LA GUERRE EST DÉCLARÉE

L’E3 2013 promettait d’être l’un des plus intéressants de mémoire récente. La course à la next-gen étant officiellement lancée, suite aux dévoilements des deux nouvelles console made in Sony et Microsoft, le salon allait être notre premier véritable aperçu en profondeur de ce que la prochaine génération avait en stock. Après les conférences inaugurales de chaque constructeur, le moins qu’on puisse dire est que nous n’avons pas été déçus : ça a été sanglant !

À l’approche de leurs briefings presse respectifs, Microsoft et Sony avaient tout deux des choses à prouver, et autant à perdre qu’à gagner. Pour les premiers, il s’agissait de dissiper le souvenir du désastreux dévoilement de la Xbox One en prouvant qu’elle était avant tout une console de jeu, et non une machine à regarder la télévision tout en skypant avec ses amis. Pour les seconds, il fallait confirmer la bonne impression de Février dernier en montrant ce que leur machine a réellement dans le ventre. Des enjeux finalement assez proches et qui expliquent que, prises côte à côte, les deux conférences aient connu un déroulement assez similaire.

Chacun aura ainsi entamé son briefing en s’attachant à démontrer en préambule la viabilité de leurs machines actuelles. Chez Microsoft, cela aura pris la forme des annonces d’un nouveau redesign de la 360, qui devient encore plus mince (mais sans baisse de prix pour l’accompagner), d’un programme similaire au PS+ nommé « Games for Gold » qui permettra aux titulaires d’un compte Live Gold de bénéficier de deux jeux gratuits par mois (avec des titres datés comme HALO 3 et FABLE 3) ainsi que de l’arrivée sur la console du free to play populaire WORLD OF TANKS. Chez Sony, on aura tenté de rassurer sur la santé de la PS Vita avec la promesse de 85 nouveaux jeux d’ici à la fin de l’année et du fait que la portable serait le compagnon de route idéal pour la PS4, via le remote play (confirmé avant l’E3 comme s’étendant à tous les jeux PS4 à venir), une tentative qui aurait sans doute été plus convaincante si les quelques jeux montrés, très brièvement, avaient été plus fracassants. Pas trop de souci à se faire pour la PS3 en revanche, qui risque de passer une belle fin d’année si l’on en juge par les nouveaux trailers montrés pour PUPPETEER, BEYOND : TWO SOULS, RAIN ou GRAN TURISMO 3. Un bundle spécial avec GTA V est également prévu, de même que du contenu exclusif pour BATMAN : ARKHAM ORIGINS (dont aura pu voir un premier aperçu de gameplay), notamment une skin Batman 60s pour les nostalgiques. Ceux qui ne souhaiteraient pas passer dans l’immédiat à la next-gen auront en tout cas encore de quoi voir venir, même si du point de vue des exclusivité, la PS3 est à l’évidence mieux armée. Ceci fait, il était temps pour l’un comme pour l’autre de passer à ce pour quoi nous étions tous vraiment là (allant même jusqu’à veiller tard pour Sony…) : le tout nouveau tout beau.

Microsoft l’avait promis : cet E3 ne serait pour eux l’occasion que de parler de jeux. On ne pourra pas leur reprocher d’avoir menti puisque, contrairement à leur évènement d’il y a quelques semaines, pas une seule fois les autres fonctionnalités de la console n’auront été mentionnées, laissant la place à une avalanche de titres, à commencer par un nouveau trailer de 6 minutes de METAL GEAR SOLID V, en ouverture de la conférence, un signal fort envoyé à la concurrence (brève apparition de Kojima sur scène à l’appui), quand bien même le jeu n’est pas exclusif. Nous reviendrons plus longuement sur cette BA dans un futur article (d’autant qu’une version longue a été montrée sur le salon), qu’il nous suffise pour l’instant de dire que c’est une bien belle claque. Rayon multi-plateformes, THE WITCHER 3 et BATTLEFIELD 4 seront aussi venus faire coucou (souci technique imprévu à l’appui pour ce dernier). On avouera sans peine être plus intéressé par la perspective de RPG en monde ouvert et l’élégance toute ballétique des combats du premier, même si BATTLEFIELD démontre que les suédois de DICE sont toujours à la pointe de la technique. Le reste des présentations aura été consacrée à des exclusivités Xbox One. Là encore, difficile de prendre en défaut Microsoft sur ce point puisque la promesse de nombreuses exclus dès la première année aura été largement tenue. À commencer par RYSE : SON OF ROME. Annoncé voici déjà deux ans comme un jeu jouable au Kinect, le titre de Crytek prend désormais la forme d’un titre d’action tout ce qu’il y a de plus classique, se contrôlant au pad (Kinect était d’ailleurs notable par son absence sur quasiment tous les jeux présentés, sortis de fonctions gadget comme la commande vocale). Pas dit que le gameplay soit beaucoup plus étoffé pour autant puisque la séquence de jeu montrée était bourrée de QTE jusqu’à la gueule. Crytek oblige, ce titre de lancement devrait au moins faire étalage des capacités de la machine.

