SEPT ANS DE RÉFLEXION

Enfin. Après plusieurs années d’attente, le monde peut enfin contempler les premières images de GRAVITY, le grand projet mystérieux du génial Alfonso Cuarón, via une première bande-annonce aussi belle que stressante. Une bonne occasion de revenir sur ce projet hors-normes et d’extrapoler sur la partie immergée de l’iceberg qui se profile à l’horizon.

Le dernier long-métrage d’Alfonso Cuarón remonte déjà à 2006. À l’époque, LES FILS DE L’HOMME, comme beaucoup de films en avance sur leur temps, est passé relativement inaperçu. La presse, tout en louant ses qualités de récit d’anticipation social, s’est très peu étendue sur le tour de force formel du film et sur la révolution cinématographique à venir dont il s’imposait naturellement comme l’un des porte-étendards. Le public, lui, n’a pas suivi, le film engrangeant des recettes mondiales approchant les 70 millions de dollars, pour un budget de 76 millions. Ce n’est qu’avec le temps que LES FILS DE L’HOMME acquerra peu à peu son statut spécial et qu’il prendra la place qui lui revenait dans le paysage du cinéma de demain que s’emploient à mettre sur pied depuis quelques années des noms aussi prestigieux que James Cameron, David Fincher, Robert Zemeckis, les frères Wachowski, Peter Jackson ou Steven Spielberg. Entre la sortie des FILS DE L’HOMME, en octobre 2006, et celle de GRAVITY, en octobre prochain, il se sera donc écoulé sept années. Sept ans au cours desquels Cuarón aura développé et maturé l’un des projets les plus fascinants de la période, un véritable défi technologico-narratif qui devrait vraisemblablement marquer un grand pas dans l’histoire du cinéma. Après des mois d’attente fébrile, au cours desquels pas une photo ni le moindre petit bout d’extrait n’aura été dévoilé, la Warner vient donc de lâcher la toute première bande-annonce du film, révélant ainsi quelques images hallucinantes de réalisme qui se contentent de montrer l’incident déclencheur de l’intrigue.

Image de prévisualisation YouTube

Pour mieux comprendre ce que nous laisse entrevoir cette bande-annonce, il faut revenir un peu en arrière sur les informations qui ont été divulguées au compte-goutte durant ces deux dernières années. Au printemps 2011, tout ce que nous savions du film tenait alors sur quelques lignes. Nous savions qu’il s’appelait GRAVITY, qu’il était le prochain film d’Alfonso Cuarón et qu’en gros il mettrait en scène deux cosmonautes, une femme et un homme, perdus dans le vide de l’espace, sans aucun contact avec la Terre, suite à la destruction accidentelle de leur navette alors qu’ils étaient en train d’effectuer une sortie. Le casting des deux rôles uniques, après avoir été proposé à Angelina Jolie et Robert Downey Jr, avait finalement échu à Sandra Bullock et George Clooney. En avril, c’est le producteur David  Heyman qui dévoile les premières infos d’importance. On apprend alors que le film sera converti et non tourné en 3D : un choix déroutant pour ceux qui pensaient jusqu’ici que la vraie 3D devait être filmée et non post-produite. Nous apprenions également que le film avait été entièrement prévisualisé (rappelons que la prévisualisation est l’équivalent d’un storyboard digital animé), Heyman annonçait alors « un film très audacieux » et levait un morceau de voile sur la note d’intention du projet :

« Nous utilisons une technologie totalement inédite. Je crois que ce film sera plus immersif que tout ce que vous avez pu voir auparavant. Vous aurez réellement l’impression d’être dans l’espace. Vous ne le verrez pas de manière objective mais de manière immersive. »

Mais surtout, surtout, le producteur annonce que le film sera quasiment entièrement conçu digitalement, en images de synthèse. Un matériau beaucoup plus manipulable et transformable à volonté que des prises de vue réelles, et donc un matériau aisément convertible en 3D pour un résultat qui peut potentiellement égaler celui d’un relief filmé par une caméra spéciale (et du coup, on ne peut pas vraiment parler de 3D post-convertie puisque les images digitales sont créées en fonction du relief, à l’instar de celles d’un dessin animé). Peu de temps après, en août 2011, les attentes que commence à susciter ce projet de plus en plus intrigant vont monter d’un cran à la suite d’une interview de Guillermo Del Toro sur MTV. Le cinéaste mexicain y parle en ces termes du nouveau film de son compatriote et ami :

