CONCERTO FURIEUX

Assistant au Comic Con pour la première fois de sa carrière, George Miller y a révélé un teaser de MAD MAX : FURY ROAD qui a aussitôt enflammé le public puis les réseaux sociaux. Une poussée d’adrénaline à travers laquelle on aperçoit, en filigrane, ce que pourrait nous raconter cette nouvelle légende du guerrier de la route.

« Si je vous dis que les films ont une finalité cachée, quelle est-elle d’après vous  ? J’ai passé l’essentiel de ma vie à regarder ou à faire des films. Et je crois qu’aujourd’hui, je sais enfin à quoi sert le cinéma. Au début j’avais une approche très directe. Pour moi, un film était un morceau de musique visuelle. J’étais fasciné par la façon dont on pouvait relier ces petits bouts de celluloïd pour en faire une vraie partition pour piano. Mon premier film, MAD MAX, était pour moi un morceau de rock and roll visuel ».

(George Miller dans le documentaire 40 000 YEARS OF DREAMING)

« Ce n’est que plus tard, en analysant la popularité de MAD MAX dans des lieux aussi divers que le Japon, la Suisse, l’Australie, la France, les États-Unis ou l’Amérique du Sud, que j’ai compris que Max était une version plutôt corrompue du Mythe du héros. Le film a connu un succès au-delà des films d’exploitation de ce genre parce que nous avions, inconsciemment, été les « serviteurs » de la conscience collective : MAD MAX était en fait la nouvelle histoire du renégat qui erre dans un désert sombre – des histoires similaires avaient été racontées encore et encore, à travers tout l’espace et le temps, avec pour héros un samouraï, ou un cow-boy, ou un Viking, etc. Au départ, nous n’imaginions pas qu’il y aurait une suite. Mais toute cette question mythologique qui entourait notre héros nous a convaincus de refaire ce film, cette fois en approfondissant notre personnage ».

(George Miller dans le livre « Omni’s Screen Flights, Screen Fantasies: The Future According to the Cinema »)

Portée dès l’origine par la prise de conscience que sa «  musique visuelle  » transcendait les particularismes culturels dans le monde entier, la carrière de George Miller n’a jamais cessé de chanter les archétypes à travers des films qui, chaque fois, s’inscrivaient dans un genre et donc dans une « mode » donnée pour permettre au spectateur de confortablement transcender cette mode et accéder à l’universalité, au cœur de l’expérience humaine. D’un roman dandy sur la guerre des sexes, LES SORCIÈRES D’EASTWICK plongeait son public moderne dans la pérennité des « hérésies » médiévales (sorcellerie, Kabbale chrétienne, alchimie) et ce qu’elles révèlent des rôles et des identités. D’un drame médical du samedi soir, LORENZO jetait son audience dans une guerre éprouvante, épique, terrifiante, où l’homme découvre à la fois son insignifiance et la voie de son salut face aux forces invisibles, daemons ou djinns, qui gouvernent son monde à son insu. À partir d’un conte illustré pour enfants, BABE et BABE, LE COCHON DANS LA VILLE devenaient l’histoire du Messie, tissant le lien (le religio) entre des créatures qui se croient seules, abandonnées, damnées. D’une comédie musicale sur la banquise, HAPPY FEET et HAPPY FEET 2 devenaient un conte philosophique où se mêlent en harmonie le concept de Volonté (le Wille) cher à Schopenhauer, l’existentialisme de Beckett, le macrocosme et le microcosme, ramenant ces errements philosophiques à leur première expression, primordiale parce que tribale  : la danse.

Ce systématisme à dépasser le cadre « mode et moderne » de son sujet pour atteindre à ses résonances mythologiques aura même permis de percevoir l’influence de George Miller sur des films qu’il a préparés mais qu’il n’a finalement pas réalisés. Il reste difficile d’attribuer pleinement à Robert Zemeckis le plan d’ouverture de CONTACT ainsi que la progressive transformation visuelle de son héroïne en Jeanne d’Arc, menée au bûcher pour avoir entendu des voix venant du ciel. Cette compréhension à la fois érudite et intuitive du Mythe, cette croyance vénérable dans le rôle singulier et éternel de la musique et de la danse, tous ces éléments contribuaient à faire de George Miller un des rares prétendants au film de super-héros capable de nous mener, enfin et pleinement, à l’évidence mythologique que cette figure représente (on pense également, très fort, à James Cameron). C’est la raison pour laquelle l’arrêt brutal du projet JUSTICE LEAGUE  : MORTAL, budgété à 220 millions de dollars et après environ trois ans de développement, est un drame pour quiconque espérait la résurgence du Héros primordial au sein d’un genre cinématographique qui semble hélas condamné à tutoyer la mode du jour en toute superficialité.

Plus ou moins « contraint » de retourner à la sécurité commerciale et publique de sa propre franchise MAD MAX, après plus d’une décennie d’annonces contradictoires (souvenons-nous qu’il fut question, un temps, d’un MAD MAX en performance capture), George Miller y revient aussi chargé de toutes les frustrations cumulées sur sa carrière, avec d’un côté le choix de flatter un public versatile sous le prisme de sa nostalgie, et d’un autre côté la possibilité de l’inviter de nouveau à transcender la « mode ». MAD MAX 2, LE DÉFI était le récit légendaire rapporté par l’enfant sauvage, le « Feral Kid ». MAD MAX AU-DELÀ DU DÔME DU TONNERRE était le récit légendaire rapporté par la tribu d’enfants. Selon les propos de George Miller, ce quatrième volet est le récit légendaire rapporté par les « Word Burgers » (les viandes à mots ?) selon lequel Max aurait escorté un groupe de femmes, convoitées par l’Impératrice Furiosa (Charlize Theron), au prélude d’une Guerre de la route.