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Il sera accompagné dans la transition de la 360 à la Xbox One par CRIMSON DRAGON, suite spirituelle de PANZER DRAGOON dont le plus notable fut que sa BA a été diffusée sans le son…

DEAD RISING 3 opère un virage radical, abandonnant l’ambiance délurée qui caractérisait les deux épisodes précédents pour partir dans une direction plus sérieuse, façon WALKING DEAD. Les fans seront au moins heureux de savoir que certains fondamentaux tel la capacité de fabriquer ses propres armes sont toujours là, et le moteur affiche un nombre conséquent de zombies à l’écran. On n’ira de toute façon pas rechigner devant un jeu qui permet de couper un zomblard en deux en lui balançant une tronçonneuse dessus.

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Plus bucolique, PROJECT SPARK se présente comme une expérience basée sur le contenu généré par les utilisateurs, les joueurs pouvant créer leurs niveaux et agir dessus en temps réel en utilisant Smartglass, la technologie second écran bien mise en avant pendant la conférence. On notera également le retour d’une vieille licence que ses fans réclamaient à corps et à cri, KILLER INSTINCT, ancienne gloire (un peu moisie, avouons-le) du jeu de baston chez Nintendo. Un nouvel épisode qui n’est pas développé par Rare mais par le studio Double Helix, au pédigrée peu glorieux, et qui opte pour un modèle free to play. Le jeu aura également servi à démontrer le Upload Studio, concurrent direct de la fonction Share du camp d’en face. On passe rapidement sur D4, un jeu au format épisodique par Swery 65, le créateur de DEADLY PREMONITION et sur le QUANTUM BREAK de Remedy, dont les trailers restent pour le moins cryptiques. C’est également le cas de ceux du prochain HALO et d’un jeu du tout nouveau studio Black Tusk, qui ne montrent et ne disent strictement rien. Ce n’est pas le cas du plat de résistance de cette conférence, à savoir TITANFALL. Première production du studio Respawn, formé par les ex-Infinity Ward responsable de MODERN WARFARE, le jeu s’annonce comme un shooter futuriste dont les affrontements se déroulent sur une échelle colossale, utilisation de jet-packs et de gros mechas à la clé. Comme on aime bien MODERN WARFARE  et les gros mechas, on l’attend de pied ferme. Voilà une exclu de poids pour Microsoft pour le futur proche (le studio n’exclue pas un portage sur d’autres formats, mais dans l’immédiat il ne sera disponible que sur Xbox One, 360 et PC). Mission accomplie pour la firme de Redmond : oui, la Xbox One aura aussi son lot de jeux.

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Sony aura pour sa part été plus en retenue. Bien sur, on aura enfin vu le design de la bête : c’est une boite, elle est noire et compacte. Next. Les jeux déjà dévoilés en Février dernier ne se seront quant à eux manifestés que sous la forme de nouveaux trailers, et peu de nouveautés auront été annoncées pour compenser. On retiendra donc essentiellement de ce segment de la conférence THE ORDER : 1866. Produit par Sony Santa Monica et développé par Ready at Dawn (les GOD OF WAR sur PSP, c’était eux), THE ORDER n’aura montré qu’une cinématique réalisée avec le moteur du jeu, mais cela aura suffi à aiguiser notre curiosité pour ce qui se présente comme un shoot coopératif prenant place dans un Londres victorien uchronique, semblant rejouer la légende arthurienne (La Mort d’Arthur est citée en exergue et un personnage s’appelle Galahad) avec des flingues steampunk et des loups-garous. Vendu !