« Ce qu’ils ont fait est incroyable. Ils ont rencontré David Fincher, ils ont rencontré James Cameron – j’ai présenté Alfonso à Jim dans ce but précis. Ce qu’Alfonso essaie de faire avec ce film est complètement dingue. Jim lui a dit : « OK, vous êtes en avance de cinq ans dans ce que vous tentez de faire… C’est trop tôt pour essayer quelque chose d’aussi fou ». Et ils l’ont quand même fait ! »

Ces paroles du créateur d’AVATAR, qui semble mettre un genou à terre face à la démesure prométhéenne d’une telle entreprise, vont évidemment faire le tour de la planète et enflammer l’imagination des cinéphiles. Et Del Toro d’en remettre une couche :

« Je pense que de la même façon qu’il a repoussé les limites de la narration avec LES FILS DE L’HOMME, Alfonso est en train de définir une nouvelle manière de faire des films, tout bonnement hallucinante. Car je crois que la façon dont il est en train de tourner GRAVITY va changer pour toujours certains types de productions. L’ingénierie et l’ingéniosité des machines qu’ils ont créées pour assurer le filmage est fantastique. Je suis épaté par le parcours d’Alfonso sur ses derniers films car il s’est complètement transformé. »

C’est désormais très clair pour tout le monde : GRAVITY risque de faire date et de créer l’événement lors de sa sortie. Reste à savoir comment exactement. Et pour cela, il va falloir attendre encore un peu. En avril 2012, Chris DeFaria, producteur exécutif du film, dissipe un peu plus le mystère autour de GRAVITY. Si l’on savait déjà que le réalisateur des FILS DE L’HOMME allait axer sa mise en scène autour du principe d’immersion, notamment en collant à la perception de son astronaute d’héroïne et en boostant son ressenti via l’adjonction de la 3D, on apprenait désormais qu’il allait tenter de ridiculiser les plans-séquences virtuoses de son précédent film. DeFaria explique :

« Il y avait un point très important dont je n’ai pris conscience que tardivement : nous étions en train de fabriquer un film sur le modèle d’un film d’animation, qu’Alfonso désirait constituer de plans incroyablement longs. « Longs comment ? » lui ai-je demandé. Et il m’a répondu qu’il voulait un plan d’ouverture vraiment très long. Je lui ai dit : « Tu veux dire un plan de 40 secondes ? » Il m’a répondu : « Non. 17 minutes ». »

Apparemment composé de seulement 156 plans (à titre de comparaison, un blockbuster de science-fiction actuel comme STAR TREK INTO DARKNESS en comporte 2120), GRAVITY fait donc le pari d’immerger son spectateur en continu et sans recul dans une expérience aussi puissante qu’inédite. Enfin, sans rentrer dans les détails, Chris DeFaria donne néanmoins une idée un peu plus précise des techniques de filmage inventées par Cuarón et son équipe :

« Au lieu de créer de vraies personnes et de créer ce qu’ils font, nous allons tourner autour de ce concept et créer un film presque entièrement animé, puis nous importerons les acteurs dans le film. En fait, nous n’allons pas importer les acteurs dans le film, nous allons importer leur visage. Vous aurez leur petit visage intégré dans leur petit casque de cosmonaute. »

Des informations intéressantes mais qui, hélas, en disent encore trop peu sur la méthodologie adoptée. Car l’un des grands mystères autour de GRAVITY, mais aussi l’une des plus immenses promesses du film, concerne finalement la technologie employée. La compagnie d’effets spéciaux londonienne Framestore a ainsi déclaré, alors qu’elle venait de boucler son travail sur le film le 9 novembre 2012 : « Il s’agit du projet le plus gros et le plus complexe auquel nous ayons contribué. » Et pour cause : il est très probable que GRAVITY s’apparente aux films en Cinéma Virtuel, comme AVATAR ou LES AVENTURES DE TINTIN. On se souvient que, la rare fois où il en a parlé publiquement, George Clooney s’était plaint du tournage très contraignant du film au New York Times : « C’est la première et la dernière fois que je tourne un film en relief ! » Une déclaration étrange : non seulement on voit mal comment un tournage stéréoscopique pourrait déranger un comédien, mais de plus, les rares sections tournées du film l’ont été  avec des caméras traditionnelles. En réalité, il est nettement plus probable que le comédien parlait de la captation digitale de son jeu : comme les films en Cinéma Virtuel, le jeu des acteurs semble avoir été saisi et reconstitué numériquement, très probablement pour permettre aux personnages et à la caméra d’avoir une totale liberté de mouvements. Autre indice sur la technique employée : dans un entretien accordé il y a un an, Laurie Brugger, une des membres de Framestore, parlait de la reconstitution numérique du visage de George Clooney, sans citer le titre du film en question.