Image de prévisualisation YouTube

La traduction de ces propos cryptiques resurgit en images dans quelques plans intrigants du teaser  : tout d’abord l’étrangeté d’une séquence de tatouage (viande à mot ?) où apparaissent les termes « Road Warrior », « Hi-octane » et « Universal Donor », puis la tenue étrange et virginale du groupe de jeunes filles et le geste d’insignifiance par lequel l’une d’elles désigne un convoi humain, enfin le regard et le silence du héros lorsqu’on lui demande « Quel est votre nom  ? ». Comme on peut s’en douter, ce teaser explosif qui a enflammé les réseaux sociaux au lendemain du Comic Con (et jeté dans l’ombre du buzz les annonces du géant Disney/Marvel) ne révèle presque rien et pourrait même s’amuser à nous tromper sur les éléments de l’intrigue. Restent, pour nous guider, le titre même du film qui recoupe le nom d’un de ses personnages, à savoir les Furies, c’est-à-dire les Érinyes de la mythologie antique, divinités persécutrices et vengeresses, réprouvées par les Dieux de l’Olympe mais transformées par Athéna en gardiennes de la Justice. Leur rôle est de pourchasser sans merci et jusque dans l’au-delà l’auteur de crimes contre la société ou la nature, quitte à déclencher tempêtes et ouragans comme en témoignent certaines images (sublimes) de ce teaser. On s’étonnera moins de la présence d’une telle imagerie mythologique si l’on se souvient qu’elle a déjà, au moins par deux fois, marqué l’histoire du western sous la plume du scénariste Charles Schnee, d’abord explicitement à travers LES FURIES (1950) du grand Anthony Mann, puis en sous-texte dans CONVOI DE FEMMES (1951) de William Wellman.

Sans trop verser dans la prospective, on est en droit d’attendre de George Miller qu’il ait un pied à la fois dans le passé et dans le futur, ayant étudié le rôle de ces archétypes dans les récits qui l’ont bercé et comprenant, de fait, en quoi ils continuent à signifier l’expérience humaine. Et fidèle à sa méthode de cinéaste, il cherchera à traduire l’essence de ce mythe à travers « la musique et la danse » de ses images, comme en témoignent la parfaite rythmique et l’harmonie du mouvement qui confèrent à ce teaser l’impact immédiat qu’il a pu avoir sur le public. Une démarche évidemment héritée de ses lectures de Joseph Campbell dont il fut et reste l’un des plus brillants avocats dans le domaine cinématographique.

« Campbell en arrive à la conclusion qu’il y a un réseau d’expériences individuelles et de correspondances qui nous poussent à réexprimer ces histoires à travers la littérature, la poésie, le folklore ou même la religion. Campbell interprète ce partage avec tous les hommes qui ont vécu auparavant et les générations à venir, ce lien avec la totalité de l’expérience humaine, comme une tentative individuelle d’atteindre à l’immortalité. Ceci se retrouve dans les contes de fées, les épopées. C’est au cœur de MAD MAX».

(George Miller dans le magazine L’Écran fantastique)

MAD MAX : FURY ROAD, sortira en France le 13 Mai 2015

À lire également : un résumé très dense du development hell de ce quatrième volet de MAD MAX, sur le blog de SeriZed, qui suit ce projet depuis des années.

4 Commentaires

  1. Bengal

    Intéressante la référence à Contact, comme je me suis récemment replongé dans une version du script datant de septembre 1995, période où Miller a quitté le projet (de gré ou de force ?). Curieusement, pendant le voyage stellaire où Ellie se retrouve sur la plage idyllique qu’elle imaginait dans son enfance, le script la décrit en position fœtale (elle a perdu connaissance et se réveille). Sans doute une référence symbolique à la « renaissance » intérieure que traverse le personnage. Et comme par hasard, elle est absente du film de Zemeckis.
    Bref, tout ça pour dire que quand on voit les fulgurances des 2 séquences citées (l’ouverture et la marche vers la machine), difficile de ne pas regretter que Miller n’ait pas pu réaliser le film ; l’histoire semblait une synthèse parfaite des thématiques qu’on retrouve dans ses autres films.
    Au lieu de ça, on a droit à une adaptation qui au final contredit le sens même du roman original, pour tomber dans le sentimentalisme facile et bien-pensant.

    En tout cas ça promet pour la bande-annonce (moi qui étais plutôt sceptique à l’idée d’un autre Mad Max).

    • bruttenholm

      Si je ne m’abuse, dans le film de Zemeckis, le personnage de Jodie Foster est bien en position fœtale quand elle arrive sur la plage (elle s’endort dans cette position et flotte dans l’espace pour se retrouver sur la plage ou quelque chose comme ça).

      • Bengal

        C’est quand même très atténué, son corps est plus redressé que recroquevillé sur lui-même. M’étonnerait que Zemeckis ait compris la référence, sinon il l’aurait mieux exprimée à l’écran.

        Bizarrement, ça m’a tout de suite fait penser au plan de Sandra Bullock dans Gravity, quand elle flotte dans le sas de l’ISS. Comme quoi, Cuarón n’est pas le premier à associer cette image avec l’espace :).

  2. Hiroshiman

    L’interceptor n’était pas avoir été détruite dans the Road Warrior, en plus si je ne me rappelle bien il me semblait que dans le 1er il parlait d’un modèle unique.
    Etrange mais bon c’est juste un détail, c’est tellement bon de savoir que c’est le créateur de la saga qui la continue. En plus Tom Hardy est peut étre un des acteur les plus charismatique actuellement. L’impatience me gagne.

Laissez un commentaire