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Désormais incontournable chez Sony, Quantic Dream était là aussi, pour présenter une démo technique, featuring le retour du vieux entraperçu en Février. THE DARK SORCERER est proprement bluffante du point de vue technologique (l’éclairage fait son petit effet) mais inquiète un brin sur la qualité du jeu d’acteur…. avant qu’un twist ne remette tout en question et fasse entrapercevoir un second degré inattendu chez David Cage. Nous vous laissons découvrir de quoi il s’agit ci-dessous, dans une vidéo plus longue que celle montrée durant la conférence.

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Ce fut également l’occasion du retour de deux arlésiennes. Si vous vous demandiez ce qu’il était advenu du FINAL FANTASY VERSUS XIII, exclu PS3 initialement montrée durant la conférence E3 de Sony en 2006 (voilà qui ne nous rajeunit pas…), ne cherchez plus, il est devenu FINAL FANTASY XV et passe désormais uniquement sur next-gen. Nonobstant le fait qu’il y a là de la part de Square une certaine tendance à se moquer du monde, il faut bien avouer que la vidéo montrée était assez bluffante, laissant entrapercevoir un action RPG aux combats foutrement dynamiques et disposant de scènes cinématiques aux CG bluffants. C’est à tout le moins la première fois depuis bien longtemps qu’un FINAL FANTASY nous aura fait hausser un sourcil.

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KINGDOM HEARTS 3 aura lui aussi été officialisé, par le biais d’une vidéo si courte et si peu représentative qu’on est enclin à penser qu’il risque de mettre un bon moment à débarquer (rendez vous donc à l’E3 2016!). A noter cependant que l’on aura appris par la suite que les deux titres ne seront pas exclusifs à la PS4. S’il n’était représenté que par un bref teaser en CG, la simple existence d’un jeu MAD MAX suffit à nous remplir de bonheur, d’autant que le studio Avalanche connait son affaire en matière de monde ouvert où le carnage véhiculaire tient une place de choix.

 Et l’on aura pu avoir un premier aperçu de gameplay de DESTINY, dont on vous parlait tantôt, dont on retiendra surtout qu’il tranche avec les autres FPS aperçus sur le salon par son côté très coloré, touche typique de Bungie. Bilan moins impressionnant qu’en face donc, même si Shuhei Yoshida nous aura assuré qu’une trentaine de jeux étaient en développement chez Sony Worldwide Studios, dont 20 pour la première année de vie et 12 nouvelles franchises.

La vraie différence se sera en réalité faite sur le traitement des jeux indés. Très critiqué dernièrement pour son traitement de ces derniers, Microsoft aura bien tenté de réaffirmer son soutien à la scène mais il aurait fallu montrer plus qu’un MINECRAFT, déjà disponible sur 360 et qui n’a plus grand chose d’indé de toute façon, et le certes fort charmant BELOW (un rogue-like par Superbrothers, les créateurs de SWORD AND SWORCERY) pour convaincre sur ce point. A contrario, Sony aura encore une fois fait démonstration de son opération de séduction envers cette communauté, en réitérant la possibilité pour les développeurs de s’auto-publier sur le PSN (chose que Microsoft ne permettra pas) et en faisant venir une floppée de studios sur scènes pour présenter leurs titres, aux rangs desquels DON’T STARVE de chez Klei, le remake HD de L’ODYSSEE D’ABE, MERCENARY KINGS, un run’n gun alléchant des responsables du jeu SCOTT PILGRIM ou un OCTODAD à l’allure génialement débile. Des jeux dont la PS4 aura la primeur. Les deux attitudes ne pourraient pas plus contraster et on n’a guère de mal à comprendre pourquoi la faveur de la communauté indépendante va largement du côté du constructeur japonais. Les titres indépendants se révélant souvent bien plus créatifs que les AAA ces derniers temps, Sony dispose en sus d’un atout de poids pour conquérir les joueurs.

