PETITS MAIS COSTAUDS ?

Que peut-on attendre du prochain film de Blue Sky Studios ? Après le visionnage de vingt minutes de la nouvelle réalisation de Chris Wedge et alors qu’une toute nouvelle bande-annonce vient de tomber sur le net, un petit point sur ce projet atypique dans l’histoire de la firme s’impose.

Blue Sky Studios, le challenger de l’animation américaine, pourrait-il encore créer la surprise ? On aurait du mal à le croire après une série de films au mieux insignifiants (L’ÂGE DE GLACE 4 – LA DÉRIVE DES CONTINENTS) au pire bâclés et désincarnés (un ROBOTS de sinistre mémoire). Totalement assujetti depuis août 1997 aux desideratas de sa maison mère, Twentieth Century Fox, Blue Sky Studios ressemble plus à une efficace machine à dollars (L’ÂGE DE GLACE 4 – LA DÉRIVE DES CONTINENTS a rapporté neuf fois sa mise !) qu’à un laboratoire créatif audacieux. Bien entendu, leur filiation avec un grand studio américain n’est pas étrangère à ce triste constat. C’est ce que rappelait l’un des piliers de la société, le réalisateur de RIO Carlos Saldanha, lors d’une master class accordée au Festival International du Film d’Animation d’Annecy en 2011. Sans langue de bois et avec une certaine amertume, Saldanha mettait en avant les conditions de production souvent difficiles et les délais effroyablement étriqués imposés par la major à cette (relative) petite structure qui s’épuise à prendre les commandes.

Pourtant, Blue Sky Studios mérite mieux que ça. Pionnier sur les longs métrages numériques, cette compagnie basée sur la côte est américaine est la création d’un homme, Chris Wedge, que les amateurs d’animation ont longtemps porté en haute estime, notamment pour son court-métrage oscarisé, le merveilleux BUNNY qu’il conçoit en 1998.

Image de prévisualisation YouTube

Aveu d’échec ou épuisement d’un créatif contraint de se reconvertir en homme d’affaires à responsabilités, Chris Wedge n’avait plus mis en scène de film depuis ROBOTS, en 2005. Pourtant, Wedge est moins un entrepreneur qu’un cinéaste. Pour preuve : depuis son second film, il tente en permanence de revenir à la mise en scène. Il fut ainsi longtemps attaché à l’adaptation du roman de Brian Selznick, L’INVENTION D’HUGO CABRET, allant jusqu’à faire travailler sur ce film son complice, le caricaturiste du New Yorker Peter de Sève. C’est également peu après la sortie de ROBOTS, que Wedge pose les bases d’EPIC – LA BATAILLE DU ROYAUME SECRET. Mais le combat sera long et rude. À tel point qu’aux alentours de 2008, Wedge négocie avec la Twentieth Century Fox son retrait de Blue Sky Studios pour pouvoir rejoindre son vieil ami John Lasseter, prêt à l’accueillir chez Pixar pour mener à bien ce projet. Face à la menace du départ de l’un de ses talents, la Twentieth Century Fox se ravise et consent à donner le feu vert à EPIC – LA BATAILLE DU ROYAUME SECRET en 2009.

Rien d’étonnant à ce bras de fer entre Wedge et un grand studio hollywoodien. Car derrière EPIC – LA BATAILLE DU ROYAUME SECRET se cache l’un des grands enjeux des blockbusters d’animation : alors que la fusion entre le cinéma live et l’image de synthèse est de plus en plus grande, les films d’animation américains restent paradoxalement conscrits dans les limites extrêmement restrictives du divertissement familial. Une frustration pour la plupart des artistes du secteur, comme l’admettait Mike Thurmeier, le coréalisateur de L’ÂGE DE GLACE 4 – LA DÉRIVE DES CONTINENTS, lorsque nous l’avions interviewé l’année dernière :

« Sortir de notre créneau habituel est une grande prise de risque : à moins de rester dans des contraintes budgétaires très rigoureuses, ce genre d’incartade risque d’être suicidaire. Si nous pouvions trouver un moyen de faire un film pour une trentaine de millions de dollars, je pense que tout le monde sauterait sur l’opportunité. Mais nous devons assurer notre rentabilité pour rester en vie. Ceci étant dit, le prochain film de Chris Wedge tente d’aller dans cette direction. Évidemment, son film restera accessible aux plus jeunes, mais c’est notre première tentative, à Blue Sky Studios, de tendre vers un public plus vieux, disons à de jeunes adultes. »

Ce désir est évidemment sensible chez d’autres studios, DreamWorks Animation en tête qui a tenté d’échapper à ses canons de production habituels avec le merveilleux CINQ LÉGENDES… avec les dégâts que l’on sait pour le studio de Katzenberg. Ce n’est d’ailleurs probablement pas le fruit du hasard si l’on trouve derrière LES CINQ LÉGENDES et EPIC – LA BATAILLE DU ROYAUME SECRET la même source d’inspiration, à savoir l’auteur de livres pour enfants William Joyce, dont nous vous avions parlé lors de notre preview sur LES CINQ LÉGENDES.