Image de prévisualisation YouTube

Le dôme de lumière dont parle Laurie Brugger est en réalité le Light Stage. Il y a quelques semaines, nous avons pu assister à une conférence accordée par l’universitaire Paul Debevec, l’un des créateurs du Light Stage, un immense globe de lumières et de caméras qui permet de scanner le corps d’un acteur avec une fidélité inédite. Les travaux de Debevec l’amenèrent d’ailleurs à travailler sur le Brad Pitt numérique de L’ÉTRANGE HISTOIRE DE BENJAMIN BUTTON ou sur AVATAR. Or, Debevec montrait, sans nommer ni le réalisateur ni le film, un test qui a de très grandes chances de concerner GRAVITY : on y voyait la reconstitution numérique du visage d’une actrice (non, il ne s’agissait pas de Bullock) en habit de cosmonaute, qui hurlait et paniquait. Pour l’anecdote, Debevec semblait d’ailleurs avoir été quelque peu offusqué par la ferveur avec laquelle le réalisateur-mystère avait dirigé l’actrice pour la pousser dans ses derniers retranchements émotionnels. Quoiqu’il en soit, et pour autant que l’on puisse en juger, le résultat était d’un réalisme tout à fait époustouflant qui promet d’imposer GRAVITY  comme une nouvelle date dans l’avancée du Cinéma Virtuel. Un exploit technique soutenu par une approche artistique brillante : on pense notamment au jeu sur la buée des casques, qui confère un surplus de réalisme et d’incarnation aux comédiens numériques.

Après son passage remarqué au récent Cinemacon de Las Vegas, cette première bande-annonce nous offre donc l’opportunité de comprendre un peu mieux l’envergure du défi que s’est fixé Alfonso Cuarón. Elle nous permet par exemple de constater d’une part que chaque plan semble avoir été pensé pour l’immersion et donc pour un relief qui risque de traumatiser plus d’un spectateur, et d’autre part, que le choix d’embaucher des stars pour les deux rôles du film prend ici tout son sens (on les reconnaît et cela participe de l’existence physique des images que l’on nous montre). Enfin, au-delà de tous ces éléments, cette bande-annonce a surtout l’avantage de nous faire sentir pour de bon ce que le nouveau film de Cuarón prétend proposer au spectateur : lui communiquer, via une histoire dramatique et spectaculaire, les sensations de ce fantasme universel de l’homme moderne qu’est le vol dans l’espace, la suspension du corps dans le vide stellaire et la communion à la fois grandiose et terrifiante avec les hautes sphères. Inutile de préciser qu’à la vue de ces premières images, il nous tarde d’embarquer pour le grand voyage !

Un texte conçu avec l’aide précieuse de Julien DUPUY.

12 Commentaires

  1. Article passionnant.

    Malgré le fait que j’attends ce film depuis des lustres, je n’étais pas du tout au courant de ces enjeux technologiques (hormis le fait que le film contiendrais énormément de plans-séquences).
    La communication aura vraiment été discrète.

    Merci à vous deux pour toutes ces infos !

  2. Arnaud BORDAS

    Merci docteur !
    Il faut dire que la partie technologique de mon papier a bénéficié des tuyaux de première bourre du père Dupuy : c’est lui qui a notamment assisté à la conférence de Debevec et qui a fait le lien avec Gravity – l’antépénultième et l’avant-dernier paragraphes sont en fait entièrement de sa main.

  3. Fest

    Beau boulot les gars, un grand merci !

    Je vais pas faire dans l’originalité, mais il me tarde…

  4. Opyros

    Comme déjà dit, un article très passionnant !
    Bien qu’ayant encore un peu de mal à déterminer ce que va concrètement donner cette technologie, je suis déjà enchanté par la logique du principe. Cette décision d’importer seulement les visages, au delà de la « performance », rend presque la notion de corps « anonyme », ou plutôt désincarnée. Et dans cette logique d’immersion, c’est le spectateur lui même qui viendra remplir cette espace corporelle (j’vais peut être un peu loin !).
    Connaissant le talent de Cuarón, ça devrait envoyer du lourd (sachant qu’à la base je supporte pas cette mode de la caméra à l’épaule, près de l’action et des corps, où tout le monde se prend pour Jean Rouch, Les Fils de l’homme m’a mis une claque cosmique).

