LINCOLN, DE FORD À SPIELBERG

Par delà les questions esthétiques qu’elle engage, la bande-annonce du nouveau Spielberg, LINCOLN, confirme les tendances d’un discours que le cinéaste tisse depuis dix ans.

Mis à disposition durant la semaine de commémoration du 11 septembre, la bande-annonce de LINCOLN semble s’être donné un autre objectif que de séduire les esthètes qui attendent la nouvelle œuvre du Maître. Difficile, en effet, de se faire une idée cinégénique de ce que nous réserve Spielberg, au vu des plans choisis pour composer ce trailer. Au mieux, on y retrouve les compositions volontairement classiques du cinémascope de CHEVAL DE GUERRE, le recours typiquement spielbergien à la synecdoque (le chapeau haut de forme qui se détache des chapeaux de la foule en liesse) ou les discrets jeux de lumière en extérieur hérités de LA COULEUR POURPRE. Au pire, on croit surtout reconnaître les clairs-obscurs hagiographiques d’AMISTAD, avec ses intérieurs sculptés par la fumée en suspension et ses pans de lumière brûlant l’image ; voire même les ralentis en longue focale du Edward Zwick de GLORY (gasp !) sur des séquences de bataille ainsi débarrassées de tout leur caractère spectaculaire.

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Le véritable questionnement, qui préside depuis longtemps à ce projet sans cesse repoussé, concerne plutôt sa thématique. Ou pour le dire plus simplement : pourquoi un tel projet et pourquoi maintenant ? Spielberg avait manifesté son intérêt pour la biographie de l’historienne Doris Kearns Goodwin, TEAM OF RIVALS, des années avant que celle-ci n’en entame la rédaction. Et les droits furent mis en option par DreamWorks en 2001, soit quatre ans avant la publication du livre (!). Depuis cette époque, trois scénaristes se sont succédés sur le projet (John Logan, Paul Webb et Tony Kushner) au gré des changements d’orientation du cinéaste. Aussi, l’intérêt de Spielberg pour la figure de Lincoln semble répondre à plusieurs facteurs qui se rejoignent en un point critique.

PREMIER FACTEUR : L’HÉRITAGE

Le plus célèbre biopic consacré à Lincoln est sans conteste (du moins aux États-Unis) le magnifique VERS SA DESTINÉE, réalisé par John Ford en 1939 avec Henry Fonda dans le rôle du « Young Mr Lincoln ». Comme on le sait, Spielberg s’est toujours réclamé de Ford, allant jusqu’à citer explicitement, et de façon parfois inattendue, des plans entiers ainsi que des figures caractéristiques du Maître (les ouvertures de RENCONTRES DU TROISIÈME TYPE et de INDIANA JONES ET LA DERNIÈRE CROISADE, mais aussi LES DENTS DE LA MER, LA LISTE DE SCHINDLER, IL FAUT SAUVER LE SOLDAT RYAN jusqu’à CHEVAL DE GUERRE). Spielberg a toujours admis avoir « étudié » de près la filmographie de Ford, et il est évident que VERS SA DESTINÉE a fait partie de ce corpus d’apprentissage tant le film regorge de solutions, idéales dans leur simplicité, qui permettent de transformer une simple silhouette d’homme en l’incarnation d’une légende en devenir.

DEUXIÈME FACTEUR : LE STATUT

En novembre 1977, le président Jimmy Carter décida d’inviter au dîner de la Maison Blanche trois jeunes réalisateurs à succès : Francis Ford Coppola, George Lucas et Steven Spielberg. Cette consécration précoce désignait chez les trois hommes un potentiel à incarner les valeurs du pays, à devenir en quelque sorte des « réalisateurs officiels », à la façon des artistes de la Cour des XVIIème et XVIIIème siècle. Coppola s’est perdu dans la faillite de son projet Zoetrope ; Lucas a choisi de s’enfermer dans son Empire Lucasfilm ; seul Spielberg a continué d’incarner avec régularité une certaine idée de l’Amérique, ne serait-ce que dans la régularité de ses triomphes internationaux. S’il n’a jamais signé d’œuvres officiellement commandées ou soutenues par le gouvernement (à l’inverse de son compositeur John Williams régulièrement sollicité pour les jeux Olympiques ou les commémorations), Spielberg s’est trouvé de fait au cœur du pouvoir, obligé de considérer ses responsabilités dans la prise de parole que constitue chacun de ses films. En cela, il est le cinéaste américain le plus proche de John Ford, lui aussi devenu en son temps une institution, l’incarnation d’une certaine idée de l’Amérique, un statut qui avait autorisé (si ce n’est obligé) John Ford à se frotter à la figure quasi-mythologique du père fondateur.

TROISIÈME FACTEUR : LA RESPONSABILITÉ

Assez intelligemment, le John Ford de 1939 avait choisi de faire de son Lincoln un « homme simple », terre-à-terre, dont la grandeur politique ne s’exprimait que très discrètement par de subtils jeux scéniques, en réaction franche aux exaltations cinématographiques qui, à la même époque, tentaient de transformer Staline ou Hitler en demi-dieux. Cette même année 1939, Ford livrait avec SUR LA PISTE DES MOHAWKS un western étonnant dans son refus radical du nationalisme, ramenant la bannière étoilée à un simple symbole et faisant des liens familiaux et communautaires la véritable essence de son pays. Mais au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, face à la montée en puissance du maccarthysme, le cinéaste officialisé sembla reconsidérer avec énormément d’amertume son engagement patriote, notamment avec deux films crépusculaires (LA PRISONNIÈRE DU DÉSERT et L’HOMME QUI TUA LIBERTY VALENCE) portés par les thèmes du mensonge et de la damnation.