Si les choses en étaient restées là, on aurait facilement pu désigner Microsoft vainqueur, par la grâce d’une conférence mieux rythmée et de plus d’exclusivités présentées. Hélas, restait un sujet qui fâche : la question des DRM. Quelques jour avant l’E3, toutes les craintes exprimées suite au dévoilement de la Xbox One et de la communication hasardeuse de la firme avaient été confirmées. Oui, il faudra bien connecter sa console au net une fois toutes les 24 heures (ou toutes les heures si on joue sur son compte depuis la console d’un ami) sous peine de ne pas pouvoir profiter de ses jeux, même en solo. Oui, les éditeurs pourront contrôler s’il est possible de revendre ou non les disques, et le prêt ne sera possible que sous la forme d’un transfert de licence, valable une seule fois et encore uniquement si la personne est dans votre liste d’amis depuis 30 jours, et encore cette fonction, comme la location, ne sera pas disponible au lancement. Oui, les disques ne servent qu’à installer une licence et n’implique pas la propriété, et on passe. Une politique draconienne et, pour parler franchement, totalement anti-consommateurs, face à laquelle les joueurs ont immédiatement réagi de façon extrêmement négative, à raison. La crainte était cependant que Sony suive le mouvement, sous la pression des éditeurs tiers qui voient depuis bien longtemps d’un mauvais œil le marché de l’occasion. Et pourtant, en l’espace de quelques secondes, ce dernier déjoua toutes les attentes pour nous livrer un moment destiné à rester dans l’histoire des E3. Avec le sourire de celui qui sait qu’il est en train de mettre à mal son adversaire, Jack Tretton aura délivré une série de coup de taquets bien placés à Microsoft. Sur PS4, acheter un jeu signifie qu’on pourra le garder, le revendre à un tiers ou dans un magasin et le prêter à qui cela nous chante et il n’y aura aucunement besoin de la moindre connexion permanente, ou de s’authentifier pour pouvoir jouer. Une véritable frappe chirurgicale à l’encontre de la politique du concurrent, qui s’accompagna d’ailleurs d’une vidéo magnifiquement trollesque mise en ligne simultanément, que nous vous laissons découvrir si ce n’est déjà fait.

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L’annonce aura provoqué une réaction délirante dans l’assistance, au point de faire passer en douceur la nouvelle, attendue mais décevante malgré tout, du passage au payant pour le multi-online, désormais réservé aux membres PS+ (les services tels que la VOD restent pas concernés par cette restriction cependant). Les différents VIP de chez Sony l’auront répété depuis : la politique de DRM sur PS4 ne change en rien par rapport à celle de la PS3, et Sony lui-même décide d’abandonner les restrictions comme les Pass Online (à l’instar de EA). Une rumeur, lancée par Edge citant des sources parmi des équipes de développement, est venu tempérer l’enthousiasme en indiquant qu’il s’agirait peut-être là d’un coup médiatique avant tout et que les deux consoles pourraient bien in fine se voir appliquée des pratiques similaires. On peine à imaginer Sony faire volte-face après un tel show, car les conséquences en termes d’image en seraient catastrophiques, mais l’affaire reste donc à suivre.

Le coup de grâce restait cependant à venir. Au terme de sa conférence, Microsoft avait annoncé un prix de 499 € pour sa machine. Pour clôturer celle de Sony, Andrew House déclara que la PS4 ne coûterait pour sa part que 399 €. Pas de DRM et un prix inférieur pour une console sur le papier plus puissante : il n’en fallait pas plus au constructeur pour gagner les cœurs d’une large partie du public et s’assurer une victoire décisive, dans la première bataille de la guerre des consoles. Il leur aura pour cela suffi de laisser Microsoft, se prendre les pieds tout seuls comme des grands, victimes de l’hubris qui semble destiné à frapper tout fabricant de consoles tôt ou tard. En envoyant un mauvais message aux joueurs (et en continuant à le faire, cf les déclarations arrogantes de Don Mattrick expliquant que pour ceux qui ne pouvaient pas se connecter au net, il y a toujours la 360…), Microsoft a laissé a un boulevard à Sony. Est-il étonnant que ce dernier s’y soit engouffré ? Démonstration est en tout cas faite : il est toujours préférable d’écouter son public plutôt que de penser mieux savoir ce qui est bon pour lui ou non.

Ne nous y trompons pas pour autant : les deux machines sont loin d’êtres sorties, et il reste encore du temps à l’un pour corriger le tir et à l’autre pour trébucher. Reste que pendant un bref instant, ce Lundi soir, nous aurons à nouveau connu le genre de frisson qui nous rappelle pourquoi, à l’occasion, l’industrie du jeu vidéo est passionnante à suivre. Allez, le deuxième round maintenant !

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