TERRAIN MINÉ

Dévoilé cette semaine, le teaser du nouveau film de Kathryn Bigelow ZERO DARK THIRTY soulève les interrogations par son sujet éminemment sensible, à savoir la traque et l’exécution d’Oussama Ben Laden. Cependant, la réalisatrice et son scénariste promettent un film qui évitera la polémique qu’on lui attribue d’emblée.

« Notre projet de film, qui porte sur une décennie de traque de Ben Laden, est en développement depuis plusieurs années et il intègre les efforts collectifs de trois administrations, celles des présidents Clinton, Bush et Obama ainsi que la coopération entre le Département de la Défense et la C.I.A. Ce travail dangereux, qui a consisté à retrouver l’homme le plus recherché au monde, a été le fruit de plusieurs individus travaillant pour l’Armée ou pour les Renseignements et qui ont risqué leur vie pour le bien commun en négligeant leurs affiliations politiques. Ce fut un triomphe américain, à la fois héroïque et non partisan, et rien ne peut accuser notre film d’être autre chose qu’une représentation de cette victoire ».

Datée du mois d’août 2011, cette déclaration co-rédigée par Kathryn Bigelow et Mark Boal n’a pas été publiée à l’attention de la presse ou du public mais à l’attention du Congrès. Elle fait suite aux invectives de Peter T. King, un parlementaire républicain assez clairement islamophobe, qui a tenté d’ouvrir une enquête sur l’accès à des documents sensibles et confidentiels qu’ont pu avoir la réalisatrice et son scénariste, alors même que la traque de Ben Laden n’avait pas été menée à terme. A travers eux, c’est bien évidemment l’administration Obama qui est visée par King et son camp ultra-républicain, avec l’aide du groupe « Judicial Watch » qui s’en était déjà pris assez furieusement à l’administration Clinton.

Originellement titré HUNT puis KILLING BEN LADEN, le film de Bigelow et Boal était déjà en développement quand les deux compères triomphèrent aux Oscars 2010 avec DÉMINEURS. Mais ce n’est qu’en mai 2011, au lendemain de l’exécution du terroriste, que plusieurs compagnies semi-indépendantes tentèrent de s’arracher le projet.

Annapurna Pictures, la récente compagnie de la très en vue Megan Ellison, remporta la mise en collaboration avec Sony Pictures, et n’eut aucun mal à lever des fonds au Marché du Film de Cannes durant ce mois de mai, alors même que le scénariste Mark Boal réécrivait entièrement son troisième acte pour y intégrer les récents évènements.

Le camp républicain fut assez vite convaincu qu’un tel film assurerait sans fard la promotion de Barack Obama (n’oublions pas que l’administration Bush a joyeusement laissé fureter le terroriste le plus recherché du monde sur deux mandats). Aussi, pour calmer la fièvre parlementaire, Sony Pictures s’engagera à ne distribuer l’œuvre en salle qu’au lendemain des élections de novembre 2012.

Si le camp républicain est le premier ennemi de ce film aux États-Unis, il est fort possible que l’adversité en France vienne de deux camps à la fois. Car c’est en France qu’ont germé les plus forts soupçons à l’égard du « dossier Ben Laden », et ce depuis la révélation en 2001 d’une rencontre du terroriste avec des agents de la CIA, à quelques semaines des attentats du WTC. C’est également en France qu’ont été initiés plusieurs questionnements ou affirmations qui allaient largement nourrir la « théorie du complot » autour des attentats du 11 septembre. Et c’est à nouveau en France que l’administration Bush fut régulièrement soupçonnée d’entretenir le mythe Ben Laden en le laissant sciemment filer à des périodes où il était le plus vulnérable.

Aussi, il faut s’attendre à ce que, par chez nous, la collaboration étroite entre des « officiels » américains et l’équipe du film ZERO DARK THIRTY soit pointée du doigt comme le prolongement d’une décennie de désinformation autour d’un dossier très sensible, qui résume à lui seul toute la problématique du terrorisme international et ses multiples instrumentalisations en Occident.

Pour autant, sans avoir eu accès au script de Mark Boal, il est difficile de croire que ZERO DARK THIRTY marchera sur les traces ouvertement propagandistes d’un film comme VOL 93, qui lui se basait sur un faisceau de présomptions et de déductions très orientées idéologiquement, et dont la stupéfiante clémence de l’accueil critique ainsi que son tapis rouge cannois restent toujours en travers de la gorge.