    Par contre, j’ose à peine imaginer la réaction des critiques français…

    Pendant que je suis là, j’ai vu que vous aviez marqué le coup pour la sortie de Patlabor en blu-ray, vous comptez faire un p’tit quelque chose pour la sortie de Ghost in the Shell 2 ?

  5. Corenaïr

    Pas pour faire ma mauvaise langue, mais Lucas n’avait t’il pas utilisé le même procédé pour les clones de sa prélogie (pour un résultat assez comique, d’ailleurs ?)

  6. Julien DUPUY

    Corenaïr, si mes souvenirs sont bons (je t’avoue que techniquement, peu de choses m’intéressent sur les prequelles) on parle bien de deux techniques différentes : dans la prélogie les corps étaient en image de synthèse, mais les visages étaient captés traditionnellement (à part sur quelques rares plans peut-être, ceux de foule par exemple). La solution de Cuaron (comme celle des partisans du Cinéma Virtuel) est nettement plus audacieuse, radicale mais aussi logique si tu veux mon avis : la totalité du visage est captée puis reconstituée numériquement. C’est ce qui permet cette grande cohérence à l’image. Les techniques de collage à la Lucas ou à la Sin City ne sont, à mon sens, que des bâtards technologiques.

  7. Corenaïr

    Oh, je suis d’accord! C’est juste que là où le bât blessais pour les clones était la dissociation entre les mouvements du corps et le port de tête, lesquels doivent à mon avis se retrouver (même subtilement) sur les expressions du visage, et je ne vois pas comment cette nouvelle méthode permettrais de remédier à ça. Bien sûr, on en sait encore très peu, et comme le film se déroule en apesanteur, l’effet « flottant » est probablement approprié, comme Arnaud l’a suggéré plus haut.

  8. Reznik

    Beaucoup de superlatifs et de tournures publicitaires quand même.

    L’acteur comme marionnette au service de la technique,…

    Hitchcock aurait sans doute aimé.
    Moi, comme je suis vieille école, c’est la phrase de Clooney que je retiens.
    Le fait qu’il n’ait apparemment rien compris à ce qu’il tournait et à la façon dont ça l’a été m’inquiète plus qu’autre chose, sachant qu’on parle d’un mec qui a réalisé 4 films, dont un très sympathique (je parle bien sur du très rafraichissant « Leatherheads »).

    On va faire comme tout le monde, attendre le film, avant de s’extasier (comme certains ont pu s’extasier à l’époque de la 2e trilogie Star-Wars).

  9. Julien Dupuy

    Tu sais Reznik, l’acteur de cinéma est par essence et depuis les origines une « marionnette » qui comprend rarement ce qu’il est (exactement) en train de faire. On appelle même le marionnettiste un réalisateur.

    • Reznik

      Je ne savais pas, merci Julien.

  10. Arnaud BORDAS

    Mais de rien mon bon Reznik. Et merci de nous avoir ouvert les yeux sur notre extase superlativesque et publicitaire. De temps en temps, quand on a la tête un peu trop plongée dans les films, ça fait du bien d’avoir une présence virile et rassurante à ses côtés, qui vous tapote l’épaule, vous prend contre elle et, le regard braqué vers l’horizon, la pipe solidement coincé entre les dents, vous ramène à la réalité d’un solide « Eh oh hein bon, faudrait voir à se calmer un peu là ». Tout de suite, le monde s’apaise, le pouls ralentit et la vie est soudain plus facile. Reznik, merci pour ta force tranquille, merci de nous rendre l’univers un peu plus lisible. Et surtout, merci d’exister.

  11. article très intéressent. Mais l’actuer n’est pas toujours un marionnette (de Kleist) il peu aussi être un auteur a part entier du film si on lui en laisse les possibilité.
    Par ailleurs j’ai tout confiance en Cuaron pour avoir fait un grand film ( en tout cas je l’espère) par contre je redoute l’utilisation de cette technique par d’autre qui va pousser a continuer a faire n’importe quoi avec la camera (pensant que par essence un plan séquence est bien me semble un folie). et la potentiel disparation de l’acteur que ce procédé peu engendrer risque de faire un peu disparaitre une part d’humanité du cinéma.

Laissez un commentaire