pouvoir rire de cette histoire qui a façonné le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. D’ailleurs, ça a été l’épisode le plus difficile à concevoir. Avec des versions successives qui ne satisfaisaient personne jusqu’au moment où on a décidé de visionner tous les discours de George W. Bush à l’époque. Et c’est comme ça que cet épisode s’est débloqué, en découvrant les facettes d’un personnage beaucoup plus complexe qu’on ne l’imaginait. Contrairement aux autres épisodes où nous avons écrit librement avant de visionner les archives, pour celui du 9/11, nous avons dû écrire en fonction des archives. Nous avons pu construire les uchronies sans modifier les archives, comme sur les autres épisodes, mais simplement en s’appuyant sur les propos absolument surréalistes du 43ème Président des États-Unis.

À PROPOS DU CONCEPT

Si on pousse plus loin le concept des UCHRONIQUES, on obtient des jeux du type ASSASSIN’S CREED, où l’on incarne un personnage unique au sein de la grande Histoire, mais on ne pourra jamais modifier au sein d’un seul et même jeu l’ensemble des paramètres qui forment le cours de l’Histoire. Donc, je ne pense pas que le concept des UCHRONIQUES puisse révolutionner quoique ce soit, mais il participe à la perméabilité des écritures narratives développées aujourd’hui sur tous les écrans, de l’audiovisuel aux jeux vidéo en passant par les webcréations. Une sorte de « fusion story », comme on a de la « fusion food ».

À VISITER
Le site web d’UCHRONIQUES pour découvrir les deux nouveaux épisodes de la semaine, axés sur la campagne de Napoléon et la catastrophe de Tchernobyl.

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