Là aussi, il est difficile de ne pas tracer un lien historique avec le Steven Spielberg du XXIème siècle, dont l’amertume évidente n’aura échappé qu’aux (nombreux) somnolents. MINORITY REPORT, tourné avant les évènements du 11 septembre et monté dans les mois qui suivirent, ne parlait que de compromission, de culpabilité et d’aveuglement. LA GUERRE DES MONDES mettait en scène l’effondrement de toute une nation, allant jusqu’à suggérer l’idée de pourriture et de mort au pied d’une statue de soldat de l’Indépendance, en ne promettant de survie que dans la cellule familiale. MUNICH gravitait entièrement autour de la dislocation d’une identité, d’une communauté s’entre-déchirant sur la question du terrorisme et la façon de le combattre, pour se conclure par un désengagement total du héros aux pieds du World Trade Center. Enfin LE TERMINAL transfigurait l’histoire réelle d’un iranien à Paris pour le faire incarner par Tom Hanks (le comédien « officiel » des Américains ?) perdu dans un « non-pays », une zone soi-disant internationale, où seuls l’administratif et le marchand ont droit de cité, et où le héros ne devait sa survie qu’à des particuliers choisissant de désobéir à l’absurdité du système. Il ne faut pas oublier d’inclure dans cette liste MÉMOIRES DE NOS PÈRES de Clint Eastwood, produit par Spielberg, et dont une séquence marquante (on aimerait d’ailleurs bien savoir qui en a eu l’idée) voyait un soldat américain tomber en mer, au milieu d’une armada de navires, sans qu’un seul ne choisisse de s’arrêter pour le secourir.

Compromission, mensonge, effondrement, trahison, désengagement, individus broyés ou sacrifiés à la marche de l’Histoire, tous les thèmes qui ont parcouru le cinéma de Spielberg ces dix dernières années relevaient d’un écho direct à l’actualité de son pays, République autrefois idéalisée qui, à la façon de la Rome de l’antiquité, semble se transformer sous son propre poids en une force impériale séduite par les mécanismes dictatoriaux. Si CHEVAL DE GUERRE, film destiné aux enfants, choisissait la voie de la réconciliation et de l’espoir, il n’est pas dit que LINCOLN soit porté par les accents triomphants habituellement rattachés à l’évocation scolaire du personnage.

Plus qu’un ouvrage sur le 13ème amendement qui mit fin à l’esclavage, le livre de Doris Kearns Goodwin, TEAM OF RIVALS, se préoccupe plus du génie politique d’Abraham Lincoln et la façon avec laquelle il guida la réconciliation nationale au lendemain de la guerre civile. C’est peut-être à cette réconciliation que nous invitera Spielberg, réconciliation urgente si l’on se fie au tic tac d’horloge qui accompagnait le premier teaser mis en ligne le 13 septembre.

Bien qu’il semble être récité à l’écran par un soldat noir, l’extrait de l’adresse de Gettysburg qui rythme cette bande-annonce ne parle ni d’esclavage ni de communautarisme mais d’une idée, puissante et fragile, que les figures du passé ne garantissent pas mais qu’elles offrent simplement en exemple et en héritage.

« C’est à nous les vivants de nous vouer à l’œuvre inachevée que d’autres ont si noblement entreprise. C’est à nous de nous consacrer plus encore à la cause pour laquelle ils ont offert le suprême sacrifice ; c’est à nous de faire en sorte que ces morts ne soient pas morts en vain ; à nous de vouloir qu’avec l’aide de Dieu notre pays renaisse dans la liberté ; à nous de décider que le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, ne disparaîtra jamais de la surface de la terre ».

LINCOLN sortira aux USA (au départ sur un circuit limité) le 9 novembre 2012, soit trois jours après les élections présidentielles.

En bonus, des extraits des films de John Ford :

L’intérêt général et le sacrifice des particuliers dans SUR LA PISTE DES MOHAWKS, et un simple avocat bien « trop grand » pour se mouvoir dans un petit décor dans VERS SA DESTINÉE.

3 Commentaires

  1. nico

    Excellent. Merci.

  2. bruttenholm

    « il semble être récité à l’écran par un soldat noir »…
    C’est pas tout simplement la voix de Day-Lewis ??

    A part ça, je vote aussi pour l’hypothèse de la réconciliation, qui me semble être le thème central de ce qui pourrait bien être un nouveau volet de la carrière de Spielberg : après avoir ausculté la déliquescence du monde et la noirceur de l’humanité (dans les films des années 2000), comment retrouver foi en l’homme et renouer avec les rêves de l’enfance… C’est à peu de chose près le programme de Cheval de Guerre mais j’ai l’impression que ça se retrouve aussi (en plus diffus) dans Tintin, à travers la trajectoire du personnage d’Haddock, notamment.
    Ceci dit, dans le cas de Lincoln, la réconciliation devrait être au moins ambigüe, puisque ça se termine par un assassinat.

    • Rafik DJOUMI

      bruttenholm

      Ce n’est pas la voix de Daniel Day-Lewis. Ça semble être celle du comédien David Oyelowo. D’ailleurs, à la 18ème seconde du trailer, on peut lire le discours sur ses lèvres.

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