Le roman dont s’inspire le film de Wedge, THE LEAF MEN AND THE BRAVE GOOD BUGS, est particulièrement cher au cœur de Joyce, puisque le personnage de l’héroïne, perdue dans le monde minuscule des Leaf Men et qui ne parvient plus à communiquer avec son père, porte le nom de sa propre fille disparue trop tôt, Mary Katherine. On espère que la charge émotionnelle que porte le personnage ne disparaitra pas dans l’adaptation. Dans les extraits que nous avons vu du film, rien n’est moins sur.

Car nous aimerions parier sans retenu sur EPIC – LA BATAILLE DU ROYAUME SECRET. Malheureusement, les vingt minutes présentées par un Chris Wedge manifestement exténué il y a deux semaines à Paris nous imposent un devoir de réserve.

Le scénario ne brille pas franchement par son originalité : à notre insu, une guerre sauvage fait rage dans la nature qui nous entoure. Elle oppose les Leaf Men, des guerriers lilliputiens chevauchant des colibris, et les Bogans, une horde de monstres conduits par le terrible Mandrake. Ces derniers se repaissent de la pourriture et tentent de propager la mort, tandis que les Leaf Men luttent pour que leur reine revivifie continuellement la nature. La fille sceptique d’un savant un peu fou qui tente de prouver l’existence de ces êtres minuscules, se voit propulsée en plein cœur de la bataille en étant miniaturisée accidentellement. Et c’est à travers ses yeux que les spectateurs rejoindront le combat opposant les Bogans et les Leaf Men.

EPIC – LA BATAILLE DU ROYAUME SECRET part donc du principe, pas franchement très malin dans ce contexte, de l’immaculée conception. Les fans des œuvres animistes de Miyazaki repasseront. Un souci d’autant plus embarrassant, que l’être quasi divin qui donne vie à la nature arbore un look de top model californien et est interprété par Beyoncé Knowles. Et avec tout le respect que nous inspire le merveilleux derrière de la diva, il faut bien avouer que sa voix n’a ni la distinction, ni le mystère requis pour incarner un tel personnage.

Un détail cependant, par rapport à nos autres craintes, comme la présence apparemment continuelle d’une paire de sidekicks, la limace Mub et l’escargot Grub. Même si ces personnages représentent de beaux tours de force techniques (un subsurface scattering de malade et un rigging de folie qui permet aux gastéropodes de prendre n’importe quelle forme), ils semblent surtout être là pour désamorcer toute situation qui pourrait être jugée trop intense pour les chérubins. Pas franchement idéal pour ressentir le grand frisson espéré.

En outre, si le film propose un concept rabâché des films pour enfants, d’ARRIETTY LE PETIT MONDE DES CHAPARDEURS à ARTHUR ET LES MINIMOYS en passant par CHÉRIE, J’AI RÉTRÉCI LES GOSSES, il apporte une nuance inédite (du moins à notre connaissance) en dissociant la temporalité entre le monde des humains et celui des êtres minuscules. Entendez par là que du point de vue des humains, les Leaf Men se déplacent à une vitesse fulgurante, tandis que vus du monde miniature, les humains se meuvent extrêmement lentement. Un concept qui pourrait être payant, mais qui nous a semblé être mal géré dans la seule petite séquence vue mettant en interaction ces deux univers.

Ces réserves, bien qu’inquiétantes, ne doivent pas condamner le film pour autant. Surtout que la volonté de concevoir un film d’aventure échevelé reste bel et bien sensible. Toutes les scènes d’action présentées étaient très claires, parfois inventives et souvent dynamiques. Une belle promesse de grand spectacle étayée par de beaux effets reliefs. Car Blue Sky Studios travaille sur la stéréoscopie de plus en plus tôt dans la conception de ses films, et la qualité de leur 3D est très appréciable dans les séquences de vol ou les cavalcades vertigineuses sur les branches des arbres. Pas de doute, en terme de relief, Blue Skys Studios reste un leader du milieu aux côtés de DreamWorks Animation. On peut aussi espérer quelques beaux designs, Wedge s’étant à la fois inspiré des peintres victoriens et du folklore japonais. Ses Leaf Men ont ainsi des faux airs de samouraïs, l’un des personnages principaux portant même le nom de Ronin. Une chouette idée, également très payante. Enfin, on se doit de noter le traitement de la musique. Là encore, Wedge sort des sentiers battus de la compagnie qui, jusqu’à présent, faisait appel exclusivement aux compositions balourdes de John Powell. Cherchant à trancher avec cette marque de fabrique, Wedge a débauché… Danny Elfman. Malheureusement, chez Capture, on échangerait volontiers la musique épique de DRAGONS signée Powell, contre les dizaines de scores qu’Elfman a composé ces dernières années. L’intention est donc une nouvelle fois louable, mais pas forcément judicieuse.

Il est donc légitime de craindre qu’EPIC – LA BATAILLE DU ROYAUME SECRET se résumera à de belles promesses mal tenues. Cependant, pour notre part, nous estimons que le combat mené par Wedge mérite qu’on le soutienne jusqu’au bout.

EPIC – LA BATAILLE DU ROYAUME SECRET sortira en France le 22 mai prochain

La nouvelle bande-annonce :

Image de prévisualisation YouTube

Et pour mémoire, le précédent trailer (qui cache, à notre avis, bien mieux les possibles défauts du film) :

Image de prévisualisation YouTube

Pas encore de commentaire

Laissez un commentaire