Diplômé en philosophie, le jeune Mark Boal (né en 1973) s’est fait connaître en tant que journaliste freelance couvrant l’invasion et l’occupation de l’Irak et de l’Afghanistan. Son reportage intitulé « Death and Dishonor », sur la mort mystérieuse d’un vétéran parti à la recherche de son fils, fut publié avec fracas dans le magazine Playboy en 2004 et intéressa aussitôt le cinéaste Paul Haggis, qui co-écrira avec lui son film DANS LA VALLÉE D’ELAH. Le second reportage publié en 2005, intitulé « The Man in the Bomb Suit », suivait les traces d’un spécialiste en explosifs ; ce qui l’amènera à rencontrer Kathryn Bigelow et à débuter avec elle une relation (à la ville comme à la scène) qui débutera sur la série TV THE INSIDE avant de les mener à écrire et à produire (difficilement) le projet DÉMINEURS. Mark Boal complètera son triptyque irakien pour Playboy avec l’article « The Real Cost of War », accusant l’administration d’enterrer ou de maquiller l’essentiel des traumatismes de soldats de retour au pays.

Ce triptyque consacré à des héros américains ordinaires, pris au piège de l’infernale machine de guerre, fera la réputation du journaliste et scénariste. Mais sa tentative pour alerter l’opinion publique sur un autre aspect plus grave du conflit n’aura pas le même impact. En effet, dans un article de 2011 publié par le magazine « Rolling Stone », Boal rapporte les crimes de guerre totalement prémédités d’une brigade de la compagnie Bravo sur des civils afghans, dont un adolescent. La description des atroces exécutions sommaires y est faite dans le détail (photos et vidéos à l’appui !) et l’article insiste sur l’attitude complètement désensibilisée des soldats, qui évoquent leurs meurtres comme on parlerait de l’abattage de moutons ; il insiste également sur la parfaite connaissance de ces meurtres prémédités par leurs divers supérieurs. Le Pentagone tentera en vain d’étouffer l’affaire, et surtout la publication des photos et vidéos accusatrices, et se contentera de faire condamner les criminels sans jamais inquiéter leur hiérarchie, présentant les événements comme des cas isolés et hors de contrôle.

Ici, la tentative de Boal était de présenter, par les faits, une situation que l’on sait récurrente au sein de l’armée d’occupation US et qui se nourrit d’un état d’esprit fortement embrigadé où « l’autochtone » est systématiquement déshumanisé. Mais il faudra probablement encore quelques années (décennies ?) pour qu’une Amérique déjà confuse puisse regarder en face ce qui s’est fait en son nom dans ces régions lointaines.

Sachant cela, il est donc assez difficile d’imaginer qu’un film comme ZERO DARK THIRTY puisse « donner le beau rôle » aux Etats Unis comme on peut déjà le lire ici et là ; même si, de toute évidence, l’œuvre présentera plusieurs individus agissant de façon héroïque (et sans doute, se risquerait-on à penser, contre une partie de l’Administration).

Kathryn Bigelow a déjà amplement prouvé sa capacité à filmer une forme d’héroïsme individuel américain, sans avoir à mettre l’accent sur l’ennemi musulman (voir la magnifique scène des snipers dans le désert, dans DÉMINEURS). Et l’on imagine sans peine que la réalisatrice a su résister aux pressions idéologiques portées sur sa dernière œuvre alors qu’elle était en cours de finition. Les protestations virulentes d’extrémistes nationalistes hindous et leur incursion sur le plateau du film à Chandigarh n’ont pas eu raison de la dame de fer. Peter King et sa bande d’excités paranoïaques auront donc tout le loisir de condamner cette future « machine de propagande pro-Obama » sans faire sourciller la réalisatrice, dont l’agenda politique, bien réel malgré certaines de ses déclarations, semble porter sur un tout autre terrain.

Réponse à partir du 23 janvier 2013 chez nous.

4 Commentaires

  1. Voilà un des films que j’attends le plus cet année. Surtout parce qu’effectivement, difficile de savoir exactement à quoi s’attendre. Merci Rafik pour tous ces éclaircissements. Passionnant, comme toujours.

  2. Jul

    1/ on peut être islamophobe et attendre ce film
    2/ je ne vois d’ailleurs pas ce que l’islamophobie vient faire là-dedans…
    (un arabe athée est islamophobe, en général… donc, pour la connotation raciste de ce terme, on repassera ; et quand un ‘blanc’ a un frangin converti, il est raciste anti-blanc ?!)

    J.

    • Stéphane MOÏSSAKIS

      Jul, ne viens pas tirer des conclusions là où il n’y en a pas, ok ?

      (Steph)

  3. Jul

    c’est juste que je ne vois pas l’intérêt de le préciser rapport au parlementaire cité, c’est tout
    je relis la citation et le paragraphe qui suit, et je ne vois pas en quoi ça apporte quoique ce soit
    suffit de dire qu’il est républicain, ce qui est précisé, et on comprend la position du gars

    J.

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